Défense_du_citoyen_Louis_Auguste_[

En janvier 1832, la Cour d'Assises juge pour délit de presse un groupe de responsables de la républicaine "Société des Amis du Peuple". Blanqui en avait été un des initiateurs au lendemain des Trois Glorieuses parisiennes, qui renversèrent Charles X en juillet 1831.

Louis-Auguste Blanqui, étudiant en droit et carbonaro sous la Restauration, avait combattu (au sens le plus direct du mot) la Monarchie et le drapeau blanc revenus dans les fourgons de l'envahisseur en 1814-1815. Combattant à nouveau en juillet 1830, il poursuit son action républicaine au lendemain de l'avènement de Louis-Philippe : journaliste, activiste légal et illégal dans le Paris tumultueux des premières années Trente. 

Sur cette Société des Amis du Peuple, cf. l'étude très complète de J.Cl.CARON :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1980_num_10_28_5349

Voici la conclusion de la brochure Défense du citoyens Louis Auguste Blanqui devant la cour d'assisses (sic). 1832. Paris, imprimerie de Auguste Mie. Rue Joquelet, n°9. 1832.

"Les Jurés, après trois heures de délibération, déclarent à l'unanimité tous les prévenus non coupables.

M.Delapalme, avocat-général, requiert contre le prévenu Blanqui une peine correctionnelle pour différens (graphie de l'époque) passages de sa défense.

LE PRÉSIDENT. Prévenu Blanqui, avez-vous quelques observations à présenter ?

BLANQUI. - Je dis que ce réquisitoire est inconcevable. Je ne puis en parler sérieusement... Je ris... mais en vérité c'est un rire singulier. Si je voulais dire tout ce que j'ai sur le cœur, je provoquerais bien d'autres réquisitoires... Je n'ajouterai qu'un mot. Le 29 juillet, je suis entré ici à la tête du peuple en armes... [(juillet 1831 – Blanqui fut combattant des Trois glorieuses)] De la pointe des baïonnettes nous avons déchiré les fleurs de lys que vos yeux chercheront inutilement désormais dans cette enceinte... Croyez-vous que c'était à de vains emblèmes que s'adressaient nos baïonnettes ?... Non... C'était aux magistrats prévaricateurs qui avaient souillé 15 ans ces sièges de leur présence... [[Les quinze années de la Restauration] ] Nous pensions avoir nettoyé le temple de la justice... Nous nous sommes trompés. En cela, comme en tout, on a fait mentir la révolution de juillet... mais le souvenir de ces journées devrait leur servir de leçon. -

La Cour, après un quart d'heure de délibération, prononce contre les prévenus un arrêt dont voici l'extrait :

En ce qui touche Louis-Auguste Blanqui, considérant qu'il s'est rendu coupable d'avoir cherché à troubler la paix publique en excitant le mépris et la haine des citoyens contre plusieurs classes de personnes qu'il a désignées tour-à-tour par les noms de riches privilégiés et bourgeois dans divers passages du discours sus-énoncé, et notamment dans les passages suivans (graphie de l'époque) :

Oui, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres ; les riches l'ont voulu, parce qu'ils ont été les agresseurs.

Les privilégiés vivent grassement de la sueur des pauvres. La chambre des Députés, machine impitoyable qui broie 15 millions de paysans et 5 millions d'ouvriers, pour en tirer la substance qui est transvasée dans les veines des privilégiés.

Les impôts, pillage des oisifs sur les classes laborieuses.

Qui aurait pu penser que les bourgeois appelleraient les ouvriers la plaie de la société. (1)

Délit prévu par l'art.1 de la loi du 17 mai 1829, 10 de la loi du 25 mars 1822,

Condamne Louis-Auguste Blanqui à un an d'emprisonnement et 200 fr. d'amende.

UN JURÉ. C'est une chose abominable ; il n'y a plus d'institution du jury, ce n'est pas la peine de nous faire venir ici.

(1) Il faut remarquer que les passages cités par l'arrêt de la Cour, sont tronqués et travestis pour la plupart.

Paris. Auguste Mie, Imprimeur, rue Joquelet, n°9."

Pour mieux comprendre l'acharnement de l'accusation sur Blanqui (acharnement que ne partage donc pas le jury), il convient de revenir sur le discours que Blanqui avait tenu pour sa défense. J'en proposerai bientôt des extraits.

Prolétaires et fiscalité :

Après les motifs de la condamnation, voici donc la première partie de la déclaration de Blanqui devant la Cour d'Assises (1832). Face à l'accusation de brandir la torche de la guerre des pauvres contre les riches, de réveiller 1793 et la Terreur, sa déclaration éclaire le lien que commence à établir le jeune militant républicain entre perspectives politiques et engagement social. Première étape d'un mûrissement qui le mènera à son "communisme".

Elle commence par la fameuse définition que donne Blanqui de sa profession : "Prolétaire" !

Mais le mot, on le verra, n'a pas le sens qu'il pouvait avoir dans les écrits saint-simoniens du temps : "producteur". Les prolétaire sont ici les exploités. Non pas seulement les ouvriers, mais l'immense foule des Français (pour la plupart producteurs indépendants) qui doivent travailler pour vivre, sans pour autant jouir de droits politiques sous cette monarchie censitaire.

En quoi consiste cette exploitation ? Il ne s'agit pas ici d'une dénonciation du capitalisme exploiteur, mais bien de celle de l'État exploiteur. Comme l'écrira quarante et un ans plus tard Eugène Pottier dans L'Internationale, par l'impôt, l'État saigne le malheureux, au profit d'une infime minorité de privilégiés qui détiennent le droit de vote et contrôlent la vie politique.

Ce thème de la fiscalité est alors récurrent dans la propagande républicaine "avancée". On sait le rôle qu'il jouera sous la Seconde République, de l'impôt des 45 centimes qui détournera d'elle la masse des ruraux, au programme "rouge" de 1849-1851, qui jetait les bases d'une fiscalité démocratique et d'une réforme du crédit.

Conclusion logique du propos de Blanqui : il faut supprimer cette fiscalité oppressive et réformer le système bancaire. Pour cela les prolétaires doivent conquérir les droits politiques fondamentaux. La lutte pour le suffrage universel est la condition première de la libération des énergies productrices et du progrès social.

Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la Cour d'Assisses (sic) - 1832 - Paris, Imprimerie de Auguste Mie, rue Joquelet, n°9.

" Cour d'Assises de la Seine, Audiences des 10, 11 et 12 janvier 1832, Présidence de M.Jacquinot-Godard, assisté des conseillers Grignon de Montigny et Crespin de la Rachée.

Affaire de la Société des Amis du Peuple.

Raspail, Gervais, Louis-Auguste Blanqui, Thouret, Hubert, Trélat, Bonnias, Plagniol, Juchault, Delaunay, sont au banc des accusés.

Interrogatoire et défense du citoyen Blanqui.

- Le Président à l'accusé : Quels sont vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile.

- Blanqui : Louis-Auguste Blanqui, âgé de 26 ans, né à Nice, demeurant à Paris, rue de Montreuil, n°96, faubourg Saint-Antoine.

- Le Président :  Quelle est votre profession ?

- Blanqui :  prolétaire.

- Le Président : Ce n'est pas là une profession. 

- Blanqui : Comment, ce n'est pas une profession ! c'est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de droits politiques.

- Le Président. Eh bien ! soit. Greffier, écrivez que l'accusé est prolétaire.

Après la défense de Gervais, Louis-Auguste Blanqui prend la parole, et s'exprime en ces termes :

Messieurs les Jurés,

Je suis accusé d'avoir dit à 30 millions de Français, prolétaires comme moi, qu'ils avaient le droit de vivre. Si cela est un crime, il me semble du moins que je ne devrais en répondre qu'à des hommes qui ne fussent point juges et parties dans la question. Or, Messieurs, remarquez bien que le ministère public ne s'est point adressé à votre équité et à votre raison, mais à vos passions et à vos intérêts ; il n'appelle pas votre rigueur sur un acte contraire à la morale et aux lois ; il ne cherche qu'à déchaîner votre vengeance contre ce qu'il vous représente comme une menace à votre existence et à vos propriétés. Je ne suis donc pas devant des juges, mais en présence d'ennemis : il serait bien inutile dès lors de me défendre. Aussi je me suis résigné à toutes les condamnations qui pourraient me frapper, en protestant néanmoins avec énergie contre cette substitution de la violence à la justice, et en me remettant à l'avenir du soin de rendre la force au droit. Toutefois, s'il est de mon devoir, à moi prolétaire, privé de tous les droits de la cité, de décliner la compétence d'un tribunal où ne siègent que des privilégiés qui ne sont point mes pairs, je suis convaincu que vous avez le cœur assez haut placé pour apprécier dignement le rôle que l'honneur vous impose dans une circonstance où on livre en quelque sorte à votre immolation des adversaires désarmés. Quant au nôtre, il est tracé d'avance ; le rôle d'accusateur est le seul qui convienne aux opprimés.

Car il ne faut pas imaginer que des hommes investis par surprise et par fraude d'un pouvoir d'un jour, pourront à leur gré traîner des patriotes devant leur justice, et nous contraindre, en montrant le glaive, à demander miséricorde pour notre patriotisme. Ne croyons pas que nous venons ici pour nous justifier des délits qu'on nous impute ! bien loin de là, nous nous honorons de l'imputation, et c'est de ce banc même des criminels, où on doit tenir à honneur de s'asseoir aujourd'hui, que nous lancerons nos accusations contre les malheureux qui ont ruiné et déshonoré la France, en attendant que l'ordre naturel soit rétabli dans les rôles pour lesquels sont faits les bancs opposés de cette enceinte, et qu'accusateurs et accusés soient à leur véritable place.

Ce que je vais dire expliquera pourquoi nous avons écrit les lignes incriminées par les gens du roi, et pourquoi nous en écrirons encore.

Le ministère public a, pour ainsi dire, montré en perspective à vos imaginations une révolte des esclaves, afin d'exciter votre haine par la crainte. "Vous voyez, a-t-il dit, c'est la guerre des pauvres contre les riches ; tous ceux qui possèdent sont intéressés à repousser l'invasion. Nous vous amenons vos ennemis ; frappez-les avant qu'ils ne deviennent plus redoutables."

Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres : les riches l'ont voulu, car ils sont les agresseurs (1) [(1) Passage incriminé par la Cour.] (note du texte) ; seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent de la résistance ; ils diraient volontiers, en parlant du peuple : "Cet animal est si féroce, qu'il se défend quand on l'attaque." Toute la philippique de M. l'avocat général peut se résumer dans cette phrase.

On ne cesse de dénoncer les prolétaires comme des voleurs prêts à se jeter sur les propriétés : pourquoi ? parce qu'ils se plaignent d'être écrasés d'impôts au profit des privilégiés. Quant aux privilégiés, qui vivent grassement de la sueur du prolétaire (1) [(1) Passage incriminé par la Cour.](note du texte) , ce sont de légitimes possesseurs menacés du pillage par une avide populace. Ce n'est pas la première fois que les bourreaux se donnent des airs de victimes. Qui sont donc ces voleurs dignes de tant d'anathèmes et de supplices ? Trente millions de Français qui paient au fisc un milliard et demi, et une somme à peu près égale aux privilégiés. Et les possesseurs que la société entière doit couvrir de sa puissance, ce sont deux ou trois cent mille oisifs qui dévorent paisiblement les milliards payés par les voleurs. Il me semble que c'est là, sous une nouvelle forme, et entre d'autres adversaires, la guerre des grands barons féodaux contre les marchands qu'ils détroussaient sur les grands chemins.

En effet, le gouvernement actuel n'a point d'autre base que cette inique répartition des charges et des bénéfices. La restauration l'a instituée en 1814 sous le bon plaisir de l'étranger, dans le but d'enrichir une imperceptible minorité des dépouilles de la nation. Cent mille bourgeois en forment ce qu'on appelle, par une ironie amère, l'élément démocratique. Qu'en sera-t-il, bon Dieu ! des autres éléments. Paul Courrier a déjà immortalisé la marmite représentative ; cette pompe aspirante et foulante qui foule la matière appelée peuple, pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs, machine impitoyable qui broie un à un vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d'ouvriers pour extraire le plus pur de leur sang et le transfuser dans les veines des privilégiés (1). [(1) Passage incriminé par la Cour](note du texte). Les rouages de cette machine, combinés avec un art merveilleux, atteignent le pauvre à tous les instans (graphie de l'époque) de la journée, le poursuivent dans les moindres nécessités de son humble vie, se mettent de moitié dans son plus petit gain, dans la plus misérable de ses jouissances. Et ce n'est pas assez de tant d'argent qui voyage des poches du prolétaire à celle du riche, en passant par les abîmes du fisc ; des sommes plus énormes encore sont levées directement sur les masses par les privilégiés, au moyen des lois qui régissent les transactions industrielles et commerciales, lois dont ces privilégiés possèdent la fabrication exclusive."

Blanqui dénonce alors la misère du peuple, écrasé d'impôts au bénéfice des privilégiés qui font les lois grâce au système représentatif censitaire, l'inique répartition des charges et des bénéfices, la concentration des trois pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif, entre les mains d'un petit nombre de privilégiés unis par les mêmes intérêts. Solution : la République.

"Nous demandons que les trente-trois millions de Français choisissent la forme de leur gouvernement, et nomment, par le suffrage universel, les representans (graphie de l'époque) qui auront mission de faire les lois. Cette réforme accomplie, les impôts qui dépouillent le pauvre au profit du riche seront promptement supprimés et remplacés par d'autres établis sur des bases contraires. Au lieu de prendre aux prolétaires laborieux pour donner aux riches, l'impôt devra s'emparer du superflu des oisifs pour le répartir entre cette masse d'hommes indigens (graphie de l'époque) que le manque d'argent condamne à l'inaction ; frapper les consommateurs improductifs pour féconder les sources de la production ; faciliter de plus en plus la suppression du crédit public, cette plaie sanieuse du pays ; enfin substituer au funeste tripotage de la bourse un système de banques nationales où les hommes actifs trouveront des éléments de fortune. Alors, mais seulement alors, les impôts seront un bienfait.

Voilà, Messieurs, comme nous entendons la république, pas autrement. 93 est un épouvantail bon pour les portières et les joueurs de domino."

Le Peuple, la politique, la Nation :

Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la Cour d'Assisses (sic) - 1832 - Paris, Imprimerie de Auguste Mie, rue Joquelet, n°9.

Après avoir traité de la fiscalité oppressive, grandement responsable de la misère populaire, Blanqui aborde directement le registre politique, celui-là même qui a l'amené, lui et ses compagnons, sur les bancs de la Cour d'assises : il  s'agit en effet d'un délit d'opinion (l'accusation incrimine notamment la publication : Au peuple).

 Blanqui nie d'abord avec énergie que seule cette misère pousserait le peuple à s'opposer à la Monarchie de Juillet. L'opposition populaire est profondément éthique, parce que politique.  Après avoir repoussé avec force l'accusation de connivence oppositionnelle des républicains avec les carlistes (partisans de Charles X, renversé en juillet 1830), Blanqui s'explique sur ce rapport du peuple à la politique, à la République, et à la Nation :

"En effet, le mot de carlistes est un non-sens ; il n'y a et ne peut y avoir en France que des royalistes et des républicains. La question se tranche chaque jour davantage entre ces deux principes ; les bonnes gens qui avaient cru à un troisième principe, espèce de genre neutre appelé juste-milieu, abandonnent petit à petit cette absurdité, et reflueront tous vers l'un ou l'autre drapeau, selon leur passion et leur intérêt."

"le peuple ne prendra plus longtemps le change. Il veut à la fois la liberté et le bien-être. C'est une calomnie de le représenter comme prêt à donner toutes ses libertés pour un morceau de pain : il faut renvoyer cette impudence aux athées politiques qui l'ont lancée. N'est-ce pas le peuple qui, dans toutes les crises, s'est montré prête à sacrifier son bien-être et sa vie pour des intérêts moraux ? N'est-ce pas le peuple qui demandait à mourir, en 1814, plutôt que de voir l'étranger dans Paris ? Et cependant, quel besoin matériel le poussait à cet acte de dévouement ? Il avait du pain le 1er avril aussi bien que le 30 mars.

Ces privilégiés, au contraire, qu'on aurait supposé si faciles à remuer par les grandes idées de patrie et d'honneur, en raison de l'exquise sensibilité qu'ils doivent à l'opulance ; qui auraient pu du moins calculer mieux que d'autres les funestes conséquences de l'invasion étrangère ; en sont-ce pas eux qui ont arboré la cocarde blanche en présence de l'ennemi, et embrassé les bottes du cosaque ? Quoi ! des classes qui ont applaudi au déshonneur du pays, qui professent hautement un dégoûtant matérialisme, qui sacrifieraient mille ans de liberté, de prospérité et de gloire à trois jours d'un repos acheté par l'infâmie, ces classes auraient en leurs mains le dépôt exclusif de la dignité nationale ! Parce que la corruption les a abruties, elles ne reconnaîtraient au peuple que des appétits de brute, afin de s'arroger le droit de lui dispenser ce qu'il fait d'alimens (graphie de l'époque) pour entretenir sa végétation animale qu'elles exploitent !

"Ce n'est pas la faim non plus qui, en juillet, a poussé les prolétaires sur la place publique ; ils obéissaient à des sentiments d'une haute moralité, le désir de se racheter de la servitude par un grand service rendu au pays, la haine des Bourbons surtout ! car le peuple n'a jamais reconnu les Bourbons ; il a couvé sa haine 15 ans, épiant en silence l'occasion de se venger ; et quand sa main puissante a brisé leur joug, elle a cru déchirer le même temps les traités de 1815. C'est que le peuple est un plus profond politique que les hommes d'état ; son instinct lui disait qu'une nation n'a point d'avenir, quand son passé est grevé d'une honte qui n'a point été lavée. La guerre donc ! non point pour recommencer d'absurdes conquêtes, mais pour relever la France d'interdiction, pour lui rendre l'honneur, condition première de prospérité ; la guerre ! afin de prouver aux nations européennes nos sœurs que, loin de leur garder rancune de l'erreur fatale pour nous et pour elles, qui les conduisait en armes au sein de la France en 1814, nous savions venger elles et nous en châtiant les rois menteurs, et en portant à nos voisins la paix et la liberté ! Voilà ce que voulaient les 30 millions de Français qui ont salué avec enthousiasme l'ère nouvelle.

Voilà ce qui devait sortir de la révolution de juillet. Elle est venue pour servir de complément à nos quarante années révolutionnaires. Sous la république, le peuple avait conquis la liberté au prix de la famine ; l'empire lui avait donné une sorte de bien-être en le dépouillant de sa liberté. Les deux régimes surent également rehausser la dignité extérieure, ce premier besoin d'une grande nation. Tout périt en 1815, et cette victoire de l'étranger dura quinze ans. Qu'était-ce donc que le combat de juillet, sinon une revanche de cette longue défaite, et la chaîne de notre nationalité renouée ? Et toute révolution étant un progrès, celle-ci ne devait-elle pas nous assurer la jouissance complète des biens que nous n'avions obtenus jusque-là que partiellement, nous rendre enfin tout ce que nous avions perdu par la restauration ?

Liberté ! bien-être ! dignité extérieure ! telle était la devise inscrite sur le drapeau plébéien de 1830. Les doctrinaires y ont lu : Maintien de tous les privilèges ! Charte de 1814 ! quasi-légitimité ! En conséquence, ils ont donné au peuple la  servitude et la misère au-dedans, au-dehors l'infamie. Les prolétaires ne se sont-ils donc battus que pour un changement d'effigie sur des monnaies qu'ils voient si rarement ? C'est l'opinion d'un publiciste ministériel qui assure qu'en juillet nous avons persisté à vouloir la monarchie constitutionnelle, avec la variante de Louis-Philippe à la place de Charles X. Le peuple, selon lui, n'a pris part à la lutte que comme instrument des classes moyennes , c'est-à-dire que les prolétaires sont des gladiateurs qui tuent et se font tuer pour l'amusement et le profit des privilégiés, lesquels applaudissent des fenêtres... bien entendu la bataille finie. La brochure qui contient ces belles théories de gouvernement représentatif a paru le 20 novembre ; Lyon a répondu le 21. [ novembre 1831, première insurrection des Canuts lyonnais] La réplique des Lyonnais a paru si péremptoire, que personne n'a plus dit un mot de l'œuvre du publiciste."

On le voit, réapparaît ici avec force le thème belliciste, et nationaliste, récurrent dans la propagande républicaine avancée : la France, fidèle à l'esprit de la Révolution, doit combattre les despotes de la Sainte Alliance et apporter la liberté aux peuples !

Mais c'est pour mieux rebondir sur un épisode à peine vieux de quelques semaine, l'insurrection lyonnaise, qui a grandement divisé les républicains, y compris au sein de la Société des Amis du Peuple. Nous reviendrons dans un prochain billet sur la position de Blanqui au sujet de la révolte des Canuts.

Blanqui et l'insurrection des Canuts

Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la Cour d'Assisses (sic) - 1832 - Paris, Imprimerie de Auguste Mie, rue Joquelet, n°9.

Après son long développement sur les motivations morales et nationales de la protestation populaire, Blanqui évoque rapidement, dans ces quelques phrases, la toute récente insurrection des Canuts lyonnais (le procès de Blanqui et de ses compagnons se déroule du 10 au 12 janvier 1832, l'insurrection a débuté le 21 novembre 1831).

Les républicains avancés, et notamment les membres de la Société des Amis du Peuple, étaient divisés au sujet de cette insurrection, qui, à la différence de celle de 1834, fut exclusivement "sociale". Certains de ces républicains l'avaient même combattue. Blanqui fait partie de ceux qui l'estiment justifiée. Mais, encore une fois, n'est pas posée la question de l'exploitation capitaliste, du rapport de l'ouvrier et de l'artisan aux maîtres et aux négociants. Blanqui voit dans la fiscalité la source de la misère, et de la révolte. Et si, à la différence des "jacobins" de la Société des Amis du Peuple, il justifie l'insurrection, il n'en regrette pas moins, comme ces "jacobins" justement, que la misère et la lutte sociale détournent les plébéiens du combat essentiel : le combat politique, la solidarité avec les peuples opprimés, jusqu'à l'engagement guerrier...      

"Quel abîme les événemens (graphie de l'époque) de Lyon viennent de dévoiler sous nos yeux ! Le pays entier s'est ému de pitié à la vue de cette armée de spectres à demi consumés par la faim, courant sur la mitraille pour mourir au moins d'un seul coup.

Et ce n'est pas seulement à Lyon, c'est partout que les ouvriers meurent écrasés par l'impôt. Ces hommes, si fiers naguère d'une victoire qui liait leur avènement sur la scène politique au triomphe de la liberté ; ces hommes auxquels il fallait toute l'Europe à régénérer, ils se débattent contre la faim, qui ne leur laisse plus assez de force pour s'indigner de tant de déshonneur ajouté au déshonneur de la restauration. Le cri de la Pologne expirante n'a pu même les détourner de la contemplation de leurs propres misères, et ils ont gardé ce qui leur reste de larmes pour pleurer sur eux et sur leurs enfans (graphie de l'époque). Quelles souffrances que celles qui ont pu faire oublier si vite les Polonais exterminés !"