La Revue socialiste, Tome X, Stock, n°237, septembre 1904, publia les interventions de Jaurès au congrès socialiste international d'Amsterdam, en août 1904, où s'affrontent le courant "réformiste" et le courant "révolutionnaire".
Jaurès  représente le Parti socialiste français, « réformiste », créé en 1902, par la fusion de la Fédération des Travailleurs socialistes, des socialistes indépendants et des fédérations autonomes ; Guesde et Vaillant représentent à ce congrès le Parti socialiste de France, « collectiviste » et révolutionnaire, créé en 1902 par la fusion des courants  guesdistes et blanquistes]
[J’ajoute en bleu quelques précisions]

"Discours de Jaurès à Amsterdam. 19 Août 1904.

Voici le texte complet, d'après la sténographie du discours prononcé par le citoyen Jaurès à la commission de tactique du congrès d'Amsterdam, dans la séance du mercredi après-midi :

Citoyennes, citoyens,
Tout à l'heure, la citoyenne Rosa Luxembourg [Rosa Luxembourg, militante de l’aile gauche de la social-démocratie allemande] va traduire mes paroles, et c'est la preuve évidente que l'on peut combiner la lutte et la collaboration. Le meilleur moyen pour moi de répondre au réquisitoire véhément qui a terminé cette longue délibération, c'est d'examiner avec vous la situation d'ensemble. Car si  vous suiviez le conseil de la citoyenne Rosa Luxembourg, ce ne serait pas seulement la consécration définitive de la durable scission socialiste dans un très grand nombre de pays. Depuis trois jours, j'ai entendu dire, sur la fraction du socialisme français à laquelle j'appartiens, tant de choses qu'il m'est vraiment malaisé de répondre à toutes, et je voudrais condenser le plus possible mes paroles. Malgré la diversité des reproches, je m'évertuerai à être aussi bref que le citoyen Bebel (rires[Bebel, dirigeant du parti social-démocrate allemand ; il fut emprisonné en 1871 pour avoir refusé de voter les crédits de guerre].
La question
Ce n'est pas d'une question de personnes qu'il s'agit. Et, en effet, je ne comprendrais pas comment des questions de personnes pourraient être posées dans le parti socialiste international. Il n'y a ni intérêts d'amour-propre, ni ambitions à ménager. Et il n'y a pas entre nous de lutte personnelle, mais des luttes d'idées. En effet, chacun de nous tient à ses idées plus qu'à sa personne, et ce qui serait pour nous le plus affligeant, ce serait de constater que, même momentanément, il n'a a pas accord entre nous et l'esprit du socialisme international. On ne veut pas, il est vrai, couper notre tête, mais seulement les idées qui y sont. Quant à notre tête, elle deviendra après ce qu'elle pourra. Dans cette épreuve, j'ai eu cependant une consolation et en même temps une heureuse surprise, c'est de constater que notre éminent camarade et maître Kautsky était à sa manière plus ministériel, plus favorable à la participation au pouvoir que je n'avais pu le rêver. [Kautsky (1854-1938), dirigeant social-démocrate allemand, fut le secrétaire de Friedrich Engels et défend alors une vision rigoureuse du marxisme, tant contre les « déviations » révisionnistes que contre les courants « gauchistes »]
Je ne veux pas poser, en ce moment,  des problèmes que les événements ne posent plus devant nous. Mais lorsque j'ai entendu le citoyen Kautsky répéter qu'il acceptait la possibilité de la participation des socialistes au gouvernement central en cas de péril national, qu'il accepterait que le citoyen Blanqui fît partie du gouvernement dans une république bourgeoise chargée de refouler l'invasion, je me demandais si le ministérialisme devenait orthodoxe, à condition d'être compliqué de nationalisme, s'il était plus excusable à un prolétaire de sacrifier la lutte des classes pour collaborer à la défense de cette même patrie, qui était administrée et surtout exploitée par la classe bourgeoise. Je me demandais si la liberté politique, la liberté individuelle, la possibilité d'organiser le prolétariat n'était pas pour le prolétaire d'un intérêt aussi essentiel que la patrie d'aujourd'hui. Et je sens que, dans certaines circonstances, je ne pourrai suivre jusqu'au bout le ministérialisme nationaliste de notre camarade. (Applaudissements.)
Citoyens, ce n'est donc pas d'une question de personne qu'il s'agit, ce n'est pas non plus d'une question particulière à une motion. S'il a été beaucoup parlé de la France et du socialisme français, ce n'est pas que l'on prétende nous appliquer un régime spécial ; ce n'est pas non plus que la question soit posée et la crise ouverte exclusivement en France. il y a, dans beaucoup d'autres pays, à des degrés divers, des symptômes du même malaise et des formes du même problème. Je reconnais donc que le problème a un intérêt international, et que s'il s'applique surtout à la France, c'est parce que, en France, les conditions politiques particulières, le mécanisme particulier de la souveraineté nationale ont multiplié pour les socialistes les occasions, si vous voulez, les tentations de participer directement ou indirectement au pouvoir gouvernemental parlementaire. Et s'il a été surtout question de la politique française, c'est à raison de la la condition particulière de notre démocratie, qui a offert le cas le plus extrême, le plus typique d'un problème qui dépasse beaucoup les frontières de la France. Et puisque je reconnais que la question n'est pas particulière en France, qu'elle est, au point de vue socialiste, une question internationale, je m'interdis, par là même, de refuser au congrès international le droit de la discuter et de la régler. Il y eu sur ce point, comme j'en ai pu juger par le discours de beaucoup d'orateurs, une méconnaissance de ma pensée. On m'oppose, en vain, que j'ai adopté, en 1900, cette motion Kautsky qui était, en effet, je le reconnais, une question de tactique. Mais la solution était extrêmement prudente puisque, d'une part, la motion Kautsky, tout en posant une règle, prévoyait diverses éventualités, diverses hypothèses, et qu'elle remettait à chaque parti national le soin de décider les circonstances et les conditions dans lesquelles la règle générale pouvait s'infléchir. Ce que j'ai dit, ce que je maintiens, c'est qu'à mesure que la vie socialiste se développe dans chaque pays, à mesure qu'elle exerce sur la nation avec laquelle elle fait corps et où elle évolue une action plus directe, la vie socialiste se mêle plus profondément à la vie du pays même.
Elle en prend, en quelque mesure, le caractère, elle en subit les conditions, et tandis qu'il était facile aux socialistes de tous les pays de formuler les principes généraux qui nous sont communs à tous et de dire que le prolétariat ne serait affranchi que par la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale, la conquête électorale et parlementaire du pouvoir politique, il lui devient non pas impossible, mais difficile, de contrôler dans chaque pays, à propos de la vie nationale de chacun, à propos de l'attitude particulière de chaque fraction, de contrôler cette attitude au milieu des circonstances compliquées et variables où évolue chaque pays. Voilà ce que j'ai dit.
A mesure que le parti socialiste pénètre profondément dans la vie de chaque peuple, qu'êtes-vous, congrès international ? Vous devenez un parlement international, mais un parlement international qui est tenté de légiférer pour les pays les plus divers, pour les milieux les plus différents, et qui doit alors apporter dans cette détermination internationale de la tactique la même prudence qu'apporterait dans sa législation, au lendemain de la victoire universelle du socialisme, un parlement socialiste international, qui aurait alors à régler la vie et l'action de pays aussi nombreux et aussi variés de races, de tempéraments, d'habitudes, que le sont tous les pays qui représentent ici l'unité de l'espérance socialiste dans la diversité des civilisations.
Notre œuvre républicaine
Il faut donc être prudent et d'une pensée large, et si j'avais besoin d'une preuve plus précise, je la trouverais dans les malentendus sans nombre qui se sont produits ici à propos de la récente politique du parti socialiste en France, ou du moins, d'une fraction du parti socialiste en France. Oui, malentendus multiples et que les citoyens Kautsky et Bebel me permettent de le leur dire, lorsqu'on pense, qu'on légifère, qu'on agit, en philosophes, en politiques, on regarde et on juge des ensembles. Et au lieu de juger une marche d'ensemble, des résultats d'ensemble obtenus par cette fraction que vous critiquez si âprement, vous l'avez jugé sur quelques détails dont je ne méconnais pas la gravité et la signification, mais qui ne suffisent pas pour donner à une politique tout son caractère. Oui, il est regrettable, détestable, que certaines personnalités que vous savez se soient glissées dans un gouvernement bourgeois, qu'il y ait dans la police des survivances de brutalité de la police impériale ; mais si vous voulez juger l'œuvre d'ensemble, l'œuvre énorme et féconde que nous avons réalisée depuis six années, vous verrez qu'elle se caractérise par ces quelques grands traits. D'abord, nous avons aidé à sauver la République. (Quelques rires. - Protestations.)
J'ai dit, nous avons aidé à sauver la République, je le répète, et puisque ce sont quelques-uns des camarades de la fraction socialiste française opposée ) notre tactique qui m'interrompent par des rires, laissez-moi leur demander, au moins, comme à des hommes avec lesquels nous avons combattu autrefois, laissez-moi leur demander, pour notre dignité commune, de m'expliquer après trois jours pendant lesquels j'ai subi de continuelles critiques. (Vifs applaudissements.)
J'ai dit et le maintiens, j'ai dit devant le prolétariat socialiste français, devant lequel nous rendrons des comptes les uns et les autres, et je répéterai devant vous que nous avons aidé à sauver la République. Et si une fraction des socialistes français a perdu la mémoire, si quelques-uns de nos camarades ne se souviennent plus de ces jours détestables d'il y a six ans, où cléricaux, moines, généraux de coups d'État, cherchaient à réveiller la guerre des religions, la guerre des races, et préparaient en pleine rue et jusque dans les prétoires un coup d'État insolent, si cette fraction les a oubliés, la conscience humaine ne l'a pas oublié, la conscience du prolétariat universel ne l'a pas oublié. (Vifs applaudissements.) 
Je disais que nous avons aidé à sauver la République, que nous avons aidé à développer l'œuvre nécessaire de laïcité et d'émancipation intellectuelle, que nous avons aidé à réveiller l'effort de législation ouvrière, d'organisation sociale et prolétarienne, que nous avons consolidé en France, et par conséquent en Europe, les garanties de la paix.
Et d'abord, nous avons aidé à sauver la République. Les deux périls qui, en France, la menacent le plus profondément sont le cléricalisme et le césarisme. Notre cléricalisme, parce que traditionnellement, historiquement, il a été lié à toutes les puissances politiques et sociales de réaction et d'oppression. Et l'autre péril, c'est le césarisme, parce qu'il apparaît à une partie du peuple comme une figure équivoque de la Révolution française elle-mêle. C'est parce que la Révolution en lutte avec l'Europe a été dévorée par le militarisme révolutionnaire, c'est parce qu'elle a été continuée en même temps que comprimée par le militarisme de Bonaparte que le césarisme est chez nous un péril incessant. Parce qu'il est en même temps l'appel à la force et au mensonge, il représente une adultération de la Révolution française. Il y a six ans, le cléricalisme et le militarisme étaient coalisés. Eh bien ! c'est fini de ce danger ; les menaces de coups d'État sont écartées et la démocratie républicaine a retrouvé son chemin.
Monarchie et République
Ah ! je sais bien que le République ne contient pas, en substance, la justice sociale. Je voudrais que sur ce point, entre Bebel et moi, il n'y ait pas de malentendu. Je ne pousse pas jusqu'à la superstition le formalisme politique. Je ne prétends pas que la République, par cela seul qu'elle est la République, est un principe de progrès ; et si la démocratie, même républicaine, n'était pas sans cesse avertie, contrainte par l'action de classe du prolétariat, elle resterait stagnante. Donc, elle ne suffit pas à assurer le progrès et il ne peut y avoir des progrès économiques et sociaux en dehors de la République. J'entends dire qu'aujourd'hui, dans beaucoup de pays d'Europe, le prolétariat socialiste, en Allemagne, en Belgique, en Italie, ne se propose par come objet essentiel et immédiat le remplacement de la forme monarchique par l'institution républicaine et qu'il croit plus utile de se servir des moyens d'action que lui donne déjà, même sous une forme monarchique, uncommencement de régime constitutionnel et de démocratie s'appuyant sur son action de classe. J'entends dire cela. Mais prenez garde ! Si la République n'est pas en ce moment dans tous les pays la condition nécessaire du progrès économique et social, elle est en France, par ses origines, par la série d'événements révolutionnaires, en 1791 par la pétition du Champ-de-Mars, en 1792 par l'entrée du peuple au château des Tuileries, en janvier 1793, sur la place de la Concorde, où tombait la tête de Louis XVI, en 1830, en 1848, en 1871, elle est le résultat d'un mouvement révolutionnaire qui a créé la France moderne. Toujours, c'est le prolétariat qui a voulu donner au mouvement inconscient de la démocratie la forme suprême, la forme logique, la République, à laquelle, comme à un symbole, il a attaché ses espérances, et voilà pourquoi la République en France a historiquement une signification de progrès et de liberté qu'elle n'a pas nécessairement, au même degré, dans les autres pays ; voilà pourquoi le prolétariat socialiste est fidèle à lui-même, à sa tradition profonde, à Bebeuf, à Buonarotti [sic pour Buonarroti], à Blanqui, lorsqu'il défend, au nom de ses intérêts de classe, le régime républicain et la liberté républicaine.
Et, un second point, Bebel, toujours là-dessus. Vous dite que la République n'est pas, au même degré, immédiatement nécessaire dans les autres pays ! Mais prenez garde ! La République est la forme logique et suprême de la démocratie. Et si la démocratie est déprimée en France sous la forme logique qui est la République, elle subit par contrecoup, un dommage dans les autre spays d'Europe. Voilà pourquoi il est imprudent d'établir, comme vous l'avez fait hier, la balance des avantages et des inconvénients de la République même bourgeoise. Et cette monarchie sociale, qui, non pas par amour-propre pour le peuple, mais par égoïsme, est, en effet, en quelque façon supérieure aux classes et peut, pour se défendre contre la surprise possible de la bourgeoisie, donner au prolétariat quelques réformes, prenez garde, ce jeu qui peut donner pratiquement quelques résultats, il ne vaut pourtant pas les viriles et directes conquêtes par la volonté du prolétariat libre. Nous sommes en Europe à un moment où il n'y a pas seulement une poussée prolétarienne vers le socialisme, mais chez tous les peuples un travail, une aspiration vers la démocratie, et même dans tous vos états particuliers d'Allemagne où on commence à obtenir le suffrage universel, en Italie, en Autriche-Hongrie. Prenez garde qu'il ne soit pas imprudent de faire croire à tous ces hommes qui vont vers la liberté politique, à ces révolutionnaires russes, comme notre éminent ami Plékhanoff [Plekhanov, marxiste, fondateur du mouvement social-démocrate russe], et qui ne peuvent pas répondre qu'au mouvement ouvrier ne se mêleront pas des éléments républicains, libéraux, de la part d'une bourgeoisie exaspérée par le despotisme, prenez garde qu'il ne soit imprudent de leur faire croire que la République n'a pas les avantages complets que le prolétariat en pourrait espérer, puisque, à vous entendre, ce triomphe de la démocratie remplacerait l'égoïsme intelligent d'un monarque par le libre égoïsme de classe de la bourgeoisie s'emparant du mouvement d'émancipation. Et nous avons cru servir non seulement la démocratie française, mais la démocratie universelle en empêchant le cléricalisme et le militarisme de détruire en France cette République qui est l'aspiration logique de la démocratie.
Notre œuvre laïque
Nous avons de plus collaboré à l'œuvre d'émancipation intellectuelle... Des objections nous ont été faites de la part de quelques socialistes. On nous a dit : "vous allez traquer les congrégations de moines, vous allez recommencer la lutte ridicule et impuissante, le ridicule et inefficace Kulturkampf de Bismarck...". Il n'y a aucune comparaison à établir. Bismarck ne combattait - Bebel est d'accord avec moi - le centre catholique parce qu'il voulait écraser toutes les minorités, catholique, socialiste... qui pouvaient faire obstacle à la monarchie des Hohenzollern.  En France, la lutte n'a pas ce caractère. Oui, on nous disait : "Vous avez commencé la lutte avec un ministère composite où il  avait un socialiste et un républicain bourgeois comme Waldeck-Rousseau. Mais cela n'ira pas loin. C'est une action momentanée. La faillite est proche..." Voilà ce que disait la citoyenne Rosa Luxembourg dans un article où elle appliquait à la République française la dialectique hégélienne. Car nous sommes tous les deux - cela devrait vous rendre plus indulgente - les disciples de Hegel. (Rires.) Il est vrai qu'il en a eu dans toutes les directions. Moi, je suis celui qui a mal tourné. (Nouveaux rires et applaudissements.) Vous nous disiez alors : "L'action superficielle du ministère Waldeck-Rousseau marque la limite où peut atteindre dans une république bourgeoise l'anticléricalisme bourgeois." Le fait demeure que vous vous êtes trompée et il ne faut pas moins que cette constatation de votre faillte pour que je ne sois pas épouvanté de vos prophéties les plus récentes (Rires.) 
Voilà ce que vous disiez. Et qu'avons-nous fait ? Nous avons suivi notre tradition. Autrefois que disait-on ? La laïcité complète d'abord dans les programmes des écoles publiques, ensuite dans ceux des écoles privées, enfin la laïcité complète de l'école, c'était là le programme qui, dès 1871, réunissait le chef de la démocratie bourgeoise et le chef du communisme révolutionnaire. Gambetta disait : "C'est l'effort qu'il faut faire" et Blanqui disait : "Dût-on y mettre vingt ans et ne s'occuper que de cela, et subir, pendant ce temps, les outrages des sycophantes qui nous accuseront d'abandonner notre idéal révolutionnaire, il n'y a qu'une chose à faire tout d'abord : l'éducation de l'enfance par la laïcisation de nos écoles cléricales". Je ne sais pas si c'était là un programme de classe et si Blanqui sortait de la lutte des classes. Mais il croyait servir le prolétariat et il le servait en effet, comme nous l'avons servi en contribuant - avec vous, Vaillant - à cette œuvre de libération.
Et maintenant, le dernier pas, l'étape décisive se prépare. Hier encore Bebel disait : "Je ne sais pas si vous pourrez aller jusqu'au bout et jusqu'à la solution décisive qui est la séparation de l'Église et de l'État." Eh bien, la seule chose que je puisse savoir - et c'est un résultat qui se produit pour la première fois en France depuis cent ans - le chef du gouvernement vient d'annoncer qu'il allait, en posant la question de confiance, demander la séparation définitive de l'Église et de l'État en France. Je ne sais pas si toute la majorité le suivra ; si elle le suit, ce sera un pas décisif pour nous ; c'est la route de l'avenir ouverte. La puissance cléricale frappée mortellement, le terrain déblayé de ce problème qui obstruait pour nous tous les chemins ; et le lendemain, c'est donc avec un esprit plus libre que nous pourrons nous consacrer à l'œuvre de liberté. Et si la partie la plus timide de la majorité ajourne cette réforme que nous avons amenée jusqu'au seuil de la réalisation, nous socialistes aurons ce bénéfice moral et politique de n'avoir pris en rien la responsabilité de cet ajournement. Nul ne pourra nous reprocher d'avoir, par une erreur de tactique, compromis l'œuvre commune. Et je m'étonne, lorsque nous venons avec vous à ce rendez-vous international, que nous ne rencontrions que paroles de doute, de blâme, de critique, de désaffection. Le problème est posé partout ; le problème de l'école laïque est posé en Angleterre, en Belgique ; il se posera en Allemagne ; il est posé en Autriche-Hongrie, partout.
Il y recul partout où le cléricalisme appesantit sa main ; il n'y a qu'un pays où, grâce à sa facilité d'action, vous ayez à constater non pas une défaite, mais une victoire, où ce ne soit pas le centre catholique comme en Allemagne, le parti irlandais uni aux anglicans comme en Angleterre, le parti clérical comme en Belgique, un seul pays où ce ne soit pas la puissance cléricale qui mette la main sur le cerveau des prolétaires. Et c'est ce pays que vous accusez, c'est ce prolétariat socialiste que vous excommuniez ! (Applaudissements.)
Notre œuvre socialiste
Ce n'est pas tout. Et puisque tant de ténèbres, tant d'erreurs, ont été accumulés sur notre action et sur ces résultats, je suis obligé encore de dissiper en quelques mots un singulier préjugé que je rencontre ici même dans l'esprit de quelques-uns de nos amis. Ils croient, on croit que nous avons été tellement hypnotisés, hallucinés par la lutte anticléricale, que nous avons négligé l'œuvre de réformes sociales, l'œuvre de combat ouvrier, l'œuvre d'organisation ouvrière. Eh bien ! j'affirme, et quand vous vous voudrez bien pendre la peine de regarder l'action ouvrière de ces cinq dernières années, vous constaterez qu'aucune période, depuis trente-deux ans de République, n'a été aussi féconde en résultats sociaux que ces cinq années de luttes contre la puissance politique de l'Église. Et ce n'est pas du hasard. La démocratie républicaine, qui avait besoin du prolétariat, était obligée [de les accepter]. Voilà comment notre Parlement, sortant pour la première fois de la sphère purement philanthropique, a protégé directement, au moins dans une partie des industries, par la loi de dix heures, les ouvriers hommes, les ouvriers adultes. La Chambre a voté pour les mineurs cette loi de huit heures qui devance même la législation déjà avancée de l'Autriche-Hongrie qui s'arrête à neuf heures. Je sais bien que le Sénat ne l'a pas votée encore, mais c'est déjà quelque chose qu'elle ait été votée par la Chambre ; c'est déjà quelque chose que le Parlement tout entier ait voté la suppression des bureaux de placement, le droit à l'assistance, et que le gouvernement soutienne et demande des lois qui font disparaître les derniers délits spéciaux maintenus contre le droit de grève, qui gênent les syndicats, et propose enfin, sur la base de la triple contribution des patrons, des ouvriers et de l'État, une loi sur les retraites ouvrières qui prévoit 80 millions pour la première année, 120 et 150 millions et enfin 230 millions... Je ne parle pas de la loi de deux ans et du vote prochain de l'impôt sur le revenu.
Voilà quelques traits de l'effort accompli. Jamais on n'avait assisté à ce double spectacle, d'un côté de ministres comme le ministre de la marine acceptant dans nos grands ports des invitations à des banquets d'ouvriers socialistes révolutionnaires qui le recevaient avec leur rouge bannière, et qui, le lendemain, dans ces ateliers où la journée de huit heures avait été établie, discutaient avec les ingénieurs, les amiraux, les officiers, avec l'autorité que leur donnait le rapprochement de la veille avec le ministre de la marine, chef de ce département.
Vous parliez de grèves, l'autre jour, citoyen Bebel. Une simple remarque. Il y a aujourd'hui en France, depuis quelques années, un fait nouveau : maintenant, les interpellations au sujet des grèves, des grèves des ouvriers agricoles, dans le région de vignes du Midi, des grèves des ouvriers et matelots du port de Marseille, les interpellations viennent de qui ? Vous me direz qu'elles ne viennent plus de nous parce que nous sommes amortis, assagis. Mais elles viennent d'ailleurs, de l'opposition réactionnaire et bourgeoise. C'est le patronat pour la première fois qui interpelle sur la conduite des grèves, sur les prétendus excès commis par les ouvriers, et je ne prétends pas que le gouvernement s'y prête et livre la propriété bourgeoise aux assauts des grévistes, mais je dis que, là où son action peut se faire sentir et où ses instructions sont obéies, il laisse se développer les grèves dans des conditions telles que c'est la réaction capitaliste et patronale qui proteste. Et il y a ainsi un fait nouveau, attestant l'influence socialiste jusque dans les pouvoirs publics. 
Notre œuvre internationale
Et encore une autre grande question, la question de la paix européenne. Et je m'étonne, je le dis avec respect, mais avec franchise et tristesse, que nos camarades socialistes des autres pays, et en particulier nos camarades d'Allemagne n'aient pas suffisamment perçu les efforts que nous avons faits dans ce sens et ne les aient pas suffisamment reconnus. Vous savez bien ce qui souvent en France menace la cause de la paix. On dit : calculs de classe bourgeoise et capitaliste. Je ne conteste pas qu'il y ait ce péril permanent de la guerre déchaînée par l'antagonisme des intérêts capitalistes et par la recherche âpre des débouchés lointains. Mais nous avons en outre, en France, une autre cause de danger : c'est une démagogie césarienne, chauvine, belliqueuse qui, sous une apparence de révolution, essaie d'exploiter les pires instincts, une démagogie qui s'était massée autour du général Boulanger et qui constituait pour l'Europe une menace de guerre, et pour l'Allemagne une menace de réaction militariste.
C'était la raison qu'invoquait Bismarck, pour aggraver les charges militaires. Et toutes les fois que notre démagogie chauvine redresse la tête, hurle dans les rues, envoie ses représentants, ses déclamateurs au Parlement, la tâche de nos camarades socialistes d'Allemagne devient plus difficile. Et lorsque nous, en France, au péril de notre popularité, sous les huées, sous les outrages, sous les insultes (Applaudissements prolongés dans toute la salle), lorsque nous osons dire que le patriotisme des démagogues chauvins n'est qu'un mensonge, n'est qu'un piège, lorsque nous osons dire à la tribune de la Chambre, en soulevant la presque unanimité contre nous, qu'il est criminel d'entretenir, même silencieusement, une pensée de réparation par les armes, lorsque nous écartons du pouvoir cette démagogie césarienne qui ne pourrait se maintenir qu'en déchaînant la guerre au dehors, lorsque nous faisons cela, nous rendons plus facile la lutte du socialisme universel contre le militarisme. La voilà, la solidarité socialiste ! (Vifs applaudissements.)
Et voilà pourquoi - je complète d'un mot sur ce point - nous avons aidé de toute notre sympathie, de tout notre effort, de toute notre action politique et parlementaire, au rapprochement à la conciliation, à l'entente de la France même gouvernementale et de l'Italie même gouvernementale et de l'Angleterre même gouvernementale. D'abord parce que c'est là, dans le rapprochement de libres nations occidentales, une garantie de progrès et de paix pour l'Europe. Et de plus, le moyen le plus efficace, vous m'entendez bien, de relâcher les liens des alliances qui enchaînaient la France et la Russie. Notre pays vaincu et meurtri, et qui, avec les hallucinations de la défaite se croyait menacé, même quand il ne l'était point, ce pays avait justifié la prophétie de Marx et d'Engels disant à M. de Bismarck : "la main-mise sur l'Alsace-Lorraine jettera la France dans les bras de la Russie".
Jamais nous ne nous sommes abstenus de protester. Et personnellement, j'ai été étonné du manque de mémoire de quelques révolutionnaires russes. Ils auraient pu se rappeler qu'au moment  des massacres de Kichineff [sanglantes émeutes antisémites dans cette ville de Bessarabie, en 1903], nous étions avec eux pour protester contre les actes de barbarie. Aux débuts de la guerre russo-japonaise, de partout les torrents de sympathie se précipitaient vers la Russie. Les choses ont changé - à la honte, je dois en faire l'aveu, d'une partie de nos concitoyens, parce qu'ils ont abandonné, depuis quelques semaines, la cause de la Russie, ce n'est pas parce qu'elle est devenue plus libérale, c'est parce qu'elle a été vaincue. Mais il y a eu une autre heure où le chauvinisme d'une partie trop forte encore du prolétariat que Drumont, Rochefort, l'antisémitisme et le césarisme entraînaient derrière eux, où la tourbe se précipitait derrière la Russie et où il était malaisé de faire entendre une parole de raison et de justice. Le représentant japonais peut nous exclure. Nous sommes de ceux qui ne l'ont pas exclu. En face du prétendu péril jaune, nous n'avons pas gardé entre le tsarisme russe et le capitalisme japonais, cette facile neutralité qui dispense de prendre une position courageuse. Nous avons, seuls, salués les premiers, l'éveil du Japon à la vie et à la lumière. Mais nous savons bien que le meilleur moyen de relâcher les liens trop étroits qui enchaînaient notre pays à la Russie, c'était d'opérer le rapprochement avec l'Italie et l'Angleterre, peuples libres. Ainsi, en tous sens, par tout notre action, nous avons travaillé à la consolidation de la paix européenne.
Vous le voyez, citoyens, notre œuvre a été laborieuse et forte. Depuis cinq années, nous ne nous sommes pas attachés, en vain, aux réformes. Nous avons fait aboutir des lois sur la laïcité de l'école, nous avons libéré une partie de l'État, nous nous apprêtons à laïciser la nation tout entière, par le grand acte de la séparation. Et pour cela nous n'avons négligé ni le prolétariat, ni l'œuvre de justice, ni l'œuvre de paix.
L'indépendance dans l'action
Il faut juger l'ensemble de notre œuvre. Avons-nous fait des sacrifices pour l'obtenir ? Dans quelles conditions avons-nous agi ? Comment avons-nous obtenu ces résultats ?
Tout à l'heure, Vaillant disait que s'il avait sauvé, avec les treize voix de sa fraction le ministère victorieux à onze voix de majorité, c'était sans aliéner son indépendance. Et c'est vrai. Tout à l'heure, Vandervelde [Vandervelde, dirigeant du Parti Ouvrier Belge. Il est alors président de l’Internationale socialiste] disait, parce qu'on  avait fait allusion à cette parole de lui que dans deux ou trois ans, si le parti clérical est battu par les libéraux d'un côté, les socialistes d'un autre, les socialistes belges soutiendront le cabinet libéral qui s'engagerait à accorder le suffrage universel, la loi militaire et la laïcité de l'enseignement obligatoire - que c'est là le programme minimum que les socialistes approuveraient, mais sans se lier.
Eh bien ! nous, sous quelle forme et par quel acte avons-nous engagé ou abandonné le nôtre ? Savez-vous comment le parti socialiste a été amené à exercer son action gouvernementale au sein de la majorité ? Croyez-vous qu'il l'avait prévue ? Non ! Il combattait la réaction Dupuy-Casimir Périer. [Dupuy, ministre de l’agriculture du gouvernement Waldeck-Rousseau] [Périer, centre droit, chef du gouvernement en 1893, puis président de la République en 1894-1895] Il abattait par sa véhémence les gouvernements et les présidence de la réaction. Et, à force de se manifester comme une puissance d'opposition, il apparut qu'il devenait impossible de fonder un gouvernement de gauche qui ne le ménageât pas, qui ne s'appuyât sur lui. Et alors, en 1895, avant tous nos dissentiments et toutes nos crises, quand se constituait le ministère radical Léon Bourgeois, tous les socialistes, malgré le désaveu verbal que nous adressait le président du Conseil, tous les socialistes le soutenaient. Vous dites qu'alors les socialistes n'étaient pas prisonniers ? qu'ils n'avaient pas accepté un contrat, signé un papier ? Certes, et pas plus qu'aujourd'hui ! Mais alors les socialistes ne jugeaient pas la politique au jour la journée, presque à l'heure, ils regardaient l'ensemble de l'horizon et alors, autant qu'aujourd'hui, ils consentaient des sacrifices, qui leur étaient à tous plus désagréables, pour sauver des atteintes de la réaction un gouvernement dont les socialistes avaient besoins, afin que le prolétariat pût reprendre haleine... Vous dites qu'aujourd'hui nous faisons le jeu des anarchistes ? Eh bien, écoutez. Il y avait alors en France une abominable loi, que nous avions combattue pendant des semaines, que nous avons appelée, que nous appelons encore la loi scélérate, et qui était dirigée en apparence contre les anarchistes, au fond contre les socialistes. Le jour où le ministère radical est venu devant la chambre, s'est présenté aussi un droitier subtil, un clérical retors qui s'est dit qu'une seule question rendait vulnérable le cabinet, c'était l'abrogation de cette loi. Et, en effet, cette opération divisait la majorité : quelques socialistes, Vaillant et ses amis, se sont abstenus - abstenus, vous entendez bien : Guesde, Millerand et moi nous avons repoussé l'urgence de cette proposition décevante d'abrogation par laquelle la droite voulait renverser le gouvernement. Avons-nous fait des anarchistes, ce jour-là ? Et pourquoi ne pourrions-nous pas agir, de même, dans une œuvre plus vaste et plus grande que celle que s'était assignée le ministère Bourgeois ? 
Ah ! je vous y attends, socialistes de tous les pays, qui n'avez pas de Parlement encore où la responsabilité ministérielle n'existe pas, où le ministre, le chancelier ne sont responsables que devant l'Empereur, où le vote du Reichstag passe dans le vide comme un vent stérile. Je vous y attends, le jour où du bulletin que vous avez dans la main dépendra l'avènement d'un ministère de ténèbres et de brutalités et lorsque vous verrez vos ennemis manœuvrer pour vous faire mettre le bulletin favorable à leur intrigue, vous leur répondrez : "Nous faisons à notre tête, à notre guise ! Là où est l'ennemi, là n'est pas notre intérêt ! Nous avons confiance dans le prolétariat." Cette confiance, nous l'avons eue et le prolétariat nous l'a rendue ! (Vifs applaudissements.)
A l'heure présente, comme hier, nous ne sommes liés que par l'intérêt de la classe prolétarienne. On vous a parlé de bloc, comme si nous y étions captifs. Quant à moi, ma destinée est étrange et paradoxale. En France, le jeu de la réaction, c'est de représenter que le socialisme est maître de tout, qu'il brutalise et dupe le gouvernement, la majorité. Et il y a quelques jours la droite et le centre me criaient  "A bas le dictateur !" comme s'il s'était agi d'un nouveau Robespierre dans un nouveau Neuf Thermidor. Eh bien ! dictateur, de l'autre côté de la frontière, quand je la passe, ici, je deviens l'esclave ! Ni l'un, ni l'autre, mais libre serviteur du prolétariat qui n'ayant pas de liens, pas d'attaches, pas d'engagements. (Applaudissements.) S'il en est ainsi, en quoi avons-nous manqué à notre devoir socialiste, à la lutte de classes ? Tous les socialistes de toutes les régions pourront témoigner que partout où mes amis et moi avons porté la parole, c'était pour organiser les syndicats, les coopératives sur le terrain de la lutte de classe. C'est dans ces conditions que nous venons nous unir pour la grande œuvre commune au socialisme international.
Quelle motion ?
Qu'allons-nous faire ? Que de motions ! Que de motions contre nous, ou sur nous, au dessous de nous, à côté de nous ! Quelles résolutions faut-il prendre et laquelle pouvons-nous accepter ? Je n'ai pas pu encore les examiner d'assez près pour savoir celle qui directement ou indirectement dit le moins de mal de nous. (Rires) Ce que je sais, c'est qu'il y a entre nous des procédés obliques qu'il faut éviter, les procédés obliques auxquels recourent trop souvent non pas les auteurs de motions, mais leurs collaborateurs, leurs interprètes, ceux qui en fournissent les commentaires dans les divers pays... (Jaurès emporté par sa parole heurete Pablo Iglesias, délégué espagnol. Il se retire en lui disant : "Excusez-moi, il n'y a plus de Pyrénées". (Rires prolongés).
Lorsque dans un pays comme la France, certains socialistes combattent d'autres socialistes, ils les combattent en leur disant : "Vous abandonnez la lutte de classes, vous obscurcissez l'instinct de classe." Nous avons, au contraire, la conviction profonde que nous gardons en nous, que nous propageons ainsi l'idéal révolutionnaire. Nous avons beau le répéter, on nous répond que nous abandonnons la lutte de classes, que nous obscurcissons la conscience de classe. Et on éveille de la sorte dans la conscience du prolétariat international, un doute, une inquiétude. Le prolétariat international se dit alors : "Je ne sais pas si ces hommes obscurcissent le conscience de classe du prolétariat : mais au cas où ce serait vrai, il est utile de rappeler aux prolétaires de tous les pays qu'ils doivent rester unis. Le prolétariat international se dit alors : on forge des résolutions qui contiennent la vérité, au fond, que tous les socialistes peuvent accepter en les discutant librement. Mais comme on les a dirigés d'avance contre eux pour les discréditer, il arrivera qu'on donnera à ces formules, non pas le sens que beaucoup d'entre nous lui donne, mais le sens agressif, offensif, qu'avant le Congrès, certains leur attachaient. Au lieu de créer la clarté, ces sortes de formules créent donc une équivoque nouvelle. Si vous créez cette équivoque, vous ferez une œuvre mauvaise, dangereuse à coup sûr, vous attristerez les hommes dévoués jusqu'à la passion au même idéal socialiste que vous. Mais vous ne leur ferez pas un mal durable. Ces hommes savent que leur conscience socialiste leur permet de rester en communication de pensée avec le socialisme international, qu'ils n'ont jamais manqué à ses règles, jamais abandonné la classe ouvrière, évoluant dans le milieu historique où le destin les a placés. Et la classe ouvrière dont nous représentons une large part, restera avec nous. Elle sait que ce n'est pas nous qui avons été atteints, que de grandes municipalités socialistes ont été perdues, qu'à Lille...
Le citoyen Jules Guesde - Je demande la parole pour protester. (Violent tumulte. Le citoyen Guesde prononce des mots qu'on n'entend pas. Le calme revient et Jaurès continue.)
Les résultats de notre action
Voilà trois jours que les orateurs de toutes les nations ont dit que mes amis et moi faisions une politique qui décourageait le prolétariat, le jetait dans l'anarchisme et vous voyez quelle violence de protestation je soulève lorsque je me borne à rappeler la perte... (Protestations du P.S.de F.) Je dis deux choses : premièrement, malgré toutes les violences déchaînées contre nous par la réaction, la netteté absolue dans notre programme socialiste international, national, communal, affiché dans ses principes et dans ses articles, base de toutes les élections, malgré cela, et sans que je prétende que tous ceux qui ont voté pour des hommes de notre parti approuvaient explicitement la tactique que je défends aujourd'hui au nom de la majorité de ce Parti, je constate qu'à travers ces violences, notre Parti n'a cessé de s'organiser, de grandir, de créer de nouvelles fédérations départementales, de conquérir de vastes municipalités, de conquérir au parlement sur les quarante-deux sièges occupés par les socialistes, trente-deux sièges. Au point où nous en sommes, avec la prétention que vous avez, non pas de dicter des règles de tactique, mais d'en faire, par sous-entendu, application à tel ou tel parti, on est entraîné à exposer, telle qu'on la voit, et sous réserve de rectification, à expliquer et à détailler la politique de notre Parti. Eh bien ! je vous le demande, croyez-vous que les municipalités de Lyon, Saint-Étienne, Roanne, Carmaux, demain Marseille dont la municipalité nationaliste élue par le fraude vient d'être invalidée, croyez-vous que ces grandes villes, qui siègent dans nos congrès à nous, que les trente-deux élus socialistes qui représentent la majorité socialiste parlementaire, croyez-vous qu'ils aient ous à la fois été entraînés par le même fantôme, hallucinés par le même chimère, gangrenés par la même corruption ? Et, laissez-moi vous le dire : dans toutes les villes où le Parti socialiste a triomphé et où des hommes du parti de Guesde et de Vaillant ont aussi triomphé, c'est grâce à la même tactique électorale, entre radicaux et socialistes de toutes les écoles. C'est par notre propre tactique, employée par nos contradicteurs, que Paris a été reconquis, arraché à la réaction, restitué à la République, à la révolution, au socialisme. Et comment a-t-on nommé le Président du conseil municipal et général ? L'alliance - la compromission électorale - a permis de triompher, comme ni les radicaux tout seuls, ni les socialistes tout seuls n'étaient assez nombreux pour tenir en échec la majorité nationaliste, ils se sont entendus. On a constitué un roulement en vertu duquel les présidents du conseil général et municipal seraient, d'une année à l'autre, choisis par mi les socialistes et parmi les radicaux.  Et s'il y a des socialistes révolutionnaires qui cheminent dans les voitures officielles, ayant placé la cocarde tricolore au chapeau de leur cocher, ils doivent ce luxe à leur coalition avec les autres socialistes et les radicaux. (Explosion d'hilarité). Et qu'est-ce que cela ? Est-ce l'abandon de la lutte de classe, la compromission, la corruption, je vous le demande ?... Et c'est parce qu'en France le prolétariat socialiste sait tout cela, que la classe ouvrière sait tout cela ; c'est parce qu'elle n'est ni dupe ni complice, que je suis bien tranquille. Elle saura gré à mes amis et à moi de l'avoir présentée ici sous sa vraie figure et de l'avoir défendue contre les travestissements de ceux qui, en condamnant notre tactique, n'ont pas été capables d'en réaliser, d'en pratiquer une autre. (Applaudissements prolongés, longues acclamations).

Discours de Guesde au Congrès socialiste international d'Amsterdam.
[Guesde et Vaillant représentent à ce congrès le Parti socialiste de France, « collectiviste » et révolutionnaire, créé en 1902 par la fusion des courants guesdistes et blanquistes] [Jaurès  représente le Parti socialiste français, « réformiste », créé en 1902, par la fusion de la Fédération des Travailleurs socialistes, des socialistes indépendants et des fédérations autonomes]
Texte publié dans la brochure du Parti socialiste de France, Au Congrès d'Amsterdam, discours de Jules Guesde, Aug. Bebel, Édouard Vaillant, Paris, au siège du Comité Central, Bibliothèque du Parti socialiste de France, 1904. 

"Voici, sinon les termes qu'il a été impossible de reconstituer en l'absence de toute sténographie, le sens précis de l'improvisation par laquelle notre ami Jules Guesde a dû répondre au discours de Jaurès :

Ma réponse sera courte. Et vous me la faciliterez par votre silence, en songeant que je n'ai ni l'organe, ni la santé, ni la jeunesse de Jaurès.
Vous êtes tous témoins que, depuis l'ouverture de ce Congrès, ni ici, ni ailleurs, une seule attaque n'est partie de notre côté contre ceux qui nous ont obligés à les traiter en adversaires. Nous n'avons même pas répliqué, lorsque avant-hier comme aujourd'hui, Jaurès a persisté à nous présenter comme voulant faire résoudre internationalement notre crise française, contrairement aux camarades d'Allemagne et d'Italie qui ont fait eux-mêmes chez eux, à leur Congrès national, ceux-ci de Bologne, ceux-là de Dresde, leur propre besogne de redressement.
Pour en finir avec cette accusation de venir chercher à Amsterdam, auprès des frères internationaux, des armes pour notre lutte intérieure - à laquelle nous suffisons, je l'ai déjà dit, je le répète - je n'aurai qu'à rappeler nos Congrès nationaux de Paris et de Lyon, où nous nous sommes les premiers, sans le concours de qui que ce soit, libérés avec trop d'éclat pour que personne puisse en ignorer.
Nous avons également laissé passer sans protester l'étrange affirmation de Jaurès, d'après laquelle il aurait derrière lui le prolétariat français, tandis que nous, nous ne serions qu'une minorité décroissante. C'est cependant le contraire qui est vrai, vous le savez, citoyen Jaurès ; vous savez, vous n'avez pour cela qu'à compter vos propres registres, que de 12.000 membres que comptait votre fraction au Congrès de Bordeaux, vous êtes tombés à 8.000 l'année d'après, au Congrès de Saint-Étienne, alors que, dans le même laps de temps, notre Parti, deux fois plus nombreux, voyait ses cotisants, accrus de plus de 2.000 atteindre le chiffre de 16.700, non compris les 1.300 militants de la Fédération de Saône-et-Loire, tout nouvellement adhérente.
Je n'oublie pas, certes, vos 32 représentants à la Chambre, que vous opposiez tout à l'heure à nos 12. Mais le malheur est pour vous - comme pour eux - qu'aucun n'ait été élu comme socialiste. Candidats officiels, tout ce qu'il y a de plus officiels, ils avaient pour eux préfets, sous-préfets et autres agents de Waldeck-Rousseau ou de Combes. Et je pourrai vous mettre au défi d'en citer un seul qui se soit présenté et qui ait passé contre un candidat ministériel.
De Pressensé, interrompant : Moi, citoyen !
Guesde reprend :
Je suis heureux d'enregistrer votre protestation ; mais permettez-moi de faire remarquer que l'exception vient confirmer la règle, aucun de vos collègues n'étant en mesure de joindre son démenti au vôtre.
C'est comme républicains battant des monarchistes que vous avez pénétré dans le Parlement, ce n'est pas comme fondés de pouvoir d'une classe, comme mandataires du prolétariat contre la bourgeoisie.
Pour nous faire sortir de notre silence systématique, pour m'obliger à intervenir dans le débat, il a fallu que Jaurès osât invoquer contre nous la perte de la municipalité de Lille. J'ai dû alors réclamer la parole "pour établir les responsabilités", en ajoutant : "Ne rappelez pas vos hontes !". Car c'est à vous, c'est aux vôtres, à l'abominable campagne de calomnies et d'outrages menée contre le Conseil sortant, Delory en tête, par les socialistes du Bloc, qu'est dû le triomphe momentané de la réaction dans notre grande ville du Nord.
Il n'en a pas été autrement à Montluçon - que nous reprendrons dès demain - et à Bourges, où l'Hôtel de ville ne nous a échappé que par les manœuvres de socialistes dits indépendants faisant ouvertement le jeu des pires partis bourgeois.
Mais nulle part, même dans ces trois villes, nous n'avons été entamés. C'est avec notre armée au complet, voire accrue, que nous nous préparons à une très prochaine revanche.

Guesde, après avoir ainsi remis au point les choses de France, examine par le détail "l'œuvre d'ensemble", l'œuvre énorme et féconde que Jaurès aurait accmplie "depuis six ans" et derrière laquelle il essaie d'abriter la nouvelle méthode contre un verdict qu'il sent inévitable. Et Guesde affirme tout d'abord que cette œuvre n'a jamais existé que dans le cerveau de Jaurès.
1° Jaurès n'a pas sauvé la République, qui n'a pas été en danger. Bien plus grave était la situation lors de Boulanger, que les radicaux avaient porté aux nues et rendu populaire dans le peuple et dans l'armée. Et cependant il a suffi de la poigne d'un Constans pour avoir raison du boulangisme. C'est qu'en France les coups d'État ne sont jamais faits que par en haut, par des gouvernants maîtres du ministère de la guerre. Pour marcher contre le gouvernement établi avec quelques régiments sortis des casernes, un général aurait trop peu, serait trop certain de rencontrer d'autres généraux, à la tête d'autres régiments, pour lui barrer la route, et ce, non pas même par conviction républicaine, mais par intérêt personnel, pour l'avancement.
Quoique la République, suivant le mot de Thiers, puisse être "le gouvernement qui divise le moins" la bourgeoisie, elle est certes pour nous comme pour Marx le terrain idéal de la révolution par nous poursuivie, mais pourquoi ? Parce qu'elle met en présence les classes dans leur antagonisme collectif et direct, sans que leur lutte nécessaire puisse être faussée par des calculs ou des manœuvres dynastiques. Et cette supériorité du régime républicain disparaîtrait si, comme le voudrait Jaurès, du fait même de ce régime existant, le prolétariat devait abandonner sa propre bataille, renoncer à faire sa République à lui pour s'immobiliser dans la défense de la République de ses maîtres ; ainsi entendue et pratiquée, la République deviendrait le pire des gouvernements.
2° "La victoire de la laïcité", dont s'est vanté Jaurès, est encore à venir. Depuis le temps qu'on expulse des moines de tout sexe et de toute robe, il n'est même pas prouvé qu'il y en ait un de disparu - et encore ! Ce n'est que dans un délai de dix ans que devront avoir été fermées toutes les écoles congréganistes, et rien n'a été fait contre les congrégations les plus dangereuses, celles qui spéculent sur la misère, la faim et la maladie ouvrière. L'anticléricalisme dont on fait parade a surtout pour but de détourner les travailleurs de leur lutte contre le capitalisme. C'est une "comédie", comme on a pu en juger tout à l'heure, lorsque, après avoir annoncé triomphalement le prochain dépôt par M. Combes d'un projet de séparation de l'Église et de l'État, Jaurès a suffisamment indiqué qu'il ne croyait pas à une majorité pour la voter.
Mais en fût-il différemment, dût le Concordat être supprimé avec le budget des cultes qu'on n'aurait pas le droit de parler d' "affranchissement des consciences" et de "liberté intellectuelle" à propos d'une mesure qui a été prise depuis longtemps, depuis toujours, aux États-Unis, sans que pour cela le cléricalisme, catholique ou protestant, ait cessé d'empoisonner la grande république américaine. C'est que, comme le déclarait la première Internationale, la servitude économique est la source de toutes les servitudes, politique et religieuse. L'émancipation intellectuelle ou morale ne précèdera pas, elle ne peut que suivre l'émancipation matérielle. Ce n'est que dans la société socialiste qu'il en sera fini de toute religion ou superstition, seul le paradis réalisé par tous dans la vie pouvant et devant faire disparaître jusqu'à l'idée de paradis dans la mort.
3° Les grandes réformes sociales de Jaurès et du Bloc sont moins sérieuses encore, soit qu'elles n'existent que sur le papier, à l'état de projet, telles que la journée de huit heures pour les mineurs, les retraites ouvrières, etc., soit qu'elles appartiennent à une autre période, à l'époque où le socialisme n'était pas sorti de l'opposition. C'est ainsi que la journée de dix heures pour le personnel des ateliers mixtes date de 1892 ; et si elle n'est appliquée que d'hier, elle aurait dû l'être depuis des années si, au lieu de capituler devant les objections et les résistances patronales, le Millerand de Jaurès avait simplement fait observer la loi qui, en réduisant, pour les femmes et les enfants, la journée de travail à dix heures, la réduisait par contrecoup et nécessairement, dans la même proportion, pour les adultes. Quant aux lois dites d'assistance, dont il a été également fait étalage, elles constituent une véritable dérision, si on les compare seulement à ce qui, dans le même ordre d'idées, a été obtenue en Allemagne, non par l'entente avec le gouvernement impérial, mais au moyen du combat à outrance.
Et lorsqu'on songe que c'est pour de pareilles miettes, pour une aussi misérable aumône, que le prolétariat, qui produit tout et a droit à tout, devrait se mettre au service de la bourgeoisie au pouvoir, c'est à se demander comment un semblable marché de dupes peut trouver une voix pour le défendre !
Reste la paix, cette paix des plus boiteuses, dont Jaurès attribue à sa politique tout le mérite et tout l'honneur, alors que c'est de notre côté que, non pas d'aujourd'hui et par intermittence, mais dès l'origine et toujours, l'alliance russe a été combattue et dénoncée comme grosse de guerre ; alors que, d'autre part, c'est nous encore qui, au lendemain de 1870, quand l'idée de revanche emplissait toutes les têtes, nous sommes mis en travers du chauvinisme débordé, fraternisant par dessus la nouvelle frontière avec la démocratie socialiste allemande et déclarant que la question d'Alsace-Lorraine, avec laquelle on s'efforçait de diviser les travailleurs des deux grandes nations en attendant de les jeter les uns sur les autres, ne pouvait et ne devait être résolue que par le triomphe du prolétariat et du socialisme des deux côtés des Vosges.
Les socialistes du Bloc, qui participent aux gouvernements bourgeois - comprenant Gallifet hier, Rouvier aujourd'hui - peuvent parler de paix, comme ils parlent de lutte des classes ; mais comment pourraient-ils être les gardiens de la paix internationale, lorsqu'ils votent les budgets de la guerre et de la marine, lorsqu'ils votent les crédits coloniaux ? C'est la politique coloniale qui, en déchaînant les appétits concurrents et contradictoires des classes capitalistes de tous les pays, constitue actuellement le plus grand péril pour la paix européenne : témoin Fachoda hier, témoin aujourd'hui la Mandchourie, qui fait s'entre-tuer depuis des mois Japonais et Russes. Et en fournissant, avec les millions, les voies et moyens de cette politique, loin d'être une garantie de paix, on est - quoi qu'on dise, en risque permanent de guerre.

Guesde expose ensuite la source de ce qu'il a appelé non pas les crimes, mais les erreurs de Jaurès, et qu'il place dans une fausse conception du socialisme :
Pour nous, et pour l'immense majorité des socialistes représentés à Amsterdam, le socialisme a sa base dans les phénomènes économiques ; il sort tout armé du capitalisme, dont il est à la fois l'aboutissement et le correctif. Nous sommes, pour employer l'expression pittoresque d'un des nôtres, les fils du cheval-vapeur. Et comme le cheval vapeur, c'est-à-dire le machinisme, la concentration des capitaux, la prolétarisation du travail, etc., partout où ils pénètrent, engendrent les mêmes maux et dressent les victimes par millions dans une même lutte à mort contre le même ennemi, il y a place, sur le même et unique terrain de classe, pour l'unité, non seulement de but, mais de moyens et de tactique, quelle que puisse être la diversité des conditions gouvernementales. L'Internationale, non plus de mots, mais de fait, mais d'action, devient, en même temps qu'une possibilité, une nécessité.
Tout change, au contraire, dès qu'on ne voit dans le socialisme - cessant d'être une étape économique - qu'un postulat, le prolongement ou le couronnement d'un mouvement démocratique issu lui-même de la Révolution bourgeoise de la fin du dix-huitième siècle. Et c'est parce que Jaurès - dans sa manière actuelle au moins - se rattache à cette dernière conception, c'est pour cela qu'il accepte et réclame - et qu'il peut le faire logiquement - une collaboration de plus en plus permanente avec les éléments avancés, c'est-à-dire démocratiques et républicains de la bourgeoise.
C'est pour cela qu'il refuse à l'Allemagne socialiste - comme de démocratie moins développée - et qu'il dénie à l'Internationale elle-même, composée de pays inégalement développés, le droit d'intervenir contre sa nouvelle méthode, voire de juger, voire de comprendre ce qui se passe, du fait de Jaurès, chez nous.
Mais c'est pour cela aussi qu'il est condamné, qu'il le veuille ou non, malgré toute l'horreur qu'il peut professer pour le mot, à n'être qu'un nationalisted'un nouveau genre, et plus dangereux que l'autre.
Contre un pareil nationalisme, auquel ne résisterait pas l'Internationale, désormais sans raison et sans moyen d'être, Guesde fait appel aux immortelles paroles de Liebknecht, à notre Congrès de Marseille en 1892 :
"Pour nous, socialistes, il n'y a pas de question de nationalité : nous ne connaissons que deux nations ; la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante, d'un côté ; et de l'autre la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse. Et de cette seconde nation nous sommes tous, vous socialistes français et nous socialistes allemands. Nous sommes une même nation : les ouvriers de tous les pays formant une seule nation qui est opposée à l'autre, qui est aussi une et la même dans tous les pays".
Et il exprime en terminant, sa confiance absolue dans le Congrès, qui ne voudra pas rétablir des frontières entre les prolétaires des deuxmondes, mais les dresser là ou finit le socialisme et où commence une autre méthode, qui serait la mort du socialisme.

Au lendemain du congrès d'Amsterdam :

On sait que le congrès socialiste international d'Amsterdam se termina par la condamnation des thèses de Jaurès et l'approbation de celles de Guesde - Vaillant et le vote d'une motion que le Parti socialiste de France publia triomphalement à la fin de sa brochure, Au Congrès d'Amsterdam, discours de Jules Guesde, Aug. Bebel, Édouard Vaillant, Paris, au siège du Comité Central, Bibliothèque du Parti socialiste de France, 1904. 

"Résolution de Dresde devenue résolution d'Amsterdam
Le Congrès repousse (ou répudie) de la façon la plus énergique les tentatives révisionnistes tendant à changer notre tactique éprouvée et glorieuse basée sur la lutte de classe et à remplacer la conquête du pouvoir politique de haute lutte contre la bourgeoisie par une politique de concessions à l'ordre établi.
La conséquence d'une pareille tactique révisionniste serait de faire d'un parti qui poursuit la transformation la plus rapide possible de la société bourgeoise en société socialistes - d'un parti, par suite, révolutionnaire, dans le meilleur sens du mot - un parti se contentant de réformer la société bourgeoise.
C'est pourquoi le Congrès, persuadé, contrairement aux tendances révisionnistes existantes, que les antagonismes de classe, loin de diminuer, vont s'accentuant, déclare :
1° Que le Parti décline toute responsabilité quelle qu'elle soit dans les conditions politiques et économiques basées sur la production capitaliste et ne saurait, par suite, approuver aucun des moyens de nature à maintenir au pouvoir la classe dominante ;
2° Que la démocratie socialiste ne saurait rechercher aucune participation au gouvernement dans la société bourgeoise, et ce, conformément à l'ordre du jour de Kautsky voté au Congrès international de Paris en 1900.
Le Congrès repousse, en outre, toute tentative faite pour masquer les antagonismes de classe toujours croissants, à l'effet de faciliter un rapprochement avec les partis bourgeois.
Le Congrès compte que les représentants du Parti dans les Parlements se serviront de leur puissance accrue, tant par leur nombre augmenté que par l'accroissement considérable de la masse d'électeurs qui les suivent, pour persévérer dans leur propagande sur le but final du socialisme, et conformément à notre programme, pour défendre de la façon la plus résolue les intérêts de la classe ouvrière, l'extension et la consolidation des libertés politiques, pour revendiquer l'égalité des droits pour tous ; pour continuer, avec plus d'énergie que jamais  la lutte contre le militarisme, contre la politique coloniale et impérialiste, contre toute espèce d'injustice, d'asservissement et d'exploitation, et, finalement, s'employer énergiquement à perfectionner la législation sociale et à rendre possible à la classe ouvrière l'accomplissement de sa mission politique et civilisatrice.

Cette motion a été adoptée, le 19 août 1904, par 25 voix contre 5 et 12 abstentions, dans un vote émis par nationalité et où les suffrages se sont répartis de la façon suivante :

Pour : Angleterre 1 vote, Allemagne 2, Bohème 2, Bulgarie 2, Espagne 2, Amérique 2, France 1, Autriche 2, Hongrie 2, Italie 2, Japon 2, Norwège 1, Pologne 2, Russie 2. Total : 25

Contre : Angleterre 1 vote, Australie 2, France 1, Norwège 1. Total : 5

Abstentions : Argentine 2 voix, Belgique 2, Danemarck 2, Hollande 2, Suisse 2, Suède 2. "

Mais le Congrès a voté aussi une Motion d'Unité, que la brochure du PSdF présente également in fine, mais de façon quelque peu moins triomphante :
"A l'unanimité, le Congrès d'Amsterdam votait également une motion déclarant "indispensable que dans tous les pays en face des partis bourgeois, il n'y ait qu'un Parti socialiste, comme il n'y a qu'un prolétariat".
Le PSdF se déclarait donc prêt à la réaliser, sur la base des principes établis par le Congrès.
On sait que, après de longues négociations, cette bien difficile unité organique  sera réalisée en 1905 avec la création de la S.F.I.O (Section française de l'Internationale ouvrière). Des flots de littérature ont coulé il y a quelques années, à l'occasion de son centenaire. Je n'ai placé sur ce blog quelques textes (je le répète, bien connus des spécialistes) pour éclairer des lecteurs engagés dans les luttes d'aujourd'hui sur ce qui s'est joué il y a un peu plus d'un siècle. Ces textes, je le répète aussi, n'ont pas à être lus en fonction des engagements ultérieurs de ceux qui les signèrent. Il serait par exemple trop facile d'ironiser, sans entrer dans leur démarche, ce qui a pu pousser Guesde à soutenir l'Union sacrée en 1914, jusqu'à devenir ministre, et à refuser les sirènes de la Troisième Internationale, en 1920. Le propos est ailleurs. Bien des historiens n'ont voulu voir dans la création du parti communiste français qu'une greffe circonstancielle liée aux bouleversements des années 1917-1920. Il semble pourtant évident, à la lecture des textes donnés sur ce blog, et même si, disons-le à nouveau, les fédérations de traditions guesdistes n'ont pas pesé de façon décisive dans les choix de 1920, que le communisme français première manière n'avait pas besoin des injonctions de Moscou pour condamner le réformisme en 1920. Le poids des engagements précédents ne saurait être négligé. Pas plus qu'il n'est besoin d'évoquer seulement des tournants et des consignes extérieures pour analyser l'évolution ultérieure du parti communiste : en définitive, à sa façon, ce parti a rechaussé les bottes de Jaurès. Sur le long et conflictuel parcours du siècle écoulé, et jusqu'à présent encore, les diverses formations de la Gauche et de la Gauche de la Gauche jouent et rejouent des partitions dont nos prédécesseurs ont écrit les premières notes dans cette "Belle Époque", qui n'était pas belle pour tous.