Le Parlement européen a adopté, à une très large majorité, un rapport sur les langues européennes menacées de disparition, et la diversité linguistique au sein de l'Union européenne.

Il s'agissait en fait de préconiser la ratification et l'application de la Charte des langues européennes.

Alors que les députés du Front de Gauche ont voté pour, Jean-Luc Mélenchon, également élu du Front de Gauche, en son âme et conscience a voté contre ce rapport.

Grand branlebas dans Landerneau (si j'ose dire, car les propos de Jean-Luc Mélenchon sur la langue bretonne - les langues bretonnes, disait-il - , notamment en mai 2008, avaient fait quelques remous dans les cercles bretonnants).

Voilà J.L.Mélenchon aussitôt présenté sur cent sites, blogs et autres tweets comme l'ennemi des langues régionales, cependant que sur autant de sites, blogs, et tweets, il est félicité pour son vote, au nom de l'unité de la République et du salut de la langue nationale...

Même si la ligne générale est bonne, je n'ai jamais caché le peu d'empathie que j'ai pour certaines positions personnelles de J.L.Mélenchon (pour lequel j'ai appelé à voter), mais, en ce qui me concerne, je souhaite raison garder à propos de celle-ci.

D'abord en évitant les caricatures ou les mensonges par omission.

Mélenchon n'a jamais dit qu'il était contre les langues régionales ; il est hostile à la signature de la charte, ce qui n'est pas la même chose.

Le mieux d'ailleurs est de se reporter à ce qu'il disait au Sénat lors de sa fameuse intervention à propos des langues régionales, le 13 mai 2008.

Cf. sur son blog [http://www.jean-luc-melenchon.fr/2008/05/21/butor-et-demi/

Quand J.L.Mélenchon écrivait à propos du dépérissement des langues régionales, "si le nombre de locuteurs diminue et si leur âge moyen s'élève, il faut en chercher la cause ailleurs que du côté de la République et de la loi", je ne peux qu'être d'accord.

Ces langues ne sont pas directement en perte d'usage à cause de la loi, mais à cause de leur antique péjoration sociologique et de leur exclusion du champ de la survie, de la valorisation et de la promotion sociale.

Rien a priori n'empêche de parler provençal, mais je n'entends pratiquement jamais de provençal autour du moi, hormis le provençal des quelques aficionados, dont je suis. Ce qui n'empêche pas bien de ces aficionados d'imaginer qu'un jour la langue de Mistral retentira à nouveau sur les marchés de Provence, si la fameuse Charte est signée... En tout cas, pour l'heure, question langues minoritaires, c'est plutôt de l'arabe et du berbère que j'entends sur le marché qui fut cher à Gilbert Bécaud, et "l'accent" ne s'y promène plus vraiment, car lui aussi est frappé de la même péjoration qui jadis signa la mort du provençal... Personne n'a interdit l'accent dit méridional, mais en tout cas, ici, il disparaît.

Je donne ci-dessus une carte qui peut impressionner un étranger : "que de langues et de dialectes en France ! Quelle variété !".

En effet. Mais il s'agit d'une carte statique, une carte de dialectologues traquant les isoglosses et épinglant les parlers ruraux comme des papillons de collection, une carte qui ne reflète pas la réalité vivante.

Il faudrait, au cas par cas, voir quel parler n'est plus que souvenir, quel parler ne survit que par la publication confidentielle, quel parler n'est plus que celui des anciens et des nostalgiques, quel parler a encore de vrais, jeunes et nombreux locuteurs quotidiens, quel parler bénéficie d'être à cheval sur une frontière au-delà de laquelle il devient langue officielle, etc... Traiter des langues de France en soi, métaphysiquement, n'a aucun sens, si on ne nourrit pas la définition d'analyses concrètes.

Ceci dit, pour qui se désole de voir dépérir ces parlers d'antan, comment relier les efforts pour les maintenir en vie aux dispositions de la Charte européenne ?

Revenons encore sur l'intervention au Sénat de J.L.Mélenchon en 2008 :

Mais l’homme qui s’exprime en cet instant, fier d’être jacobin, ne parlant que la langue française pour s’adresser à vous ou bien l’espagnol, langue de ses grands-parents, et qui, s’il devait apprendre une autre langue, choisirait l’arabe, langue minoritaire la plus parlée dans la région d’Île-de-France dont il est l’élu, ne vient pas devant vous pour discuter de la question de savoir si l’on est pour ou contre les langues régionales – ce qui est absurde – ou, pire encore, si l’on est pour ou contre la diversité culturelle : il s’agit de savoir si le cadre légal existant est adapté, car il en existe déjà un, ou si la France a besoin de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires pour faire progresser la diffusion de celles-ci. "

La question est parfaitement légitime. En ce qui me concerne, j'ai plusieurs fois fait part de mes réflexions en ce sens.

Je n'y reviens pas, sinon pour dire mon scepticisme devant la Charte, devant ce seul recours à l'affichage officiel et à l'enseignement en "langue régionale", d'autant que ce recours, aussi sympathique qu'il puisse être à beaucoup, ne procède pas, loin de là, d'une exigence populaire majoritaire, comme elle l'est en Catalogne Sud.

Mais le propos n'est pas de faire la fine bouche ou de tout rejeter. Si l'on est attaché aux langues régionales, il faut bien tenter des essais de guérison, même sans s'illusionner sur l'issue de la réanimation. Elle est possible, mais combien difficile...

En ce sens, je considère comme très positive la position nuancée et réaliste du Réseau Langues et Cultures de France, (très lié au Front de Gauche), qui, après s'être étonné que Jean-Luc Mélenchon prenne une position contraire à celle de l'organisation qu'il représente, lui rappelle le texte du Front de Gauche que le candidat Jean-Luc Mélenchon disait avoir assumé :

"Le Front de gauche dans sa volonté de refonder une Europe au service des peuples, intègrera les langues et cultures de France comme moyen d'ouverture sur nos voisin européens en proposant de réviser tant la Constitution que la Charte européenne des langues, pour en permettre la signature".

Cf. la lettre ouverte à J.L.Mélenchon du Réseau :

[http://languesculturefrance.free.fr]

Il s'agit bien d'œuvrer pour la révision de la Charte, et non son acceptation en l'état. Voilà, et j'en suis bien d'accord, l'issue positive à ce débat.