La question nationale : Ligue Nord et F.N

Sur un fond commun de xénophobie, d’inquiétude sociale, d’insécurité quotidienne amplifiée par les médias, de rejet de la politique institutionnelle « respectable », la présence pesante de la Ligue Nord en Italie, comme l’importance réaffirmée du vote Front National en France, s’inscrivent dans la poussée de l’extrême droite constatée dans nombre de pays européens,. Mais au-delà de cette remarque générale, il est fondamental, en ce qui concerne notre propre responsabilité citoyenne, de mesurer les points communs et les différences entre ce qui se joue chez nos voisins italiens, et ce qui se joue chez nous.

En Italie, le fonds de commerce de la Ligue Nord est un soi disant évidence : le Nord travailleur, et donc aisé, paye pour le Sud parasite et mafieux. Le Nord travailleur, et donc civilisé, est envahi par les étrangers du dedans (Sudistes) et du dehors, qui viennent profiter des acquis nordistes et ne respectent pas les codes élémentaires de la civilité.
C’est à partir de ce « constat » que la Ligue pose la question nationale : puisque l’État italien est défaillant devant ce délitement, il convient de se passer de lui. L’Italie unifiée doit céder la place à une structure fédérale où le Nord ne paiera plus pour le Sud. Thématique qui rencontre des échos immédiats dans un pays où le souvenir des indépendances républicaines et princières est encore très présent, et où la notion d’état central est encore liée au souvenir du fascisme mussolinien. Ainsi l’Italie, nation artificielle créée manu militari il y a à peine un siècle et demi (par… le Piémont nordiste) doit à terme éclater. Et déjà, les partisans de Bossi, tout en brandissant leurs drapeaux régionaux (Piémont, Lombardie, Vénétie…), revêtent la chemise verte des activistes de la Padanie, nation en formation. Le site officiel de la Ligue s’intitule : « Lega Nord per il federalismo e l’independenza de la Padania ». C’est justement parce que la Ligue veut rassembler autour des thèmes et des symboles classiques du nationalisme moderne (tel qu’il s’est cristallisé au XIXe siècle) qu’elle peut être un mouvement interclassiste, qui englobe désormais de larges pans de la classe ouvrière.
Dans une Italie où les partis de la droite classique et de la gauche réformiste molle sont confits en dévotion devant l’Europe, la Ligue se singularise depuis vingt ans en prenant toutes ses distances avec l’Europe, et avec l’Euro qu’elle a condamné. Ainsi, dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, la Ligue renforce au plan européen l’entreprise de dislocation des États-Nations au profit de l’Europe des régions, dislocation dont il est aisé de voir qu’elle servira une politique des plus réactionnaires.
La situation française est bien différente.
À de nombreuses reprises, de bons esprits ont cru pouvoir annoncer le déclin voire la mort du Front National. Sans être original, mais en étant souvent quelque peu taxé de pessimisme, je me suis toujours inscrit en faux. 
En France, l’entreprise interclassiste de Front National deuxième manière, que Marine Le Pen développe avec efficacité, loin de s’attaquer à l’État-Nation, vise au contraire à revaloriser la fonction de l’État et le concept de Nation. C’est parce que l’état français, dilué dans l’organisme européen, est défaillant au plan de l’insécurité quotidienne comme au plan de l’insécurité sociale, qu’il convient de le prendre en main pour renforcer ses fonctions régaliennes et l’amener à pratiquer une politique protectionniste de salut économique et social. L’interclassisme du Front National trouve là son fondement, qui lui attire les suffrages des nantis et des prolos, au Nord comme au Sud de l’Hexagone.
Même s’il sait utiliser le « patriotisme régional » (en Alsace par exemple), le Front est clairement et fondamentalement national et français.
En Espagne, la défaillance historique de l’état central, puis la terrible domination franquiste, ont pu nourrir des courants autonomistes où la gauche démocratique était présente : la Catalogne en témoigne. Si au contraire la France (initialement on le sait « agrégat de peuples désunis ») n’a jamais connu de mouvements autonomistes ou séparatismes qui dépassent le niveau du fantasme ou de la secte squelettique, c’est que toute son histoire, et particulièrement depuis la Révolution, montre que c’est essentiellement par l’État-Nation et de l’État-Nation que les Français attendent la mise en œuvre d’une politique assurant le bien commun. À l’heure de la mondialisation et de l’Europe, nos soi-disant « élites » ont eu beau jeu de ringardiser ce profond attachement à la Nation, et cette conviction que la politique avait pour but premier le rapport et le recours à l’État. Elles ont ainsi en quelque sorte abandonné au Front National cette vieille tradition républicaine, transmise dans les luttes sociales et politiques de génération en génération, (et sans chromosomisme, car combien d’immigrés s’y sont reconnus !).
Même si l’on a vu apparaître, menée par l’ex-maire F.N d’Orange, une Ligue Sud aux élections régionales, même si en Languedoc Roussillon, sur une autre volet de l’éventail politique, Gaston Frèche a développé une démagogie sudiste anti-parisienne, il est clair que ces thèmes victimaires d’appartenance  sudiste ne font pas recette. L’enracinement du vote Front dans les régions méridionales témoigne au contraire d’une adhésion des populations concernées à l’unité française et à l’État-Nation.
C’est dans ce contexte aussi que se pose la question de la xénophobie. En Italie, en ce qui concerne les étrangers stricto sensu (et non les « terroni », les Sudistes) la xénophobie de la ligue s’attaque à des migrants fraîchement arrivés des Balkans, du Maghreb, d’Afrique de l’Est… Il n’existe pas encore vraiment une première, une deuxième génération d’enfants d’immigrés. En France, nous le savons tous, les cibles de la xénophobie et du racisme sont des Français, fils de Français le plus souvent, et descendants d’immigrés. Dans les milieux populaires, (d’autant plus sensibles à l’idéologie frontiste que leur quotidien et leur rapport au médias les confortent), ces enfants apparaissent non seulement comme une menace au plan de la convivialité et de la sécurité, mais comme une menace contre l’unité nationale. Les drapeaux de pays étrangers brandis lors des mariages, ou dominant la foule après des matchs de foot en témoigneraient par exemple… À la différence des générations précédentes où les enfants des vagues migratoires s’intégraient au monde scolaire, au monde du travail, et bien souvent participaient aux luttes sociales, politiques, et nationales, voire les animaient, cette jeunesse ghettoïsée apparaît en marge de « la vraie vie » du « français moyen ». Tout comme elle apparaît en marge du mouvement social. On a pu lire la récente « révolte des banlieues » comme une explosion prémonitoire de l’embrasement social imminent. Mais les lycées qui se sont fait casser la figure et dépouiller lors de leurs manifestations ont peut-être une autre vision.
D’une certaine façon, on ne peut que se féliciter que xénophobie et racisme soient un des fonds de commerce de cette droite extrême. Car on imagine quels « vigiles sociaux », quels supplétifs, quels nervis , quels S.A, elle pourrait recruter dans cette jeunesse en marge et prête à tout pour survivre et consommer.

C’est sans paranoïa, sans pessimisme, mais avec lucidité qu’il convient donc d’analyser le phénomène de la puissance du Front. Un réponse purement morale, pour nécessaire qu’elle soit, serait bien inefficace. C’est en s’attaquant aux problème réels de l’insécurité quotidienne comme de la terrible insécurité sociale (et donc en posant le problème du protectionnisme et du rapport à l’Europe), c’est en se situant clairement par rapport à la défense de l’État-Nation et de ses valeurs telles que la Constitution de 1958 les mentionne (« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ») que les démocrates pourront espérer rassembler autour d’eux tant de citoyens aujourd’hui déboussolés ou découragés.