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Cf. Front rouge: 
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Un clin d'œil pour les aficionados d'Aragon, dont je suis.
Je lis dans le quotidien communiste L’Humanité du 17 janvier 1932, page 3, sous le titre :
" Tandis qu’Aymard-Maurras sont libres…
Louis Aragon inculpé de « provocation au meurtre » pour un poème exaltant la lutte du prolétariat parisien.

" L’écrivain Louis Aragon, auteur du Paysan de Paris et de nombreuses autres œuvres est actuellement poursuivi par la justice bourgeoise. [Aragon avait été inculpé le 16 janvier pour « excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste ».]
Quel est son crime ?
Il a écrit dans la revue Littérature révolutionnaire mondiale,[édition française de la revue soviétique, n°1, juillet 1931] un poème extrêmement vigoureux [c’est le moins que l’on puisse dire !] où il évoque les grandes manifestations du prolétariat parisien : manifestations Ferrer, cortège de Jaurès, manifestations Sacco et Vanzetti. [Il s’agit évidemment du fameux Front rouge. Le poème avait été publié en France fin octobre 1931 dans la plaquette Persécuté persécuteur (Éditions surréalistes), qui présentait les derniers poèmes d’Aragon surréaliste et ce cri de guerre communiste. Voir sur ce blog, Catégorie Aragon]
Les chats fourrés prennent prétexte de certains passages de cette œuvre pour inculper l’auteur, en vertu des lois scélérates, de provocation au meurtre, dans un but de propagande anarchiste.
On connaît ce procédé ; c’est celui qui s’applique couramment aux militants communistes.
Il suffit qu’un écrivain s’oriente vers la révolution pour qu’il soit, de même que les militants ouvriers, en butte à la répression capitaliste.
L’inculpation est en l’occurrence particulièrement odieuse ; il y a des gens qui se rendent presque chaque jour coupables de véritables provocations au meurtre : les Maurras, les Daudet [Charles Maurras et Léon Daudet, les deux plumes de L'Action française], les porte-plume de Coty [Le richissime industriel de la parfumerie François Coty, grand propriétaire de presse, soutenait les mouvements fascistes et ligueurs.], etc…
On n’a pas oublié, par exemple, les appels au meurtre contre l’ambassadeur soviétique en France, le camarade Dovgalevsky au moment de l’affaire Koutiepof [En janvier 1930, l’enlèvement à Paris de ce général russe blanc avait été attribué aux services secrets soviétiques.] : l’auteur était le sieur Aymard [Camille Aymard dirigeait le journal fascisant La Liberté].
Bien entendu ces provocations ne sont ni condamnées ni même poursuivies ; on réserve la répression aux révolutionnaires.
L’affaire Aragon, pour s’exprimer ainsi, ne fait que commencer. Et les communistes seront d’autant plus à l’aise pour élever leur protestation qu’ils se refusent en théorie comme en pratique à considérer les attentats individuels comme une méthode d’action pour la classe ouvrière.
Hier, Louis Aragon, assisté de notre camarade André Rogès, a été interrogé par le juge d’instruction Benon.
Louis Aragon revendique, bien entendu, la paternité du poème poursuivi, mais il déclare que ce poème n’a aucun caractère anarchiste.
Il a choisi comme défenseurs, nos camarades André Berthon et André Rogès."
Aragon est défendu par les surréalistes, mais dans un billet assez venimeux qui l'engage malgré lui, L'Humanité (10 mars 1932) leur dénie tout droit à ce soutien.
« Notre camarade Aragon nous fait savoir qu’il est absolument étranger à la parution d’une brochure intitulée : Misère de la Poésie : « l’Affaire Aragon » devant l’opinion publique, et signée André Breton.
Il tient à signaler clairement qu’il désapprouve dans sa totalité le contenu de cette brochure et le bruit qu’elle peut faire autour de son nom, tout communiste devant condamner comme incompatibles avec la lutte de classes, et par conséquent comme objectivement contre-révolutionnaire, les attaques que contient cette brochure. »
C'est la ruptire avec les surréalistes...Alors qu’éclate « l’Affaire Aragon », les 1000 exemplaires de la plaquette Persécuté Persécuteur publiée par les Éditions surréalistes fin octobre 1931 ne sont pas encore en vente publique. Ils ne le seront qu’au printemps 1932 par les soins de la librairie José Corti, alors que se développe la polémique PC – Surréalistes. C’est dire que la vente ne sera pas massive.
Ce même printemps, Aragon quitte la France pour l’Union soviétique où il va passer une année, en tant que responsable désormais de l’édition française de la revueLittérature révolutionnaire mondiale.
À son retour au printemps 1933, Aragon va travailler comme journaliste à l’Humanité ; en octobre 1933, il prend contact avec la jeune maison d’édition Denoël et Steele pour assurer la publication de ses œuvres à venir. Denoël récupère alors le fonds d’invendus de la plaquette et le reconditionne par une étiquette collée sur la couverture.
D’une certaine façon, les événements de février 1934, et en particulier la riposte prolétarienne du 9, concrétisent le rêve éveillé de « Front rouge » : parties de l’Est parisien populaire, les colonnes communistes marchent vers les beaux quartiers, et, dans leurs affrontements avec la police, laissent de nombreux morts ouvriers sur le pavé. Témoin dans les manifestations en tant que militant, et que journaliste, Aragon rend compte de l’événement dans l’Humanité.
On retrouvera la même vibration révolutionnaire dans la brochure publiée à chaud en l’honneur des manifestants du 9.
Mais, avec l’unité qui se dessine devant la menace fasciste entre communistes et socialistes, plus vraiment question de tirer sur les sociaux-traitres comme dans « Front rouge ».
Le salut poétique enthousiaste à l’U.R.S.S de Hourra l’Oural, publié mi-avril 1934, est dédié aux morts prolétariens de Février.
La rupture avec les surréalistes, adversaires du roman, lui permet de donner libre cours à sa veine romanesque  avec la parution de son premier roman, Les Cloches de Bâle (Denoël, 15 novembre 1934) que les éditeurs et Aragon présentent comme le premier exemple du réalisme socialiste dans le roman français.
Cependant, Persécuté persécuteur demeurera au catalogue Denoël, où il apparaîtra curieusement sous le titre Persécuteur persécuté

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