L'éphémère publication mensuelle communiste lyonnaise Le Travail, organe de la rénovation sociale,  n°2, juillet 1841, publie cet article qui ne laisse pas d'interroger un lecteur du XXIème siècle, persuadé que le communisme, en tant que doctrine, et en tant que parti, n'est apparu qu'à l'orée du XXe siècle, dans une prise de distance radicale avec le socialisme en plein essor. De quel communisme parlent donc avec assurance ces ouvriers lyonnais ? 

 

"POURQUOI NOUS SOMMES COMMUNISTES.

Pourquoi sommes-nous communistes ? Pourquoi le plus grand nombre de nos frères, les ouvriers, sont-ils comme nous communistes ?

Ces questions que l'on nous adresse chaque jour, nous nous les sommes déjà posées, afin de nous assurer que nous n'obéissions qu'à des convictions bien arrêtées, et que nulle influence étrangère ne nous entraînait dans une voie que le raisonnement pourrait nous forcer d'abandonner.

Le peu d'instruction que, de nos jours encore, on donne au peuple, ne lui permet pas d'apprécier dans tous ses détails une doctrine sociale quelconque ; comment pourrait-il d'ailleurs se livrer à cette étude, accablé qu'il est chaque jour par un travail abrutissant de quinze à dix-huit heures. Son bon sens naturel, ses souffrances, ses malheurs, voilà le plus puissant enseignement qu'il possède, enseignement incessant, il faut en convenir, car le malheur s'empare de lui au berceau et ne le quitte pas qu'il ne l'ait étendu dans la tombe.

Si le peuple n'a d'autres moyens d'instruction que son bon sens et ses malheurs, il a dû, cherchant à se soustraire à son infortune, examiner attentivement la nature et la cause de ses souffrances, car ce n'est que cette étude qui a pu l'amener à la conception d'une organisation meilleure. C'est cet examen que nous allons retracer. 

Il y a longtemps que le peuple subit la dure loi du malheur. On le voit à toutes les époques, sous des qualifications diverses, sacrifié moralement et matériellement aux délices d'un petit nombre d'hommes qui s'appellent et se croient grands, parce que la multitude qui les entoure est courbée sous le poids de sa misère. Esclave dans l'antiquité, serf au moyen-âge, prolétaire aujourd'hui, partout et toujours le peuple, c'est-à-dire la partie la plus nombreuse et la seule laborieuse de la société, a été indignement spoliée et exploitée par une minorité favorisée du hasard.

Sans doute, et comme nous l'avons déjà dit, l'humanité a marché dans la voie du progrès ; mais à mesure que les monstruosités qui pesaient sur le peuple ont diminué, sa sensibilité a pris de l'extension, et nous pensons en fait qu'il souffre autant qu'il n'a jamais souffert. Si, grâce à l'énergie populaire, l'ouvrier de nos cités industrielles n'est pas, comme le nègre des Colonies, l'objet d'un trafic honteux et cruel, il n'en est pas mieux considéré ; c'est une machine intelligente qui ne coûte rien d'achat, dont la quantité ne fait jamais défaut, qui sert à faire fortune, puis qui va douloureusement s'éteindre ignorée à l'hôpital ou sur un grabat, éloigné du palais de ses maîtres, afin que le cri de sa douleur ne vienne pas interrompre le cours voluptueux de leurs jouissances. C'est un état de choses qu'on a judicieusement appelé de nos jours LA TRAITE DES BLANCS.

Que l'on nous dise, dans l'état actuel d'exploitation qui règne aussi bien sur les rives de la Seine qu'aux bords de la Tamise, quels sont les liens qui rattachent le pauvre à la vie ? AMITIÉ, FAMILLE, AMOUR, toutes ces affections pures et saintes que la nature a déposées dans son cœur, n'est-il pas en quelque sorte condamné à les étouffer, et n'est-ce ce pas pour lui un sujet d'éternelles tortures ! Que l'on nous dise si, pour ceux qui spéculent froidement sur les sueurs des malheureux, et qui, pour nous servir de leurs expressions, ne visent qu'à se débarrasser des exigences du travail par l'emploi des machines, il peut exister de distinction entre l'ouvrier et l'esclave, et s'ils ne sont pas plutôt intéressés à la conservation de ce dernier, qui leur coûte une somme d'argent, qu'à celle de l'ouvrier, qui ne coûte jamais rien d'acquisition. Et qui ne sait d'ailleurs que des économistes d'Angleterre ont osé agiter la question de savoir s'il ne serait pas plus avantageux de détruire les masses que de les laisser subsister ! Quand des systèmes aussi effrontés osent se faire jour, il est plus que temps, on en conviendra, de chercher un remède radical à une aussi déplorable situation.

L'expérience que nous avons acquise à nos dépens nous défend de nous abuser sur les ressources que présente l'ordre social actuel. Tant qu'il y aura des gens qui pourront se reposer avant d'avoir travaillé, ou des gens qui n'emploieront leur activité qu'à des occupations inutiles et même nuisibles, il y en aura d'autres , et ce sera le plus grand nombre, qui, travaillant et payant pour tous, se TUERONT À LA PEINE.

Les questions de réforme ne peuvent plus être, aujourd'hui, envisagées d'un point de vue purement politique. [Une fois de plus est marquée la prise de distance avec le républicanisme bourgeois ou petit-bourgeois, indifférent à la question socialeL'homme, avant tout, a le DROIT DE VIVRE, et pour que ce droit ne soit point illusoire ou éphémère, il faut une organisation large et prévoyante, qui embrasse toutes les relations des individus, de manière à tirer un parti profitable des libres efforts et des facultés de chacun.

Que l'exemple du passé ne soit pas perdu pour nous. Que le sang de nos pères n'ait pas coulé en vain. Rappelons-nous que ces colosses d'énergie ont fait un généreux sacrifice de leur vie pour le triomphe de l'Égalité, et que leurs efforts néanmoins n'ont abouti qu'à nous léguer l'intrigue et le despotisme. [Il s'agit bien sûr des révolutionnaires de 1789-1794Gloire leur soit rendue pourtant ! car ils ont fait tout ce qui leur était humainement possible de faire. Que leurs mânes illustres reposent en paix dans la tombe ! nous avons recueilli leur saint héritage, et nous n'évoquerons leur souvenir qu'avec reconnaissance et vénération. Mais nous serions des fils dégénérés si ce populaire holocauste était pour nous un enseignement stérile.

Or, si depuis cinquante ans, toutes les révolutions qui ont passé nous ont laissé dans l'exploitation et la misère, si de tous ces gouvernements divers qui se sont succédés les uns aux autres il n'en est pas un qui ait guéri les plaies de la société, il faut bien reconnaître que ces maux ne résident pas seulement dans telle ou telle forme politique, mais qu'ils ont surtout leur source dans la base sociale elle-même, c'est-à-dire dans la PROPRIÉTÉ, cause unique et incessante d'égoïsme, de cupidité, d'oppression, et de tous les vices, de toutes les turpitudes qui souillent la société. Or, nous sommes donc fondés à croire que le remède à tant de maux ne peut se trouver que dans une organisation sociale qui fera de toutes les propriétés INDIVIDUELLES une propriété NATIONALE, COMMUNE, sur laquelle tous les hommes auront un droit égal de jouissance, en raison des devoirs égaux qui sont tracés à tous, en vertu du principe de fraternité en dehors duquel il n'y a pas de bonheur à espérer.

Que ceux qui n'ont que faiblement à se plaindre des vices de l'état social actuel consacrent leurs loisirs à édifier et propager des systèmes plus ou moins ingénieux ; qu'ils réclament une extension des droits politiques, des améliorations qui allègeraient peut-être le fardeau des misères du peuple, une réforme plus en rapport avec les idées reçues, nous le concevons, et plusieurs d'entre eux peuvent n'être entrés dans cette voie que par les conseils d'un prudent égoïsme. Mais que nous, pauvres Parias, nous nous contentions de telles bribes ; que nous nous bornions à réclamer des droits qui nous effleureraient à peine, et que l'on est bien décidé d'ailleurs à ne pas accorder. Ce serait plus qu'une erreur, ce serait de la folie.

Néanmoins nos sympathies sont acquises à tous ceux qui s'occupent d'améliorer le sort physique, moral ou intellectuel du peuple ; elles sont surtout acquises  ceux qui veulent le triomphe complet de la souveraineté populaire parce qu'elle est la base de notre doctrine. La COMMUNAUTÉ n'est autre chose que le moyen de réaliser dans toute leur plénitude, et d'asseoir sur des fondements inébranlables les trois grands principes proclamés par notre glorieuse Révolution : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.

La Communauté ! voilà la solution de ce grand problème : le BONHEUR GÉNÉRAL Voilà l'arche sainte qui doit surnager au milieu du naufrage des sociétés modernes. Voilà le sanctuaire où se réfugient toutes nos espérances ! C'est elle qui purgera le monde des souillures et des crimes qu'y a introduits l'intérêt privé. L'égoïsme, les rivalités, les haines, les guerres, l'oppression, la misère, tous ces effets cesseront quand la cause qui les produit n'existera plus ; et le dévoûment (sic), l'abnégation, l'amour, la fraternité, le bonheur, établiront leur saint empire ! Avec la Communauté disparaîtront ces appellations monstrueuses de noblesse, et de roture ; de bourgeois et de peuple ; de riches et de pauvres ; d'oisifs et de travailleurs ; d'exploiteurs et d'exploités. C'est la Communauté qui donnera un puissant essor à tous les progrès ; qui verra éclore les plus vastes conceptions du génie ; c'est dans son sein, enfin, que s'accompliront toutes les magnifiques promesses faites à l'humanité.

Aussi voyez les effets de sa puissance magique ! Il a suffi de la présenter au peuple pour qu'elle conquît aussitôt ses ardentes sympathies. Elle a fait en quelques mois plus de prosélytes que tous les autres systèmes sociaux réunis n'en ont fait en dix années. [La doctrine du communiste Cabet a été en effet diffusée avec succès en 1840-1841. Parmi les "autres systèmes sociaux", ces ouvriers lyonnais pensent évidemment au premier chef à l'éventail des courants néo-babouvistes, auxquels ils sont également sensibilisésC'est qu'elle porte à son front ce signe de vérité éternelle qui pénètre et convainc. C'est qu'il n'y a pas d'objection, pas d'argument qu'elle ne détruise, pas d'arguties, pas de subtilités qui ne tombent écrasées sous le poids de sa logique ; aussi malgré les réquisitoires foudroyants des parquets, malgré les clameurs des journaux stipendiés et les attaques égoïstes ou inintelligentes d'une opposition niaise et stérile, elle marche appuyée sur une démocratie forte et rationnelle ; elle marche, étendant chaque jour le cercle de ses conquêtes ; et bientôt on pourra dire de sa puissance ce que le vainqueur d'Italie disait à Campo-Formio de la République française : est aveugle qui ne la voit pas.

Nous croyons avoir suffisamment démontré pourquoi nous sommes communistes. Nous ne pensons pas qu'il reste dans l'esprit d'aucun de ceux qui nous aurons lu que nous n'avons pas de fortes et sincères convictions. Il nous reste à démontrer, maintenant, que nous avons une idée claire et précise de l'organisation sociale que nous appelons de tous nos vœux, et c'est ce que nous établirons dans le cours de notre publication."