No-pic

Un mot sur le récent film chilien de Pablo Larraín, NO (2012), sorti en France en 2013, et que je viens de revoir en vidéo.
NO relate comment, dans la campagne du référendum de 1988 (auquel Pinochet se résigna sous la pression internationale, et notamment celle des U.S.A qui l'avaient lâché après l'avoir porté au pouvoir), un jeune et brillant publicitaire, sollicité par les dirigeants de la campagne du NON, contribua à faire de cette campagne a priori sans espoir une campagne victorieuse.
Pinochet demandait au peuple de le maintenir au pouvoir pour 8 ans encore. La partie lui apparaissait d’avance gagnée. Il disposait de tous les moyens d’intimidation, de pression et de propagande, et la peur était encore omniprésente, la peur d’être enlevé, torturé, violée, abattu, jeté d’un avion dans le Pacifique comme quinze ans auparavant... Le temps consenti à la libre expression télévisuelle de l’opposition (une première !) n’était que de 15 minutes quotidiennes, tard le soir. Les thuriféraires de Pinochet ne se faisaient donc pas trop de souci. Outre les inévitables flagorneries à l’égard du Guide de la Nation, la propagande du OUI se fondait sur les « acquis » de la nouvelle société au libéralisme économique débridé. Comme le déclare le chef de la campagne du OUI :
« La oposición tiene sus lamentos de socialismo, si, pero lo único que le interesa a la gente es la repartija.
Y además sabe perfectamente que con el socialismo, es miserable.
En cambio usted tiene un sistema en el que cualquiera puede ser rico. Ojo, no todos.
Cualquiera.
No se puede perder cuando todos apuestan a ser cualquiera ». (L’opposition se lamente dans sa nostalgie du socialisme, oui, mais la seule chose qui intéresse les gens, c’est la « répartition ». Et de plus, les gens savent parfaitement qu’avec le socialisme, ils sont misérables. En revanche, vous avez un système dans lequel n’importe qui peut être riche. Attention, pas tous. Mais n’importe qui. Nous ne pouvons pas perdre quand tous s’imaginent pouvoir être ce quelqu’un ».
On ne pouvait mieux caractériser l’idéologie de la « Nouvelle Société ».
De leur côté, les partis regroupés dans le camp du NON voulaient mettre l'accent sur la dénonciation, enfin publiquement possible, des crimes abominables de la dictature, et magnifier les luttes courageuses poursuivies sous la dictature. Leur but était de conscientiser une opinion majoritairement muselée et aliénée. Mais ils ne se faisaient pas d’illusions sur l’issue du référendum, que Pinochet ne pouvait que gagner.
Au contraire, le jeune publicitaire sollicité, fils de démocrates, et retour d'exil, pensa la victoire possible, et il leur conseilla d'adopter les codes de la publicité qu'il avait appris aux États-Unis : miser sur une vision joyeuse et positive de l’avenir, non sur le rappel du passé dramatique, préférer la séduction à l'idéologie : bref, pour « dégager » Pinochet, ne pas hésiter à utiliser les outils du langage publicitaire de la nouvelle société "libérale" consumériste initiée par le régime dictatorial.
Ainsi déclare-t-il à un vieux dirigeant communiste :
« Estamos utilizando un lenguaje publicitario, que es universal, familiar, atractivo, optimista,
pero armando un concepto político detrás. » (Nous utilisons un langage publicitaire, qui est universel, familier, attractif, optimiste, mais qui porte derrière cela un concept politique). Ce qui fut fait, avec le succès que l'on sait.
À ce propos, quelques critiques ont reproché à Larraín d’entériner la démarche de son héros, et d’occulter la mémoire des crimes pinochétistes. Il s’agit vraiment d’un mauvais procès. Le jeune réalisateur [1976] n’a rien effacé du passé. En témoignent ses deux films précédents qui dénoncent la genèse et les horreurs de la dictature militaire : Tony Manero(2007) et Santiago 73, Post Mortem (2010).
Je ne veux pas revenir ici sur les nombreux articles consacrés à ce film superbe. J’en signale en particulier deux dont la lecture m’apparaît indispensable :
http://annette.merle.borgniet.over-blog.com/article-no-de-pablo-larrain-116319141.html
http://la-brochure.over-blog.com/article-comment-pinochet-a-t-il-perdu-un-plebiscite-en-1988-116443861.html
Quitte à enfoncer des portes ouvertes, ce billet veut seulement, focaliser sur deux questions entrelacées que, bien au-delà du cadre chilien, le film pose à toute stratégie de transformation politique et sociale.
La première est relative à la fonction mobilisatrice du rappel des luttes et des répressions d’antan. La seconde  interroge sur l’intelligence politique et la conscience morale des « masses » populaires.
Ce blog en témoigne, nous sommes nombreux à privilégier dans l’évocation du passé le souvenir des défaites révolutionnaires, nombreux à conforter notre révolte du souvenir des terribles répressions. Insurrections des Canuts lyonnais, insurrections blanquistes des années 1830, insurrections prolétariennes de 1848, Commune de Paris, grèves de la « Belle Époque » brisées dans le sang… C’est par leur évocation que Mélenchon avait fait vibrer les 100.000 manifestants de la place de la Bastille le 18 mars 2012. Leur souvenir nourrit bien des espérances actuelles.
Mais ce romantisme révolutionnaire suffit-il à conscientiser les « masses » ? Peut-il toucher des gens qui ignorent jusqu’à l’existence de ces péripéties historiques ? Et quand on les leur présente, ne court-on pas le risque de les effrayer par le rappel des violences passées ? Jaurès tança en son temps les Guesdistes et les anarchistes qui continuaient à célébrer la violence révolutionnaire de la Commune alors que, vingt ou trente ans après, les temps étaient mûrs, selon lui, pour un passage apaisé au socialisme. 
Bref, il n’est pas sûr que le souvenir réanimé de nos défaites soit mobilisatrice pour le plus grand nombre. Et encore nos célébrations n’interviennent-elles pas dans une période grande tension, où le retour de la violence apparaît réellement possible. Il en va alors bien autrement. On ne peut à cet égard qu’évoquer le suicide du Parti communiste italien échaudé par le tragique échec d’une expérience socialiste chilienne électoralement minoritaire, et traumatisé par la menace permanente de coup d’État américano-fasciste en cas de participation communiste au gouvernement italien.
Comment ne pas évoquer aussi l’ingratitude des « masses » à l’égard de ceux qui eurent le courage de lutter dans des conditions terriblement difficiles sous les dictatures ? La Parti communiste espagnol, par exemple, n’a en rien bénéficié de son passé héroïque, et son score électoral aux lendemains de la mort de Franco a été pour lui extrêmement décevant. La conscience morale n'avait rien à voir dans l'affaire, et l'intelligence politique se bornait, comme en Espagne au moment de la transition, à éviter de retomber dans les affrontements du passé. Le courage extraordinaire des militants communistes sous le franquisme n'a pourtant pas permis au PCE d'obtenir de bons scores électoraux après le retour à la démocratie.
On pourrait aussi évoquer le score bien modeste du P.C. chilien au retour de la démocratie, alors que 44 % des électeurs avaient voté pour le maintien de Pinochet : score impressionnant, que ne démentiront pas les scores ultérieurs de la droite pinochétiste.
Tout s'est passé comme si "l'intelligence politique" des masses leur conseillait d'éviter tout retour à la violence et de privilégier la pente douce (?) du réformisme socialdémocrate.
Il y a chez nous à gauche, et particulièrement à l'extrême gauche, une propension à considérer "le peuple" comme une masse souffrante et par nature protestataire. Position qui ne peut mener qu'à de cruelles désillusions. J'ai encore entendu hier la sempiternelle chanson de l'ouvrier qui bosse dur, qui vient d'être privé de la défiscalisation des heures sups, et qui voit sa voisine oisive gagner autant que lui... L'ennemi n'est pas la finance, mais les "fainéants" assistés... Considérer le "Peuple" tel qu'il est dans un contexte "démocratique", le considérer majoritairement dans son aliénation, voire dans sa soumission, ne devrait au contraire qu'inciter plus encore ceux qui ne se résignent pas à être le levain de la prise de conscience et de l'action. Comment ? Certainement pas dans l'endormissement social-libéral. C'est toute la question que pose le film, en aval... L'évolution du Chili après la chute de Pinochet est un bon laboratoire. Pour plus d'informations, je renvoie sur ce sujet aux nombreux articles consacrés au Chili sur le blog de J.P.Damaggio : http://la-brochure.over-blog.com