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Libération, 14 avril 1998

" Du fascisme des années 30 au vote FN, la région entretient une tradition de radicalité et de populisme qui séduisent classes populaires et milieux aisés.

La droite extrême enracinée en Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

Si la capillarité d’une partie de la droite et du F.N. est pour beaucoup un choc traumatique, il ne s’agit guère d’une surprise en région P.A.C.A., qui a été de ce point de vue un laboratoire dès les années 80 : cogestion droite-F.N, récupération d’élus F.N. par la droite, et vice-versa. Prêchait alors dans le désert qui rappelait que le Sud-Est anticipe souvent des mouvements nationaux. Le phénomène fut mis au compte d’une culture de notables méridionaux discrédités (laxisme, corruption, collusion avec le Milieu).
Aujourd’hui, alors que la capillarité droite - F.N s’affirme au plan national, elle est provisoirement contrée en P.A.C.A par F. Leotard et ses amis. Pour autant, la gestion de la région par une gauche minoritaire ne saurait occulter la réalité de cette capillarité. Il ne s’agit pas seulement de manœuvres d’appareils en quête de majorité, mais de l’expression de tendances lourdes qui agissent dans la société civile bien au delà de la sphère directement acquise au F.N.
La puissance du F.N. renforce ces tendances, (au premier rang desquelles il faut placer le rejet ancien, profond et viscéral de l’Arabe), mais elle en est plus le symptôme que la cause.
La précocité de l’implantation de l’extrême droite à Marseille et dans la région P.A.C.A. s’explique entre autres par deux facteurs régionaux :
- Une vieille tradition de droite extrême, régionaliste, royaliste, pétainiste et maurrassienne, vivace par exemple dans la "Vendée provençale" rhodanienne. 
- Un socle Algérie française.
Leur conjonction est marquée dès 1965 par l’importance du vote Tixier-Vignancour. Mais l’extrême droite n’a pas encore mordu sur l’électorat populaire.
Le facteur décisif, ici comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être compte tenu des taux de chômage, des processus de déstructuration économique et urbaine, etc., est l’entrée dans la crise.
Le F.N. est désormais seconde force électorale dans la région (première en fait si on considère qu’elle n’est précédée que par la gauche, elle même conjonction de partis). Et le vote F.N est un vote directement politique. A preuve, les scores importants obtenus par des parachutés et par des inconnus. Ce vote est fort dans les quartiers populaires comme dans les quartiers aisés. Il décroche même à Toulon le soutien public et la participation d’une partie de "l’appareil d’état", avec l’engagement d’officiers supérieurs et de gestionnaires en retraite. Vote frontiste donc, dans la conjonction de motivations participant de milieux sociaux divers et parfois fort dissemblables.
Dans le même temps, la crise a aussi montré, pour qui en aurait douté, que la région continuait à être à l’avant-garde de la radicalité et à l’avant-garde du populisme. Le souvenir de l’offensive tapiste (et du piteux ralliement d’une partie de la gauche) comme celui des énormes manifestations du décembre social de 95 sont encore frais. Avec en contrepoint le désarroi des "élites" intellectuelles régionales, et l’inefficacité des professeurs d’humanisme arrivant de la capitale le temps d’une manifestation. Désarroi qui met vite la responsabilité de la situation sur la coupure peuple aliéné -middle class éduquée. Ou qui la sublime en s’engouffrant dans la réhabilitation chaleureuse et positive des petites gens et du Midi (effet Guédiguian, effet Izzo).
Il n’en reste pas moins l’évidence d’une autre capillarité : celle de la désespérance populaire et de la droite extrême. Et l’ignorance de l’ancienneté de cette menaçante réalité.

En présentant depuis quelques mois un "polar politique", Treize reste raide, j’ai trop entendu la question pour n’y voir qu’ignorance ordinaire de l’histoire, d’autant que le public des fêtes du livre, tout hétérogène qu’il soit, est par définition un tantinet informé :
- Alors, ce Sabiani a vraiment existé ?
Comme si l’évocation de la seconde ville de France tenue par un fascisme populiste et "social" relevait seulement de la fiction romanesque.
Peut-être cette défaillance de la mémoire collective touche-t-elle à un point aveugle de la protestation humaniste et morale contre le fascisme, la xénophobie et le racisme, quand elle se coupe de la réalité des rapports de classe et de la référence à l’histoire réelle.
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce qu’a été l’épisode sabianiste des années 20 et 30, ou comment une partie de la grande bourgeoise marseillaise, menacée dans ses intérêts de classe, se jette dans les bras d’un Sauveur venu de l’extrême gauche communiste, et reconverti au "national-socialisme", comment elle lui donne un support matériel, financier, journalistique, avec l’appui de la pègre, comment elle utilise, en prétendant les réconcilier, l’aspiration populaire à la justice sociale, la volonté d’intégration des immigrés, et le désir d’Ordre de la bourgeoisie moyenne et petite. Et ce jusqu’à la collaboration la plus abjecte sous l’occupation.
Aujourd’hui, l’épisode sabianiste est donc presque oublié. Mais on peut se souvenir que ce fascisme méridional a voulu capter le radicalisme social d’origine populaire, récupérer la protestation contre l’injustice sociale. Qu’il n’a pas été vaincu par l’activisme d’une secte moralisante, mais par un combat politique déterminé et populaire, dans les années 30, et par la lutte patriotique en 43-44.
Aujourd’hui, pareille récupération du radicalisme populaire n’est pas à exclure. Quitte même à recruter ses S.A. dans des milieux inattendus, si elle fait provisoirement l’impasse sur son racisme fondateur. L’opération, apparemment contradictoire avec la respectabilisation de l’extrême-droite dans son alliance avec la droite, n’en a pas moins historiquement fonctionné de cette façon au moment où la droite marseillaise et provençale ouvrait une voie royale au sabianisme.

René Merle est écrivain. Dernier ouvrage paru : Treize reste raide, Gallimard, Série Noire"