Un point de vue du grand journal conservateur Le Temps, 11 octobre 1925, à propos de l'action communiste contre la guerre du Rif, et pour les revendications ouvrières.

" LA GRÈVE ?

Depuis plusieurs mois, chaque jour, l'Humanité publie des appels à la grève générale. L'objet de la grève : la protestation "des travailleurs" contre "la guerre du Maroc". Depuis hier, elle a ajouté aux appels multipliés en français aux travailleurs français des appels en langue étrangère aux étrangers qui travaillent en France. Il y a l'appel aux travailleurs en italien, en tchécoslovaque, en arménien, ce matin "aux ouvriers de langue juive" en caractères hébraïques. L'Humanité offre le luxe des typographies les plus variées.

Ce matin aussi elle insère, en tête de ses colonnes, un ordre de grève lancé par le syndicat général unitaire des transports en commun de la région parisienne - T.C.R.P., - c'est-à-dire des autobus, tramways et bateaux parisiens. L'ordre de grève porte : " Camarades des T.C.R.P., aujourd'hui samedi à 10 heures, abandonnez tous le travail. " Le motif de la grève, ce n'est pas ici "la guerre du Maroc". Le motif - le prétexte - c'est " la réintégration des licenciés et des révoqués et le respect du droit syndical ".

Enfin, pour clore cet exposé documentaire qui permet de discuter sur pièce, le même journal publie, ce matin, en manchette, l'avis suivant : "Travailleurs, la grève de démonstration de 24 heures, ultime avertissement aux gouvernements criminels, est imminente. Travailleurs, tenez-vous prêts. " Ici, la raison - le prétexte - de la grève générale, c'est la guerre au Maroc. La grève générale serait déclenchée soit lundi : mais on hésite, soit plus tard : car on guette. Il faut que le coup soit assez préparé pour réussir : du moins on s'en flatte, assez brusqué pour surprendre : on s'en leurre.

Cette propagande appelle deux observations préliminaires.

Le droit de grève est à la fois légal et sacré. Il est légal depuis la loi du 25 mai 1864, qui a aboli les articles 414 et 315 du Code pénal. Il est sacré, puisqu'il consacre la liberté du travail. Mais la nature même de ce droit en indique l'étendue et les limites. Si nul ne saurait être contraint à travailler malgré lui - ce qui serait une forme d'esclavage - l'essence du droit de grève, c'est de porter sur des intérêts professionnels. Sans doute aucune loi n'interdit d'y avoir recours pour tous autres objets. Mais c'est déborder sur ce droit humain - sinon sur le droit légal - que de faire grève à propos de questions générales, de questions nationales sur lesquelles, dans une démocratie, les pouvoirs publics organisés, les mandataires légaux du peuple ont le droit et la puissance de se prononcer. Même pour la défense des intérêts professionnels, la grève est loin d'être une arme parfaite. L'immortel auteur de la loi sur les syndicats professionnels, Waldeck-Rousseau, l'a reconnu avec cette sagesse pénétrante qui habitait son esprit, et cette fois avec une ombre de mélancolie qui teintait ses paroles : " la grève prise en elle-même, livrée à elle-même, disait-il à la Chambre des députés, le 18 janvier 1900, est une arme souvent nécessaire, toujours cruelle, et l'on pourrait ajouter presque toujours stérile."

Si la grève particulière, instrument imparfait et gauche, blesse parfois les travailleurs qui y ont recours pour défendre leurs intérêts dans la plénitude de leur droit et avec l'espérance du succès, la grève générale en a tous les inconvénients sans en avoir aucun des avantages. Elle ne risque plus seulement de blesser quelques unités dans la nation par sa manœuvre incomplète qui ne leur donne aucune certitude et ses longueurs qui lassent leur effort. Elle blesse, si elle réussit, fût-ce pendant une durée brève, la nation tout entière. La grève particulière, c'est un droit pour l'ouvrier. La grève générale, c'est un crime contre la nation. Première observation.

Voici la seconde. Si la grève générale, concertée, réalisée entre citoyens d'un même pays, a déjà un fondement discutable et peut aboutir à des résultats funestes pour tous, elle est d'un degré plus répréhensible encore lorsque ses organisateurs, ses impresarii font appel aux étrangers qui travaillent sur notre sol. Les étrangers n'ont pas comme les Français, un droit à vivre sur notre terre. Ils n'en ont que la tolérance. Ils ont envers le pays qui les accueille plus de devoirs que n'en ont nos concitoyens. Ils ont sur lui moins de droits. L'hospitalité qui leur est faite leur commande d'en respecter les lois et leur interdit d'en méconnaître les faveurs. Les meneurs français qui font appel à l'étranger résidant sur notre sol pour troubler l'existence nationale dépassent les droits qu'ils s'arrogent déjà sur l'ensemble de la nation.

[...]

Grève particulière pour les trois motifs invoqués, grève générale annoncée à propos du Maroc ont, en réalité, pour objet de créer de l'agitation, de troubler l'ordre, de gêner la nation. A l'ensemble de la population, celle qui répugne à l'agitation, tient à l'ordre et respecte la nation, de laisser tomber dans l'impuissance des manifestations dont l'origine, les moyens et le but ne sont que révolutionnaires. "