blanqui_obseques

Obsèques de Blanqui : allocution de Louise Michel

Depuis les débuts de l'industrialisation capitaliste, la grande question de "l'amélioration du sort des classes laborieuses" est posée, tant par les philanthropes bourgeois que par les socialistes utopistes et les précurseurs du syndicalisme. Des insurrections des années 1830 et 1840 à la victoire temporaire de la Commune, la réponse des Blanquistes est celle de la prise du pouvoir politique par une avant-garde conscientisée, qui initiera la transformation radicale de la société oppressive. Auguste Blanqui [1805] meurt au début de 1881 : il avait passé une grande partie de sa vie d’adulte dans les prisons de la Monarchie, de l’Empire et de deux Républiques… Le très conservateur et monarchiste Le Figaro (6 janvier 1881) présenta et commenta, en page une, les obsèques de Blanqui par un éditorial et un long reportage.

Voici d'abord l'éditorial :

« La Politique

Les funérailles de Blanqui se sont passées sans incident notable : on y a revu ce qu'on appelle l'armée de la Révolution, c'est-à-dire beaucoup de badauds conduits par quelques énergumènes. Cela ne prouve pas, à vrai dire, que nous devions être absolument rassurés, car la composition du personnel révolutionnaire a toujours été la même, mais il a paru évident, à tous ceux qui ont vu rouler cette tourbe de jobards du boulevard d'Italie au Père-Lachaise, que l'intransigeance n'a pas en main de quoi mener un grand pays comme la France. Elle peut surprendre, ainsi que cela est arrivé en 1871 ; le garder, non ! Dans l'état de diffusion des capitaux et des valeurs, l'intérêt général empêche la durée d'un état violent comme celui de la Commune ; on a sans doute à redouter des journées, des tentatives qui réussiront assez longtemps peut-être, pour faire beaucoup de ruines et de victimes, mais il est permis de supposer que ces états violents ne dureront pas. Les bandes qui exploitent le cercueil de Blanqui n'ont pas plus de programmes ni d'idées qu'il n'en avait lui-même ; c'est en quoi elles sont fort inférieures aux opportunistes : ceux-ci n'ont pas d'idée non plus, mais ils ont pour eux un mot magique qui couvre tout, excuse tout, sauve tout : ils sont la République, et la France croit encore à ce mot-là. – Grande puissance de l'orviétan. F.M. » [On reconnaîtra Francis Magnard (1837-1894), rédacteur en chef depuis 1876, qui contribua grandement à l'essor du journal par une politique de grands reportages et d'ouverture littéraire, à laquelle participa notamment Zola). ]

Suit un très long compte-rendu assez infâme dans la description des participants. En voici le chapeau :

« Obsèques de Blanqui.

Est-ce bien à une manifestation radicale que nous venons d'assister ? Est-ce bien le convoi respecté d'un martyr qui vient de traverser Paris entre cent mille badauds échelonnés sur son parcours ? Piteuse manifestation et triste enterrement ! On disait volontiers ces jours derniers dans les centres radicaux que les obsèques de Blanqui seraient une seconde édition des obsèques de Victor Noir [Le 12 janvier 1870, une foule parisienne immense et indignée avait participé aux obsèques du jeune journaliste républicain Victor Noir, abattu d'un coup de revolver par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, cousin de Napoléon III] : l'édition alors a été considérablement diminuée et expurgée. Si la foule était aussi grande, elle était autre, et il y a cette différence entre l'enterrement de Victor Noir et l'enterrement de Blanqui, que tandis que l'on sentait gronder la colère et la haine dans la masse compacte qui suivait le premier, on ne lisait guère que la curiosité ou l'indifférence sur les visages de ceux qui accompagnaient le second. Il eut suffi d'un fou – et Flourens a failli être ce fou, il y a dix ans [le professeur Flourens, leader républicain « rouge », sera fait prisonnier et abattu par les Versaillais lors d'une offensive des Communards], - pour mettre les armes à la main des manifestants de Victor Noir ; le même fou, faisant hier la même proposition, eût certainement fait prendre la fuite aux manifestants de Blanqui. [...] »

Au-delà de la haine, il n'est pas interdit de voir dans cette présentation une vraie lucidité, qui pointe la vanité des espérances de l’extrême gauche. L'écrasement de la Commune avait signé la fin de la possibilité révolutionnaire, telle que des générations de lutteurs l'avaient envisagée. Depuis 1880, les proscrits sont revenus, les condamnés sont amnistiés, mais, dans le monde nouveau qu'ils retrouvent, la Révolution ne relève plus que de la nostalgie d'anciens combattants (de vrais combattants, qui savaient ce que prendre les armes veut dire). Le vrai problème, dorénavant, est celui de la place et du rôle de la nouvelle classe ouvrière, que le développement du capitalisme implante dans tout le pays. Ses aspirations au mieux-vivre iront-elles jusqu’à la revendication d’un autre type de société ? C’est ce qu’espèrent les guesdistes et la poignée des premiers marxistes. Mais dans une France à peine débarrassée de l’emprise "républicaine" monarchiste, les républicains opportunistes occupent le pouvoir. L’opposition des radicaux, tenants de la République quarante-huitarde, fait l’impasse sur la question sociale. Et les uns et les autres savent que face aux conservateurs monarchistes encore menaçants, ils rallieront toujours le "peuple de gauche" autour de leur drapeau républicain : en témoigneront bientôt l’affaire Boulanger et l’affaire Dreyfus. Dans ces conditions, les militants socialistes qui œuvrent pour la naissance d'un mouvement prolétarien autonome, qui refusent la tutelle des républicains petits bourgeois et bourgeois, se retrouvent à chaque second tour d’élection devant le dilemme : soutenir le candidat républicain bourgeois et passer sous la table – maintenir leur candidature « rouge » et donner la victoire à la réaction. On sait comment, un peu plus tard, Jaurès et ses amis soutiendront, face aux socialistes « intransigeants », blanquistes et guesdistes, un appui socialiste à toute possibilité de réforme républicaine allant dans le sens d’une vraie république démocratique et sociale. Bref, essayer d’infléchir toujours plus à gauche, la politique des partis républicains au pouvoir, modérés et radicaux…    

Comment ne pas penser à la situation actuelle ? Alors que dans de grandes cérémonies nostalgiques, le verbe mélenchonien donne l'illusion aux militants qu'ils vont rejouer la scène du Grand Soir, - comme firent mine de le croire ceux qui suivirent le cercueil de Blanqui « l’Enfermé » -, les dirigeants communistes en tiennent fermement pour la pression sur le PS au pouvoir, afin de l’amener à une "vraie" politique de gauche… Cependant que les dirigeants socialistes, parfaitement indifférents à ce type de proposition, se situent dans la seule perspective électorale : à l’horizon 2017, le FN est donné gagnant ; raison de plus pour sommer « la gauche de la gauche » de rallier le panache désormais proclamé jauressien d’un PS au plus bas dans les sondages…