L'Humanité organe central du Parti Communiste (S.F.I.C), soutenait depuis le début (avril 1925) la vigoureuse campagne du P.C.F contre l'engagement français dans la guerre du Rif (zone de protectorat espagnol au nord du Maroc), guerre initialement menée depuis 1921 par l'armée espagnole. Le gouvernement français se présentait comme le défenseur du sultan du Maroc (sous protectorat français), menacé par des rebelles indépendantistes. La gauche française non communiste, de toute façon acquise à la "mission civilisatrice" de la France, pointait l'aspect féodal et tribal, et donc "réactionnaire" de la révolte d'Abd-el-Kim. Isolé au plan politique dans son anticolonialisme, condamné par toutes les formations politiques, le P.C.F subit alors une lourde répression, et nombre de militants connaissent la prison.

À noter que Franco et Pétain sont parmi ceux qui dirigent les opérations des troupes espagnoles et françaises.

Le  2 juillet 1925, le journal reçoit un appel d'intellectuels marqués à gauche et à l'extrême gauche, en faveur de la paix au Maroc ; il présente ainsi avant de le publier :

Notre camarade Henri Barbusse nous avise qu'il a adressé à toute la presse l'appel ci-dessous avec les noms de tous les signataires.

Nous sommes curieux de constater de quelle manière les journaux bourgeois rempliront leur devoir d'information à l'égard de cette manifestation tout à fait importante d'écrivains, d'artistes, de savants et d'avocats dont la plupart comptent parmi leurs collaborateurs les plus estimés.

Sur un texte modéré sans doute dans la forme, et loin de toute préoccupation politique, mais parfaitement catégorique dans sa condamnation des traités secrets, sa détermination des responsabilités de la guerre, sa mise en demeure à la Société des Nations et sa sommation au gouvernement pour la conclusion d'un armistice immédiat, des intellectuels appartenant à toutes les tendances de gauche ont pris position. Nombreux seront ceux qui voudront se joindre à eux.

M. Painlevé [président du conseil, leader du Cartel des gauches], la bourgeoisie radicale, les élus socialistes qui nous ont flétris [les socialistes soutiennent les radicaux du gouvernement du Cartel], s'honoraient hier de compter parmi leurs amis des hommes tels que G. Duhamel, Pierre Hamp, Michel Corday, Victor Margueritte, Léon Frapié et Georges Pioch [cinq éminents écrivains et un journaliste reconnu, qui avaient été plus ou moins proches du P.C avant de s'en éloignerpour ne citer que ceux-là. Vont-ils les traiter "d'égarés criminels" pour avoir osé - par dessus les partis - dénoncer la honte de l'impérialisme et le mensonge de la diplomatie secrète, proclamer la liberté du peuple riffain et réclamer l'armistice immédiat et sans victoire.

Avec la condamnation parue dans la revue pacifiste "Europe" qu'inspire Romain Rolland, avec les adhésions reçues par "Clarté" dans sa campagne engagée contre la guerre au nom de sa rédaction tout entière, l'appel que nous publions élargit encore le cercle de la protestation des intellectuels " de gauche ".

Aux soldats promis au massacre par Lyautey et la Banque de Paris, aux ouvriers prêts à se réunir dans leur congrès des 4 et 5 juillet [Initiative du PCF : Congrès des Ouvriers, Employés et Paysans de la Région Parisienne ; ordre du jour : la guerre du Maroc - Les impôts nouveaux - Inflation et vie chère], cet appel montre que l'impopularité de la guerre du Maroc trouve son expression jusque dans les milieux gouvernementaux de l'intelligence française et que bientôt sous la poussée des travailleurs, le mouvement deviendra irrésistible. Les intellectuels se jettent dans la mêlée. C'est fraternellement que les ouvriers les accueillent.

 

 

APPEL AUX TRAVAILLEURS INTELLECTUELS

Oui ou non condamnez-vous la guerre ?

Les tragiques événements du Maroc mettent en demeure les écrivains, les "travailleurs intellectuels", tous ceux qui, par quelque point ou à quelque degré exercent une influence sur l'opinion et jouent par là un rôle public, de juger ce qui se passe en ce moment en Afrique ; de dire si oui ou non ils sont d'accord avec des iniquités politiques dont la trame est trop visible ; si oui ou non il leur suffit d'émettre contre la sanglante réalité, quelques béats regrets humanitaires. Les faits sont là.

Contre la guerre du Maroc, cette nouvelle grande guerre qui se déploie et s'allonge sept ans après le massacre de six-sept cent mille Français et de dix millions d'hommes dans le monde, nous sommes quelques-uns qui élevons hautement notre protestation.

Nous avons trop médité l'expérience de l'histoire et surtout l'histoire des guerres coloniales, pour ne pas dénoncer l'origine impérialiste, ainsi que les conséquences internationales probables de cette guerre?

Nous nous déclarons résolument opposés aux pratiques d'une diplomatie secrète qui semblent rencontrer un renouveau de faveur après avoir été solennellement répudiées et qui risquent de nous lier demain dans la poursuite d'une aventure ruineuse, stérile et toute pleine de nouveaux conflits éventuels.

Nous estimons qu'il n'y a plus à se réfugier dans les sophismes par lesquels ceux qui capitulent devant les pouvoirs consacrés, s'acquittent trop facilement avec leur conscience : " Ce n'est plus le moment d'intervenir puisque l'action militaire est engagée... L'honneur de la France, etc... "

En effet, nous avons été mis en présence du fait accompli, mais ce n'est pas une raison pour accepter la grossière intimidation de ce procédé usuel des gouvernements. En effet, l'honneur de la France est engagé, mais d'une façon beaucoup plus large et profonde que vous ne voulez le croire, et dans un autre sens que celui que vous voulez croire.

Émus et révoltés par les atrocités commises de part et d'autre sur le front de l'Ouergha, nous constatons qu'elles sont inhérentes à toutes les guerres, et que c'est la guerre qu'il faut déshonorer.

Nous protestons contre le nouveau régime de censure établi depuis le commencement des hostilités dans l'intention de cacher des vérités que le pays a besoin de connaître.

Nous proclamons une fois de plus le droit des peuples, de tous les peuples, à quelque race qu'ils appartiennent, à disposer d'eux-mêmes.

Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés par la violence aux peuples faibles, et nous considérons que le fait que ces traités ont été promulgués il y a longtemps ne leur ôte rien de leur iniquité. Il ne peut pas y avoir de droit acquis contre la volonté des opprimés. On ne saurait invoquer aucune nécessité qui prime celle de la justice.

Nous faisons appel par dessus les disputes passionnées des partis politiques :

A la volonté pacifique d'une opinion que toute une presse opulente s'occupe beaucoup plus à trahir qu'à éclairer.

Au gouvernement de la République pour qu'il arrête immédiatement l'effusion de sang au Maroc par la négociation des clauses d'un juste armistice.

A la Société des Nations pour qu'elle justifie son existence par une intervention urgente en faveur de la paix.

Henri Barbusse, Louis Aragon, René Arcos, Gabriel Beauroy, André Breton, Marcel Batilliat, Emile Benveniste, Jacques-André Boiffard, René Crevel, Michel Corday, E. Donce-Brisy, Desanges, G.Duhamel, Gustave Dupin, René Davenay, Robert Desnos, Paul Eluard, G.Ph. Friedmann, Fels, Léonce Frapié, Francis Gérard, Norbert Gutermann , Han-Ryner, Henri Huchet, Pierre Hamp, Frantz-Jourdain, A.Lanty, G. de la Battut, Henri Lefebvre, G.Lormeau, Mathias Lubeck, Michel Leiris, B. Mahn, Henri Mirabel, Marcel Millet, Léon Moussinac, Luc Mériga, Pierre Morhange, Maurice Muller, André Masson, Max Morise, Georges Malkine, Victor Margueritte, Marcel Noll, Georges Pioch, Georges Politzer, Benjamin Perret , Léo Poldès  , P.Signac, Marcelle Vioux, Philippe Soupault, Roland Tual , Henry Torrès, Ch. Vildrac, Roger Vitrac, Viamink (sic), Léon Werth.   

 

[Cet appel s'inscrit dans le rapprochement entre le groupe Clarté et le groupe surréaliste. On reconnaîtra notamment dans cette liste des écrivains et artistes membres du groupe surréaliste ou proches de lui, [L. Aragon, J.A. Boiffard (le photographe), G. Beauroy, E.Benveniste (le linguiste), A. Breton, R. Crevel, R. Desnos, P. Eluard, F. Gérard, M. Leiris, M. Lubeck, A. Masson, P. Morhange, M. Morise, M. Noll, B. Perret, P. Soupault, R. Tual, R. Vitrac], des artistes non conformistes [les peintres Malkine, Signac, Vlamink, l'architecte Frantz-Jourdain, ou théoricien de l'art comme E.Donce-Brisy], des intellectuels communistes ou d'extrême-gauche non communiste, voire anti-communiste, [R. Arcos, H. Barbusse, G.Dupin (ex-militant pacifiste de 14-18 sous le pseudo d'Ermenonville), L. Meriga, L. Moussinac, G.Pioch, Maître H.Torrès], des philosophes proclamés marxistes [G. Gutermann, G.Ph. Friedmann, H. Lefebvre, G. Politzer], des écrivains libertaires [Han-Ryner, M. Millet], des écrivains et publicistes classés à gauche, dont certains avaient collaboré ou collaboraient toujours à Clarté [M. Batilliat, M. Corday, R. Davenay, G. Duhamel, L. Frapié, P. Hamp (écrivain "prolétarien"), V. Margueritte, H. Mirabel, L. Poldès (radio), C. Vildrac, Marcelle Vioux, L. Werth]

 

 Justification "officielle" de l'engagement français :

Le grand journal conservateur Le Temps (11 octobre 1925) présente ainsi la situation dans le Rif marocain (depuis avril, les troupes françaises étaient engagées contre la République berbère du Rif et son dirigeant Abd el Krim. Le maréchal Pétain en assurait le commandement depuis l'été. Franco commandait du côté espagnol).

 

LA DÉFAITE MORALE DU RIFAIN.

Quand, sous l'impulsion du maréchal Pétain, se sont ouvertes, vers la fin du mois d'août, les premières opérations contre Abd el Krim, nous avons appelé l'attention, en présence des résultats rapidement acquis, sur la méthode, le plan, la volonté qu'elles dénotaient. Nous faisions remarquer qu'il ne s'agissait pas seulement de redresser la situation en notre faveur, mais que le haut commandement, d'accord avec nos amis Espagnols, visait plus haut et plus loin, en fonction même de la tâche à remplir, qui consistait tout net à détruire la puissance d'Abd el Krim, édifiée en grande partie sur la terreur.

A ce moment, on pouvait craindre qu'entre les Espagnols et nous il y eût seulement entente morale, appui restreint et non coopération directe, pleine et entière. Heureusement, et grâce à l'énergique action du général Primo de Rivera [il exerçait depuis 1923 un pouvoir dictatorial sans partage sur l'Espagne, et réprimait durement les forces de gauche ; partenaire jugé tout à fait fréquentable donc, non seulement pour Le Temps, et pour le gouvernement français du Cartel des gauches...] qui a su dominer ou rallier à sa manière de voir toute une partie de l'opinion espagnole encore impressionnée par les échecs antérieurement subis, la coopération désirée a pris nettement forme et s'est révélée, au jour dit, singulièrement ardente et volontaire [cette rencontre Pétain - Franco aura des suites...] . A la suite de combats assez durs mais vaillamment conduits, les Espagnols viennent, en effet, de mettre à mal le repaire d'Abd el Krim ; ils ont bouleversé son poste de commandement d'Ajdir ; ils l'ont forcé à fuir, à se réfugier dans le Targuist, district montagneux qui s'étend entre les Beni-Ouriaghel et les Ghomara, au cœur même de la région purement rifaine, et ce coup a porté une rude atteinte à son prestige jusque-là indiscuté. Avant que d'être militairement battu, Abd el Krim est moralement défait. Autour de lui les dévouements fléchissent. Toutes les capitulations débutent de cette manière.

La portée de cet événement peut être grande ; aussi convient-il de rendre à l'armée espagnole, à sa vigueur et à l'esprit qui l'anime, l'hommage qui lui est dû [une partie de l'opinion internationale ne partageait pas tout à fait ce point de vue, notamment devant la publication fréquente de photos de militaires espagnols brandissant les têtes coupées de "rebelle"]. Des témoins qui l'ont vue à l'œuvre s'accordent à reconnaître qu'elle est remarquablement équipée : hôpitaux, artillerie, aviation, automobiles, tout y est "dernier cri". L'artillerie emploie du matériel Schneider et l'aviation de reconnaissance et de bombardement des appareils Bréguet [le journal oublie de dire que ces avions procédaient à des bombardements chimiques au gaz moutarde, dont les séquelles sanitaires ont perduré jusqu'à aujourd'hui]. Le soldat est de maniement facile. La troupe produit une excellente impression et elle a montré, aux abords de Tetouan comme sur les rochers d'Alhucemas, autant de ténacité dans la défense que de mordant dans l'attaque. [cette armée d'Afrique, dirigée par le même Franco qui la dirigeait en 1925, joua le rôle que l'on sait contre la République espagnole, en 1936] Mais ce sont surtout les opérations de débarquement en vue de la marche sur Ajdir qui ont mis en lumière l'esprit de décision du commandement." [on mesure surtout la disproportion des armements entre Rifains et Espagnols -  Français] 

L'article se poursuit par l'apologie de la stratégie de Pétain, qui vise à prendre les troupes d'Abd el Krim en tenaille, et affirme sa conviction d'une victoire certaine des alliés franco-espagnols dans les mois qui suivent.