Qui n'a pas entendu la comptine encore chantée dans toutes les garderies et écoles maternelles : "Dansons la Capucine, Y a pas de pain chez nous, Y en a chez la voisine, Mais ce n'est pas pour nous...". L'information sur internet étant ce qu'elle est, c'est-à-dire bien souvent répétition de sources non vérifiées, on peut y constater la surprise de pas mal de sites sur le fait que le chansonnier révolutionnaire Jean-Baptiste Clément en soit aussi l'auteur. Docteur Jekill and Mister Hide en quelque sorte. Mais il est vrai que, pour une oreille prévenue, perce déjà dans ce couplet une sorte de protestation sociale... En fait, qu'en est-il ? 

Cette chanson prémonitoire est écrite en 1866-1867 et publiée dans une mince brochure de trois chansons : 89 ! Les souris. Dansons la capucine par J.-B. Clément, 1868 en vente chez Defaux, rue du Croissant, 8 et chez tous les libraires. En voici le texte exact :

Dansons la Capucine
Vieille chanson

 

Dansons la Capucine,

Le pain manque chez nous…

Le curé fait grasse cuisine,

Mais il mange sans vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

Le vin manque chez nous…

Les gros fermiers boivent chopine,

Mais ils trinquent sans vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine

Le bois manque chez nous…

Il en pousse dans la ravine,

On le brûle sans vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

L’esprit manque chez nous…

L’instruction en est la mine,

Mais ça n’est pas pour vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

L’argent manque chez nous…

L’Empereur en a dans sa mine,

Mais ça n’est pas pour vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

L’amour manque chez nous…

La pauvreté qui l’assassine

L’a chasé de chez vous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

La misère est chez nous…

Dame Tristesse est sa voisine

Et vous en aurez tous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

La tristesse est chez nous…

Dame Colère est sa voisine

Et vous en aurez tous.

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

 

Dansons la Capucine,

La colère est chez nous…

Dame Vengeance est sa voisine,

Courez et vengez-vous !

Dansez la Capucine

Et gare au loup,

You !

(musique de Darcier)

En 1884, fut publié le recueil Chansons de Jean Baptiste Clément, Paris, Marpon et Flammarion, 1887. Dansons la Capucine (dont la musique est cette fois attribuée à Marcel Legay) est suivie de cette note qui témoigne que Clément a transformé en chanson de combat une vieille chanson de nourrice. Je la donne d'après la cinquième édition, 1887 :

Bien que ma grand-mère soit morte depuis bien des années, je pense souvent à elle et je crois encore l’entendre me raconter ses vieilles histoires. Son bon cœur et son esprit naturel l’avaient fait aimer de tous ceux qui fréquentent l’Île Saint-Ouen ou l’Île du moulin de Cage, comme on l’appelait alors qu’elle avait ses grands arbres, sa ferme et sa superbe avenue qui conduisait du bac au moulin.
Que d’hommes illustres aujourd’hui dans les arts et la littérature se sont rencontrés là, griffonnant ou crayonnant leurs premières œuvres, ayant alors plus d’espérances en tête que d’argent en poche.
Ils aimaient tous cette mère Charlotte qui les recevait à bras ouverts, ayant toujours un mot pour rire et, ce qui n’était pas à dédaigner, une bonne omelette au lard, un puchet de vin, du lait au service de ceux qui avaient… par hasard… oublié chez eux leur porte-monnaie… vide.
Ah ! que j’étais heureux quand, à force de supplications, elle obtenait de ma mère, qui, elle, n’avait pas souvent le mot pour rire, de m’emmener pour deux ou trois jours dans son île !
Le soir, après m’avoir conté quelques histoires, pour m’endormir, elle me faisait sauter sur ses genoux en me chantant la Capucine. Il paraît que je riais comme un bienheureux et que je criais : Ecore ! comme un petit enragé !
Grand garçon, j’ai souvent fredonné la chanson de ma grand’mère Charlotte, et depuis je l’ai entendu chanter bien des fois par de pauvres petits enfants à peine vêtus et mal nourris, qui, eux aussi, riaient en dansant en rond.
J’ai voulu rajeunir cette rengaine pour que les braves gens qui ont souci de l’avenir l’apprennent à leurs enfants.
Ils sauront, au moins, en grandissant, la cause de leur misère et peut-être essaieront-ils d’y remédier.