Comme tout électeur « de gauche », je suis naturellement attentif  aux positions de J.L. Mélenchon.

À l’unisson des dirigeants socialistes d’alors, J.L. Mélenchon a donné de la voix en 1992 en faveur du traité de Maastricht, (et donc à la monnaie unique), traité qui lui apparaissait un « bon compromis de gauche » en faveur de « l’avènement de la nation européenne porteuse de paix, de civilisation et de solidarité » « La nation, disait-il, est un mot nouveau qui est né pendant la Révolution française, par opposition au morcellement féodal des peuples de France sous la monarchie.La nation est le lieu de la citoyenneté ; elle n’est ni éthique, ni religieuse, ni linguistique. La citoyenneté est dans l’exercice collectif du pouvoir. Là où est le pouvoir réel, là doit s’exercer la citoyenneté. Là où est la citoyenneté, là est la nation. Tout se tient dans la tradition française entre la démocratie et la nation. Si le pouvoir réel de maîtriser notre destin ne peut prendre toute sa réalité économique et sociale qu’à l’échelle de l’Europe, alors, les vrais démocrates ne peuvent que vouloir l’avènement de la nation européenne et, avec elle, de la citoyenneté européenne [1] ».

Si la présentation de la nation française, (fruit de la volonté commune de ceux qui se sont proclamés citoyens en 1789), me paraît excellente, le passage à celle de la nation européenne me paraît des plus discutables : l’Union européenne a pu initialement rencontrer un aval populaire dans la mesure où elle paraissait exclure une guerre de plus avec nos voisins.  Mais elle n’a jamais été portée par une demande populaire. Elle n’a jamais, comme chez nous en 1789, représenté l’avènement d’un régime de progrès démocratique et social sur les ruines de l’Ancien Régime abhorré. L’Europe, pour l’heure, demeure un conglomérat de nations dirigé arbitrairement par des décideurs qui ne les représentent pas, ou si peu.

Aujourd’hui, changeant son fusil d’épaule (et on ne peut que s’en féliciter), J.L. Mélenchon stigmatise sur son blog, et dans un opuscule récent, une Europe qui vise clairement à l’éclatement des États-Nations, au profit d’une féodalité d’Euro-régions, chevaux de Troie du libéralisme le plus cynique.

Sans oublier l’internationalisme, sans flirter avec le nationaliste cocardier, il est en effet absolument nécessaire de rappeler que l’État-Nation, et en particulier le nôtre, est pour l’heure le cadre le plus propice au maintien des acquis, fruits de générations de luttes, et le support de nouvelles avancées démocratiques et sociales.

Pour mon compte, comme bien d’autres, je n’ai cessé de le rappeler.

J.L. Mélenchon vient tout récemment, à propos de la situation belge, rappeler aussi que l’égoïsme des nantis pousse au séparatisme les dirigeants de régions qui, compte tenu de leur niveau de développement et de richesse, ne veulent plus s’embarrasser de poids morts : on le constate à l’évidence chez nos voisins italiens et espagnols. Et ces tentations de séparatisme s’intègrent pleinement dans le processus néo-libéral d’éclatement de l’Europe des États-Nation.

« unionisme ». Je le suis entièrement dans l’analyse.

Par contre, je me pose des questions, c’est le moins que l’on puisse dire, par rapport à sa position sur la Belgique présentée sur son blog [2], et depuis réaffirmée. « Il n’y a pas de Belgique, dans l’histoire profonde ». Rappelant à juste titre que la création de la Belgique fut en 1830 une décision arbitraire des puissances conservatrices et de l’Angleterre « pour écarter le spectre de l’union avec la France » de la partie francophone, il croit pouvoir affirmer que « l’atavisme français est si profond dans cette zone qu’elle constitua, de son plein gré, un département français à la suite de la révolution française de 1789. » Et d’ailleurs, ajoute-t-il, sans le moindre égard pour la langue de la partie flamande, « N’empêche que jusqu’en 1878, la seule langue officielle de la Belgique sera le français. »

C’est sur cette analyse qui se veut historique qu’il appuie son « unionisme » : si les Flamands persistent dans leur séparatisme, que la Wallonie s’unisse donc à la France, dont elle n’est en fait qu’une partie détachée.

Cette position de J.L. Mélenchon ne me gênerait en rien si elle lui était strictement personnelle. Mais elle me gêne beaucoup si elle devient celle du candidat d’un courant politique qui m’est a priori sympathique.

Car en définitive, elle porte atteinte justement à cette conception de la Nation définie plus haut. Car sur quelle base est donc proposée cette union, sinon sur la base historico-linguistique. Une langue, un peuple, un État ?

J.L. Mélenchon se proclame jacobin. L’adjectif est beau et je le fais mien. Mais alors, pourquoi ne pas rappeler que ce sont les Girondins qui en 1792 ont déclenché la guerre, contre l’avis de Robespierre et des Montagnards les plus résolus. Pourquoi ne pas rappeler que ce sont les Girondins qui ont transformé la guerre patriotique en guerre de conquête. Certes, lors des premières victoires, dans l’hiver 1792-1793, ils appelèrent les populations francophones à solliciter le rattachement à la France et décidèrent de créer le département de Jemmapes. Mais, une fois les Montagnards abattus, lorsque la victoire militaire obtenue en 1795, c’est la nouvelle république bourgeoise qui décida de créer neuf départements français sur le territoire des Pays-Bas autrichiens et de la Principauté de Liège, soit sur le territoire de l’actuelle Belgique (flamingante et francophone). Comme elle créa des départements français au-delà de nos autres frontières, imitée en cela par l’Empire qui se gonfla jusqu’à 130 départements ! Avec la conviction proclamée que, de gré ou de force, on n’y parlerait bientôt plus que le français [3]. Les patriotes liégeois avaient pu en 1793 accueillir avec ferveur l’armée de la Révolution. Les exactions de la conquête ne rencontreront plus le même enthousiasme !

On touche là à des réalités historiques complexes, que les Savoyards, les habitants du Val d’Aoste ou du Comté de Nice, comme ceux de Genève ou du Piémont, analysent encore aujourd’hui.

La défense de l’État-Nation français n’a rien à gagner, me semble-t-il, à l’avalisation de l’éclatement de la Belgique, et, si malheureusement il se produisait, à la proclamation d’une Grande France confondue avec sa langue ; et surtout, à l’injonction faite à des habitants d’une région sans leur demander leur avis. Le prolétariat « rouge » de Wallonie a mené depuis longtemps des luttes sociales et démocratiques exemplaires, notamment lors de la grande crise de 1950. Il est certainement assez grand garçon pour savoir déterminer son avenir.

 

[1] Sénat, séance du 9 juin 1992, examen du projet de loi constitutionnelle préalable à l’adoption du Traité de Maastricht.

[2] <http://www.jean-luc-melenchon.com/>, « Quoi de plus grec qu’un Belge en ce moment ? », 23 avril 2010.

[3] Cf. René Merle, Visions de l’idiome natal à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812), éditions Trabucaire, Canet, 2010.