Préface de la brochure publiée en décembre 2001 par le Comité 1851 de La Garde Freinet, en l’honneur de l’insurrection républicaine, et distribuée à chaque foyer.

 

L’Histoire est trop souvent celle des chiffres et des idées abstraites, quand elle n’est pas celle des “Grands Hommes”. Alors que l’histoire des femmes et des hommes est celle de leur vie concrète, solitaire parfois, entrelacée le plus souvent avec celle des autres. Une vie naturellement axée sur la recherche du bonheur et qui pourtant se heurte à tant de désillusions et tant de malheurs. Une vie qui passe si vite, et dont le souvenir s’efface trop souvent dans les générations suivantes.

En commémorant la Résistance au coup d’État de 1851, nous avons voulu évoquer un de ces moments, rares mais si intenses, où les espérances de chacune et de chacun se nouent en action collective, et où le peuple devient acteur de l’Histoire. La résistance républicaine de décembre 1851 portait l’espérance d’une vie meilleure, d’une société plus juste, qui dégagerait les “petits” de l’emprise de l’usurier, qui garantirait le droit au travail, à la santé, à la retraite, à l’instruction. Une société vraiment démocratique où chacun serait effectivement citoyen.

Il se trouve que La Garde Freinet a été un des épicentres de cette résistance varoise, comme elle a été un des épicentres de la commémoration varoise de 2001. Les quelques pages qui suivent en seront témoignage pour les Gardoises et les Gardois d’aujourd’hui et de demain. Elles sont dédiées à ces “gens de peu”, trop souvent oubliés de l’Histoire, qui se levèrent en ce froid décembre de 1851 pour la République démocratique et sociale. Leur souvenir réanimé émeut nombre d’entre nous, touchés au plus intime et au plus profond de leur individualité, et nous rassemble dans un hommage joyeux.

Ces quelques pages vous permettront donc de mieux comprendre comment, dès l’avènement de la Seconde République, en février 1848, une conscience sociale (trempée dans les conflits d’une industrie bouchonnière en essor depuis les années 1830), une conscience républicaine (diffusée par les anciens soldats de la Révolution, et reprise par quelques jeunes fils de bourgeois, étudiants à Aix ou à Paris, dont Jacques Mathieu), vont s’affirmer dans l’exercice du suffrage universel masculin, nouveauté extraordinaire qui fait de chaque homme un citoyen.

Vous mesurerez l’injustice de ce refus du suffrage féminin, en suivant l’action des Gardoises, opiniâtres dans l’organisation mutuelliste, ardentes dans les luttes sociales !

Vous constaterez l’importance de l’enjeu municipal.

Vous suivrez les progrès, les hésitations, les déchirements du républicanisme avancé, la Montagne : dans l’unanimisme républicain gardois de 1848, et l’inexistence du courant bonapartiste (pourtant majoritaire en France), la Montagne recueille un quart des suffrages. En liaison avec de durs conflits sociaux, elle s’affirme victorieusement en 1849, mais dans une dissidence encore plus marquée à gauche, autour de la candidature de Jacques Mathieu.

Vous verrez comment la politique répressive du parti conservateur, porté au gouvernement en 1849, va ressouder les deux courants de la Montagne gardoise. La leçon des élections de 1849 est que, au-delà de la victoire dans la localité, il faut gagner les bastidans encore sous l’influence des notables conservateurs, et convertir les communes voisines à la cause de la démocratie.

Vous suivrez l’action énergique de Jacques Mathieu et de son ami le pharmacien Adrien Pons, leur tournée de propagande initiée par le banquet de La Mourre, le 27 mai 1849, la contre-offensive du préfet, l’arrestation des deux démocrates, acquittés sous la pression des puissantes manifestations gardoises.

Vous verrez comment, dans la foulée, avec l’appui enthousiaste de Mathieu qui les appelle à tenir tout leur rôle dans la vie politique, les femmes créent leur société de prévoyance féminine, fait presque unique dans la France d’alors.

Vous suivrez les péripéties du bref mandat de maire de Mathieu, à l’automne 1849. Aussitôt révoqué par le préfet, contraint à l’exil, il avait néanmoins pu donner l’exemple d’une gestion efficace, attentive aux besoins immédiats et aux aspirations de la population.

Vous comprendrez comment la destitution de Mathieu, violation majeure de la démocratie, apparut comme une sorte de premier coup d’état.

Et vous verrez comment, dorénavant, le pouvoir fera tout pour entraver la gestion de la municipalité républicaine, en s’appuyant ostensiblement sur la minorité conservatrice, en essayant de semer la méfiance dans les localités voisines, vis-à-vis de la rouge cité bouchonnière.

Inversement, vous verrez les démocrates de La Garde Freinet développer la propagande en direction des communes voisines, et assurer à La Garde la victoire de la Montagne aux élections de mars 1850 : 398 voix aux Rouges, 159 aux conservateurs.

Vous verrez enfin comment, en 1851, la répression atteindra son sommet avec la révocation de la municipalité républicaine, et la fermeture de l’association mutuelliste. Second coup d’État ! Vous vibrerez au récit de l’occupation militaire de la localité, de la magnifique résistance de la population, de la descente des Gardois sur Draguignan pour soutenir leurs Frères inculpés. C’était le 30 novembre ! Ils étaient à peine remontés que le 3 décembre arrivait la nouvelle du coup d’État. Un de plus, et qui celui-là touchait toute la France !

Vous verrez aussitôt éclater la formidable insurrection de la Garde Freinet, renforcée par celle des communes du Golfe. Scène digne d’un grand film historique : vous vibrerez à nouveau au départ pour Vidauban de cette colonne impressionnante et déterminée, saluée par les femmes aux cris passionnés de “Aduas la Bouano” (“rapportez-nous la Bonne République, la République démocratique et sociale”). Pour des dizaines et des dizaines de Gardoises et de Gardois, la défaite, la répression ou l’exil étaient au bout du chemin. Mais l’espérance qui les animait nous demeure et nous inspire.

René Merle, Président de l’Association 1851-2001