Voici comment le grand quotidien conservateur Le Temps (18 février 1926) présente la situation syrienne, au moment de l'examen du mandat français :

" LE MANDAT FRANÇAIS SUR LE SYRIE

La commission des mandats de la Société des nations a commencé mardi à Rome ses travaux sous la présidence du marquis Theodoli, délégué italien. Elle a décidé d'entendre aujourd'hui mercredi M. Robert de Caix, délégué du gouvernement français, qui fera un exposé de l'exercice du mandat français en Syrie et répondra aux questions qui lui seront posées par les membres de la commission.

Celle-ci délibèrera ensuite sur les termes du rapport qu'elle devra adresser au conseil de la Société des nations avant le 8 mars.

Voici une analyse du rapport du gouvernement français sur l'exercice du mandat syrien :  [le journal était reçu comme l'organe officieux du Quai d'Orsay]

 Le gouvernement français étudiant, dans la première partie de ce rapport, les origines de l'agitation politique et les événements militaires de Syrie, constate que les six premiers mois de 1925 s'écoulèrent sans troubles graves. L'insurrection du Djebel-Druse marqua le début de la période difficile du mandat. Les causes lointaines peuvent être les événéments du Rif,  [Depuis 1921, l'armée espagnole tentait d'écraser l'insurrection du Maroc sous protectorat espagnol. À partir de l925, l'armée française interviendra contre les insurgésun éveil des races indigènes ; elles résident plus sûrement dans l'état politique spécial du Djebel-Druse, petit pays très particulariste, sans traditions gouvernementales, toujours en insurrection, même sous la domination turque. La France trouva au Djebel-Druse une féodalité désordonnée aux mains de dix familles patriciennes divisées par des questions de préséance et d'intérêt. Néanmoins, la France rechercha un accord et l'obtint.

Le rapport note au passage la prospérité croissante du Djebel-Druse à la veille des graves événements de 1925. Trente-deux écoles avaient été ouvertes et étaient fréquentées par 3.500 enfants, 200 kilomètres de pistes pour automobiles avaient été créées ; la capitale Soueïda avait été améliorée. Bien que le rapport ne nomme pas le capitaine Carbillet, il est clair que le gouvernement français rend hommage aux efforts accomplis dans le Djebel-Druse par lui et par ses collaborateurs.  [hommage à une gestion autoritaire très discutée en fait

 Le rapport, très objectif, note que les agitateurs prirent ombrage de l'autorité du représentant de la France ; il raconte en détail les démarches accomplies auprès du général Sarrail, le refus de celui-ci de recevoir personnellement la délégation ; il affirme que les réserves du haut-commissaire étaient justifiées par des actes connus des notables druses. Il admet impartialement que, peut-être, se produisirent des excès d'énergie de la part d'agents subalternes  [dans mon adolescence, j'ai entendu mon oncle, qui fut soldat en Syrie à ce moment, évoquer certains de ces "excès d'énergie" de militaires français, dont le souvenir me glace encore]; néanmoins, l'agression du 3 juillet à Soueïda contre des officiers français, fut sans provocation.

Le rapport s'exprime brièvement sur l'incident des notables exilés par le général Sarrail, que le rapport ne nomme pas ; il écrit : "le 11 juillet, cinq des principaux attachés étaient convoqués à Damas pour préciser les réclamations, trois étaient envoyés le 13 juillet en résidence forcée à Palmyre ; deux trouvèrent des prétextes pour ne pas répondre à la convocation."

Après le départ du capitaine Carbillet, la situation, au lieu de s'améliorer, s'aggrava chaque jour, les événements se précipitent, les agressions se multiplient. Soueïda est bloquée, la colonne Michaud subit un grave échec, vengé par le succès de Mossifrey où 300 Druses sont tués, 83 Français blessés, et par la délivrance de Soueïda.

Malheureusement, l'extension de la révolte à d'autres régions oblige les Français à la retraite et à l'évacuation du Djebel-Druse, et les nouvelles déformées du Maroc encouragent l'agitation.

Le rapport s'étend ensuite longuement sur les événements de Damas, spécialement sur le bombardement,  [le gouvernement français essaie de minimiser et d'excuser un événement qui traumatisa une partie de l'opinion française et internationaleet il l'explique par le fait que le rétablissement de l'ordre dans la partie de la ville où les ruelles sont étroites eût exigé des gros effectifs condamnés à de lourdes pertes. Ce fut seulement quand l'émeute domina certains quartiers au point de menacer la vie même du haut-commissaire, que fut ordonné le tir d'intimidation sur les jardins, qui n'eut aucun effet. Le bombardement fut alors ordonné sur les quartiers de l'émeute, mais avec des obus fusants, c'est-à-dire éclatant en l'air, pour épargner les maisons et à une cadence lente. C'est alors que la délégation des notables se présenta. Après le bombardement on comptait du côté de l'émeute 150 tués,  [chiffres évidemment tout autres du côté révolutionnaire, et bien différents de ceux donnés précédemment par Le Temps : cf. article sur ce bloget du côté français 14 tués, 37 blessés et 10 disparus. La superficie endommagée fut de 300 mètres sur 150, les pertes sont estimées de 70 à 80 millions de francs.

Le rapport du général Gamelin, annexé à l'exposé du gouvernement, montre clairement que, sans les troupes françaises, l'insurrection du Djebel-Druse et de Dams aurait certainement ravagé le versant maritime du Liban comme elle ravagea Hasbaya et Rachaya.

Le gouvernement français émet l'avis qu'il est peu probable que les insurgés druses déposent les armes sans qu'une démonstration permanente de force soit faite dans le Djebel-Druse. Il ajoute que le commandement militaire choisira son heure. Il constate que la situation générale en Syrie s'est beaucoup améliorée : l'ordre ne cessa pas de régner chez les Alaouites et dans le nord de la Syrie ; il est rétabli au Liban ; la vie normale reprend peu à peu à Damas, malgré le départ d'une partie de la population chrétienne. Il constate qu'en dehors du Djebel-Druse , il n'y a plus que des bandes capables de piller, mais incapables d'obtenir un succès de quelque conséquence. On relève au Djebel-Druse même des signes de lassitude, et s'il n'était pas encouragé par des émissaires et des subsides étrangers, Soltan Attrache serait incapable de maintenir ses bandes.

Le représentant de la France, M. de Jouvenel, ne cesse pas d'exercer son influence en faveur de la paix, spécialement par des mesures de clémence, son manifeste aux Druses, etc., mais surtout, le haut-commissaire travaille activement à la fondation d'un régime constitutionnel syrien en accord avec les corps élus du pays et conformément aux termes du mandat défini par la Société des nations. La principale difficulté réside dans les profondes divisions du pays et, par là, le rapport français répond indirectement aux aux agitateurs pan-arabes qui réclament une unité syrienne pratiquement impossible dans les circonstances présentes.  [En 1926, la France administre un territoire constituée de la Fédération syrienne, (sandjaks de Damas et d'Alep, état alaouite), de l'état du Djebel-Druse, et du sandjak d'Alexandrette. Cette même année sera créé la République libanaise]

La dernière partie du rapport expose le remarquable développement de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et des travaux publics en Syrie. Depuis le début du mandat, les exportations passèrent de 69 millions en 1921 à près de 500 millions en 1925. Les budgets de tous les états syriens, à l'exception du Djebel-Druse, présentent des excédents sensibles. La situation générale économique est entièrement favorable et commande la pacification du pays."