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R.Merle - Conférence donnée à La Valette (Var) à l’invitation de la Municipalité (services culturels) et de l’exposition Marianne, le 16 septembre 1999.

Monsieur le Maire, Madame l’Adjointe, Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Nous voici donc réunis à l’occasion de l’inauguration de l’exposition Marianne, Histoires et Représentations. Marianne, la belle et jeune femme dont le buste coiffé du bonnet phrygien orne toutes les mairies de France depuis plus d’un siècle.
A travers les panneaux réalisés par le service culturel municipal, vous pourrez suivre, sur deux siècles et plus de notre histoire, la chronologie des événements historiques accompagnant la naissance et le destin de Marianne, son iconographie, ses attributs et symboles, tant au plan national qu’au plan varois, et bien entendu, au plan local.
Vous pourrez aussi approfondir cette information très riche en consultant les ouvrages du professeur Maurice Agulhon, grand spécialiste en la matière.
Je ne vais donc pas ici reprendre cette somme remarquable d’informations. Je ne peux que vous y renvoyer, et je pense me faire l’interprète de tous en remerciant le service culturel municipal de cette belle initiative, dont le thème répond totalement aux deux mots que vous lisez sur l’invitation : Journées du Patrimoine et de la Citoyenneté.

Patrimoine et citoyenneté ?

Citoyennes et citoyens, nous le sommes ici, divers par nos origines, nos intérêts, nos engagements, mais uni par le même attachement à la République et à ses valeurs, qu’il convient de faire vivre et d’enrichir. C’est notre responsabilité pour le présent et pour l’avenir. Un simple regard sur le passé nous montre combien la République et la démocratie sont des héritages précieux mais fragiles. Sur deux siècles et plus d’existence, Marianne a du vivre presque aussi longtemps dans la clandestinité qu’au grand jour de la liberté, et il n’y a pas si longtemps, de 1940 à 1944, l’Etat français la remplaçait par le culte du Chef.
Du regard sur ce passé proche ou lointain, nos enfants ne sont pas privés. L’école, la presse, l’audiovisuel leur fournissent amplement de quoi s’informer, réfléchir, et s’éduquer. Et pourtant, qui d’entre nous n’a pas eu le sentiment que, malgré cela, de plus en plus nos enfants grandissent dans la vision d’un monde sans passé ni avenir, un monde où la réalisation individuelle de chacun ne s’inscrit plus dans un destin collectif. Pas d’héritages, et pas d’avenir. Seul compte le présent, sa capacité de consommation et de jouissance. Et passé le cap des études les plus profitables possibles, seule comptera la question, qui ne manque certes pas d’intérêt, de la possibilité, de la difficulté ou de l’impossibilité d’utiliser sa carte de crédit.
L’initiative du service culturel de la Valette nous rappelle donc de façon majeure la nécessité d’un rapport positif au passé, et donc à l’avenir, et ce à partir d’un emblème dont le sens apparaît si évident qu’on en oublie de s’interroger. Quelle entité abstraite représente ce buste de jeune femme coiffée du bonnet phrygien ? La Liberté ? La République ? La France ? l’État ?

A vrai dire, dès le début cet investissement symbolique d’un personnage féminin est marqué d’une ambiguïté fondatrice.
En août 1792, après trois ans de monarchie constitutionnelle, la Royauté est renversée par la violence. Ce sont les Fédérés provençaux et bretons, unis au peuple de Paris, qui prennent les Tuileries et en chassent le Roi. Au passage rappelons que les Fédérés provençaux avaient amené à Paris ce chant qui portera leur nom, la Marseillaise. Par un décret de l’assemblée législative, le lys officiel est aboli : le sceau du nouveau régime, la République, sera une figure féminine, la Liberté, tenant une pique, surmontée du bonnet phrygien.

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Si nous ouvrons le dictionnaire de Mistral, le Trésor du Félibrige, nous lisons à l’article Mariano :
"La signification donnée par le peuple au nom de Marianne a son origine dans la première révolution".
Et Mistral cite un extrait de l’érudit docteur toulousain Noulet, grand amateur de vieux textes en langue d’Oc :
"Après l’arrestation du Roi, le 10 août 1792, on chantait dans tout le Midi une détestable chanson, "La Garisoun de Mariano". On y lit : "La saunado favourablo / Qu’aguet luec lou dès d’avoust / A Mariano tant amablo / A fach ratrapar lou goust".
On le voit, le bon docteur Noulet n’avait pas de sympathie particulières pour les révolutionnaires. Mais il connaît la chanson du cordonnier jacobin Guillaume Lavabre (1755), de Puylaurens, dans le Tarn. Chanson répandue donc dans tout le Midi.

L’appellation populaire de Marianne est ainsi attestée dès la seconde moitié du siècle dernier par l’érudition occitane comme un fait méridional, elle atteste d’un sentiment républicain précoce dans le Midi.
La spécialisation du savoir en France est telle que les historiens ont pendant des générations ignoré cette évidence et fait remonter l’appellation aux sociétés secrètes des années 1840. Maurice Agulhon en convenait au colloque Marianne de 1989 et fera en quelque sorte amende honorable au nom de ses confrères, à qui il aurait suffi d’ouvrir un dictionnaire, qui il est vrai ne traitait à leurs yeux que d’un patois révolu.

Mais ce que nous dit Lavabre ne correspond pas exactement a la représentation officielle et majestueuse de la République. Cette Marianne tant aimable qui dépérissait et à qui une saignée salutaire vient de redonner goût à la vie, existait bel et bien avant le 10 août. Elle est l’incarnation de la jeune fille gaie et désirable, la simple jeune fille du peuple dont elle porte le prénom, un prénom aux origines religieuses évidentes, un prénom des plus répandus, particulièrement dans le Midi, si répandu que par dérision les gens de bien en qualifiaient leurs servantes et souvent aussi les prostituées. Marianne est fille du peuple, et non déesse gréco-romaine remise au goût du jour. D’ailleurs, comme pour mieux marquer cette popularité, c’est dans la langue familière du peuple du Midi que le cordonnier tarnais la met en scène. Marianne est la Révolution en marche, la France en Révolution, elle symbolise une espérance désirable et une proximité quasi physique.

Est-ce bien la même chose que la symbolique officielle réalise ? Les grandes fêtes républicaines de la période montagnarde proposent dans toute la France une symbolique de la Liberté, à la longue tunique blanche, écharpe tricolore et bonnet phrygien rouge. L’engouement populaire sera évident pour ces mises en représentations, pour lesquelles on sollicite les plus belles des jeunes citoyennes... J’ai dit citoyenne et je me trompe. Car la belle sollicitée aura-t-elle concrètement son mot à dire ? Ces représentations, qui transcendent la femme en déesse, s’accompagnent d’un refus des droits politiques et civils accordés aux femmes. Bientôt gauchie en déesse Raison, quand la Révolution se coupe du peuple sans-culotte et se fige dans le dernier épisode jacobin, la déesse qui fut Liberté détourne les yeux devant Olympe de Gouges, guillotinée pour avoir proclamé les droits de la femme et de la citoyenne.

1792-1794, la Marianne populaire ne connaîtra que deux brèves années d’existence au grand jour. A la chute de Robespierre, la République bourgeoise la renverra dans la clandestinité avec les derniers Montagnards. Mais ces deux années avaient affirmé la double distorsion qui ne cessera de vivre tout au long de ces deux derniers siècles : distorsion entre l’espérance et la réalité, distorsion entre la représentation féminine valorisante et la réalité de la condition féminine.

Un exemple immédiat et presque caricatural nous le montre. En 1797, après avoir règlé leurs comptes aux robespierristes montagnards et aux royalistes, les diverses factions républicaines bourgeoises se disputent le pouvoir d’une république vidée de sa substance populaire. Par jeu, la faction de Barras se réclame de Marianne. Barras, vous le savez, est un des plus cyniques et des plus corrompus ex-montagnards. Celui qui couvrit les fusillades du Champ de Mars lors de la reprise de Toulon en 1793 est devenu un des hommes-clés de la république bourgeoise. La république dont il rêve, et dont il veut confier les rênes à Bonaparte, qu’il croit un homme de paille, il l’appelle aussi et toujours Marianne, en l’honneur de la belle madame Reubell, l’épouse d’une de ses créatures.

1799, en cette dernière année du siècle, Bonaparte prend le pouvoir, il donnera une pension à la belle madame Reubell mais il oubliera Marianne, et pour cause. Bientôt il surmontera les drapeaux de ses armées de l’aigle impérial, héritage romain, signe clair de supériorité virile, l’aigle qui pose la nation dans le rapport de force avec ses voisines, l’aigle qui transforme le patriotisme en nationalisme. Mais dans le même temps, la symbolique de Marianne, déesse liberté, passe l’océan et investit les nouvelles révolutions sud-américaines. Preuve s’il en est de sa correspondance à un idéal politique, la République, dans lequel tous les êtres humains, de quelque nationalité qu’ils soient, peuvent se retrouver.

Désormais, quand Napoléon tombe, quand les Bourbons reviennent avec leur drapeau blanc, en 1815, la Marianne de France va cheminer dans la clandestinité des sociétés républicaines. Elle est l’espérance des jeunes conspirateurs., étudiants ou militaires, comme l’officier Armand Vallée, exécuté à Toulon.

Aussi apparaît-elle au grand jour en 1830, quand le peuple de Paris renverse les Bourbons. En 1831, en hommage au soulèvement parisien de l’année précédente, Delacroix peignait sa célèbre Liberté guidant le Peuple, où Marianne le drapeau tricolore en main, guide sur la barricade ouvriers, étudiants, artisans et gavroches mêlés. Le nouveau Roi, Louis-Philippe d’Orléans, veut bien accepter le drapeau tricolore. Mais de Marianne pas question. C’est le coq qu’il choisit en emblème national.

Le régime de Louis-Philippe, qui élargit très modestement l’accès au vote, est le règne de la bourgeoisie financière triomphante. Aussi, dans les années 1830 et 1840, la Marianne désigne encore l’espérance, celle des sociétés secrètes républicaines, une espérance qui unit l’aspiration au suffrage universel (masculin s’entend) et l’aspiration à la justice sociale.

Espérance qui pense se réaliser lors de la Révolution de 1848 : la seconde république reprend la symbolique officielle de la Liberté de 1792. Mais en quelques mois cette République devient une république conservatrice, tenue par le parti dit de lOrdre, qui jugule la presse et limite le suffrage populaire. A noter que le premier timbre officiel de la république conservatrice propose alors le visage de Cérès, et non celui de Marianne.

La crainte d’un coup d’état amène les républicains avancés, les Rouges comme on disait, à s’organiser à nouveau en sociétés secrètes.

Et quand la résistance populaire riposte au coup d’état, c’est Marianne qui marche devant les colonnes d’insurgés, en ce froid décembre 1851. Marianne qui symbolise la Bonne, la Sainte, la vraie république.

Mistral l’écrit dans son article Marianne :

“nom par lequel, sous la république de 1848, on désigna dans le Midi la révolution démocratique et sociale ; société secrète organisée dans le Midi à la même époque”.

Marianne était encore de l’ordre du désir. Mais il s’agit cette fois d’un investissement quasiment messianique, où la perspective de réformes immédiates se prolonge d’une idéal d’égalité et de fraternité, que le suffrage universel (masculin toujours) réaliserait.

Le Second Empire vient fracasser cette espérance, il entérine la société d’Ordre et d’inégalité sociale, mais il met en place de façon définitive la France de la modernité industrielle et capitaliste, de l’urbanisation et de la colonisation.

Il chute en 1870 dans une catastrophe militaire. La République qui le remplace reprend les symboles de 1792 dans sa lutte contre l’envahisseur prussien. Mais, avec l’écrasement de la Commune de Paris et l’étouffement des communes de province, elle se veut très vite sagement conservatrice, et même quelque peu royaliste. Le bonnet rouge de la Marianne coiffait le drapeau rouge des Communards. Il ne sera plus à l’ordre du jour pendant quelques années. Quand la victoire des républicains est assurée, après les élections de 1877, la Marianne reprend sa place, ou plutôt gagne une nouvelle place : celle de la salle de la mairie, de toutes les mairies de France qui se réclament de la République. Alors qu’une forte minorité de maires lui préfère encore le crucifix.

Puis, dans les années 1880, et particulièrement au moment du centenaire de 1789, la Marianne statufiée prend place au cœur des villes et des villages. Elle témoigne de l’enracinement définitif de la République.

La voici maintenant sur les pièces de monnaie, sur les timbres : c’est la fameuse semeuse. Mais il est clair qu’une autre ambiguïté apparait alors : la Marianne est toujours la représentation d’un idéal politique, la République, et ses attributs illustrent la devise Liberté, Egalité. Fraternité. Elle est en même temps devenue la représentation d’un Etat-Nation, dont les valeurs ne sont peut-être pas toujoursexactement celles de la devise. En témoigne le refus du suffrage universel féminin. En témoigne la condition des peuples colonisés. En témoignent aussi les crises qui jalonnent l’histoire de la troisième République. Avec les scandales qui discréditent une partie du personnel politique, les caricaturistes ont beau jeu de présenter une Marianne un peu trop bonne fille, et pour tout dire fille publique. La dure condition ouvrière de la Belle Epoque explique aussi l’apparition de ces terribles Mariannes contestataires de Steinlein, couvrant les grévistes du Nord ou du Creusot devant les chassepots de l’armée.

Mais le consensus autour de la République tiendra, à travers les terribles secousses de 1914-18, à travers la crise de 1929, à travers les terribles années de l’état français et de l’occupation. Consensus vivifié pendant la Résistance, qui amènera enfin, à la Libération, le droit des femmes à voter, elles aussi, devant le buste de Marianne.

A cet égard, la multiplication des Mariannes municipales depuis 1877 exprime la permanence d’une donne politique extrêmement importante : celle de la démocratie locale, celle du microcosme villageois ou urbain où le citoyen peut avoir un rapport direct et controlable avec ceux auxquels il a confié la charge de la gestion municipale. Par cette modeste Marianne de plâtre ou de pierre, la République est présente non pas comme un inspecteur préféctoral mais comme une émanation de la base populaire.

C’est pourquoi l’initiative de l’association des Maires me paraît à la fois intéressante et déplacée. En s’adressant aux maires des 36000 communes de France pour assurer la pérénnité de Marianne, l’initiative met l’accent sur cette donne fondamentale de la démocratie locale, matrice de la démocratie nationale. En demandant aux maires de choisir le modèle du buste entre , l’initiative me paraît totalement déplacée. Déplacée d’abord parce que le type physique des personnes choisies est celui de l’européenne blonde standart. C’est dire que nos compatriotes guadeloupéennes., par exemple, sont honorables quand elles ramènent des médailles d’or à la nation, mais ne sauraient figurer sur le pannel. Mais l’initiative est surtout déplacée parce que Marianne n’a pas à être personnalisée, encore moins en s’incarnant dans des visages et des seins portés par le petit ou le grand écran. Ou alors on ne peut plus clairement reconnaître que si Marianne est de l’ordre du désir, il s’agit là d’un désir qui n’a rien de citoyen.

Nous sommes dans une période très importante de transition. Notre pays a accepté d’entrer dans l’Europe et nous réalisons tous maintenant, que nous nous en félicitions, ou que nous l’appréhendions, que la souveraineté nationale ne sera plus jamais pleine et entière. Peut-être même disparaîtra-t-elle à terme. Symboliquement, ces temps dernier, l’euro a remplacé la Marianne sur nos timbres.

Quelles que soient nos opinions et nos jugements sur cette évolution, je crois que nous pouvons au moins nous entendre sur deux points :

L’incantation est stérile qui se borne à répéter : République, Marianne, souveraineté nationale, sans analyser concrètement les mécanismes dans lequel, par son vote au référendum, le peuple français s’est engagé. Par contre, la référence aux valeurs républicaines de liberté, d ?é galité, de fraternité, la référence à Marianne, peut être féconde si, comme en retour au grand message de la République française à l’Europe en 1792, elle les propose sans crispation nationaliste à l’Europe en gestation.

René Merle