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2005

 

Le récent 11 novembre 2005, et ce n’est que justice, a permis aux médias d’honorer la poignée de Poilus survivants de 1914-1918, qui portent plus ou moins vaillamment leur cent années passées. On ne les compte plus, bien entendu, que sur les dix doigts de la main.

Par contre, c’est sur un doigt d’une seule main que l’on compte les survivants de la grande insurrection républicaine de 1851, et ce survivant est notre ami varois Adrien Sauvan, dit “Lou Rénaïré” : amis provençalistes et occitanistes, ne vous courroucez pas, je respecte la graphie de Sauvan quand il écrit, enfin quand il écrivait, car dorénavant Sauvan n’y voit plus très bien, ce qui n’a rien d’étonnant à 175 ans. Au fait, si vous ne savez pas ce qu’est un “rénaïré”, consultez vite le plus proche dictionnaire provençal-français. Mais rassurez-vous, Sauvan a mérité ce sobriquet dans le sens de “râleur, éternel mécontent” et aucunement dans celui de “pleurnicheur”.

J’ai profité de ce week-end de Novembre pour aller le rencontrer dans sa maison du Haut-Var, où il vit heureux, c’est-à-dire caché. Sauvan refuse toute idée de maison de retraite. C’est dans l’antique maison familiale qu’il demeure, à deux pas de la longue rue grise du village, mais un peu en dehors, au dessus des ferrages. Seulement les courts du tennis municipal ont remplacé les prés, et Sauvant râle, naturellement : “comme si on avait besoin de ça, nous autres on jouait à la paume place de l’église...”. Mais ses nombreux descendants, qui se relaient pour l’entourer et lui rendre la vie facile, ne manquent pas de sourire : Sauvan avait encore bon œil quand les tennis avaient été inaugurés, et il ne dédaignait pas de suivre les évolutions féminines en mini-jupes blanches...

Nous tairons donc le lieu : Sauvan dit et répète que sa longévité résulte de l’usage raisonné et décidé des produits de son terroir, et il ne tient pas à ce qu’un quelconque syndicat d’initiative, ou qu’un produit anti-vieillissement s’empare de lui en label promotionnel. Il ne tient pas non plus à être encombré de visites érudites intéressées : étudiants et chercheurs, journalistes, voire FR3.

Vous vous étonnerez alors qu’il me reçoive. L’explication peut sembler peu plausible, mais elle est pourtant vraie : Sauvan me reçoit comme il recevra volontiers tout Seynois, en reconnaissance, parce que après son arrestation en décembre 1851, et le calvaire des emprisonnements et des marches jusqu’à Toulon, il avait eu l’embellie inouïe de tomber à l’eau alors que le bateau pour l’Algérie était déjà sorti de la rade. C’était la nuit encore et les recherches n’avaient même pas été entamées... Embellie me direz-vous ? Certainement, car il avait presque aussitôt été recueilli par une barque de pêcheurs qui l’avaient ramené à La Seyne, où on l’avait réconforté, caché, remis sur pied... Et il s’était pour quelques années retrouvé à exercer son métier de forgeron aux Chantiers navals en plein essor... Il n’était retourné au village qu’après les dernières amnisties, quelques bonnes années plus tard. Et le maire nommé par le pouvoir avait eu le bon goût de ne rien signaler. Non seulement parce qu’ils étaient petits parents, mais parce qu’on n’est jamais trop prudent quand les haines marinent en proximité. Et un accident de chasse est si vite arrivé... Sans compter qu’on n’est jamais sûr du lendemain politique... En quoi le maire avait raison. Les Républicains non repentis avaient toujours la majorité dans la commune, et au conseil municipal. Et quand dans l’été 1870, après les défaites aux frontières qui avaient suivi le début de la guerre, la nouvelles était arrivée que Marseille avait proclamé Marianne avant même Paris, ils avaient levé le drapeau rouge et dansé la farandole dans tout le village.

Avec Sauvan, nous avons bien entendu parlé du temps de sa jeunesse, et ceci d’autant plus facilement que chez les personnes âgées, (Sauvan, on l’a vu, commence à avoir un âge respectable), la mémoire du proche passé s’efface alors que revient, vive et colorée, celle du passé le plus lointain. Par contre, dans le propos d’Adrien Sauvan, les souvenirs se brouillent quand on aborde les années 1900... Le siècle dernier lui échappe presque, et, hormis les nécessités quotidiennes, le présent lui est étranger.

De toute façon, comme à chaque rencontre, j’ai laissé Sauvan choisir de quoi et de qui il voulait parler... Je n’ai jamais entendu dans ses propos quoique ce soit qui infirme les travaux des historiens, et particulièrement les travaux remarquables de notre compatriote Émilien Constant... Et même si nous savons combien sont relatifs et discutables les témoignages, quel privilège rare, quel bonheur d’entendre évoquer ces époques révolues par un témoin engagé !

Comme à l’accoutumée, c’est le provençal qui revient quand Sauvan évoque le passé. Donc c’est du provençal traduit que je vous propose, et comme mon Sauvan refuse d’être enregistré, et qu’il serait vraiment impoli de prendre des notes, c’est de mémoire que je vous rapporte notre entretien. J’ai fait tout mon possible pour qu’il soit fidèle.

Je craignais un peu, je dois l’avouer, de l’entendre repartir sur les péripéties si souvent évoquées de décembre 1851, et en particulier sur l’erreur fatale commise par les chefs du détachement insurgé posté à Tourtour : de ce balcon haut-varois, ils dominaient la route qui mène de Draguignan, d’où devaient arriver les militaires, à Aups, où venait de passer la nuit le gros de la colonne des insurgés. Défaillance, incompétence, ignorance ? En tout cas, le détachement de Tourtour n’a pas pu, ou su faire ce qu’il fallait, et l’armée est allée sans coup férir surprendre et écraser les insurgés à Aups. Or Sauvan faisait partie de ce détachement de Tourtour... Vous imaginez la litanie des regrets...

À vrai dire, Sauvan a dû deviner mes pensées, et voilà comment il a commencé :

  C’est bien beau de toujours parler de 1851, petit [ça fait vraiment drôle de s’entendre appeler “petit” quand on est né en 1936], mais il faudrait quand même un peu parler de 1871, qu’un peu plus nous recommencions en 1871... Je me rappelle comme si c’était hier. C’était en février 71. Nous fêtions l’anniversaire de Février, la République de 48, c’était bien la première fois depuis vingt ans qu’on pouvait le fêter. Mais le cœur n’y était pas, oh non. Un mois avant, fin janvier, le gouvernement avait signé l’armistice, la capitulation...

  Mais quand même, vous aviez la République ?

  Oui, nous étions contents d’être en République... Mais quelle République ? La République des Blancs ? La Var avait bien voté pour les députés début février, nous n’avions élu que de bons républicains, mais l’assemblée de Bordeaux était une assemblée de royalistes, et c’est Thiers qu’elle nous avait empégué comme “chef du pouvoir exécutif”... Tu vois un peu ce que ça voulait dire : tout était ouvert pour la suite, ou Marianne ou le Roi... Et beaucoup étaient prêts à avaler bien de choses pour que ce soit Marianne, en définitive...

  À avaler quoi ?

  À avaler qu’on écarte les vrais républicains, les rouges “sang de bœuf”... Comme ils l’avaient fait déjà avec la Ligue du Midi [sept.1870 : elle unissait 15 départements du grand Sud-Est]. Censément qu’on risquait de faire péter la République, qu’on voulait séparer le Midi du reste de la France ! Alors que ce qu’on voulait, c’était mobiliser toutes les énergies du Midi, et même de l’Algérie, pour sauver la Patrie...

  Mais en vous commandant vous-mêmes...

  C’était la guerre, petit, et il fallait d’abord compter sur nous... Et on n’est pas des incapables. Pas la peine de toujours attendre les ordres d’en haut... Et puis, le gouvernement était loin, et Paris était assiégé... Cette guerre, au début on n’en voulait pas, c’était la guerre de Badinguet... Mais après le 4 septembre, c’était devenu la guerre pour sauver la Patrie et la République, et on voulait tout faire pour la gagner, cette guerre...

  Mais le gouvernement disait que, dans le Midi même, vous faisiez peur alors qu’il aurait fallu unir pour la Défense nationale... Gambetta était furieux...

  Parce que la Ligue avait interdit La Gazette du Midi, le journal des Blancs, des royalistes ? Parce qu’elle séparait l’Église de l’État, qu’elle supprimait les écoles religieuses, qu’elle chassait les Jésuites ? Mais Gambetta aurait dû être content, c’est son programme d’avant la guerre qu’on appliquait... Et quand nos jeunes volontaires partaient au front, par milliers, ils voulaient être sûrs qu’à l’arrière les Blancs et les capélans ne les poignarderaient pas... Mais voilà, la Ligue n’a pas duré deux mois. Ils ont eu sa peau en maîtrisant la commission révolutionnaire de Marseille, la première Commune de Marseille, début novembre.

  Ils, c’est le gouvernement ?

  Bien entendu... Et au même moment, ils ont voulu chasser Cotte, notre préfet, tu sais bien, Cotte de Salernes, un insurgé de 51 comme nous, un vrai républicain. Ils l’ont destitué. Mais on est descendus sur Draguignan, les Gardes Nationales des villages, et avec la Garde Nationale de Draguignan nous l’avons remis en place. Et pas question que le nouveau préfet arrive... Ça c’était en novembre de 70, je peux même te dire, le 10.

  Et le gouvernement a accepté ?

  Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse ? On était en guerre, et il était réaliste, le gouvernement. Mais on ne perdait rien pour attendre. On le savait bien en février, et c’est pour ça que notre fête était un peu triste... On suivait les événements de Paris. On lisait notre Progrès du Var, et on voyait bien que le gouvernement de Thiers voulait étrangler Paris... Cotte est passé plusieurs fois. Il nous disait de nous tenir prêts. Il avait demandé à l’Arsenal de Toulon 20.000 cartouches pour nos gardes nationales... Ils l’ont destitué. Alors on est redescendu sur Draguignan, et on a gardé Cotte. Et ça, c’était juste avant que la Commune soit proclamée à Paris, le 18 mars...

  Alors, vous étiez partisans de la Commune ?

  La Commune était dans le vrai. Elle appliquait notre programme radical d’avant la guerre... Elle séparait l’Église de l’État, elle faisait payer les plus riches, elle voulait la décentralisation et l’augmentation des pouvoirs de communes, de toutes les communes...

  Mais les Internationalistes, les socialistes...

  Qué internationalistes ? On en avait vu un d’internationaliste, qui tournait dans le Var juste avant la guerre, un Corse de Marseille [Bastelica]. Il disait pas que des bêtises, il disait des choses justes, mais ça valait pour les bouchonniers, les ouvriers du feutre, de la terraille... Ici, nous étions tous des paysans et des artisans, de bons républicains, “pas maï”... Oui, on était pour la vraie République, la Bonne, et donc on était pour la Commune. D’ailleurs, juste après Paris, Marseille l’avait proclamée, la Commune. On savait que Sisteron et Forcalquier avaient levé le drapeau rouge. Alors Cotte s’était fixé au Luc où il rassemblait les gardes nationales rouges. Nous y étions. Mais Toulon n’a pas suivi et Marseille a été battu... Et Cotte a été destitué pour de bon, cette fois... Fin mars, tout était joué. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? On a eu la visite de Brignolais et de Toulonnais, des jeunes, des avocats, qui parlaient bien. Ils disaient que nous, les anciens de 51, on était des “Intransigeants”, “que picaviam tròp fòrt”, qu’on avait pourtant été payé pour savoir ce qu’il en coûtait de s’insurger... À quoi bon s’insurger, puisque rien n’était décidé encore entre République et royauté, et qu’on avait le suffrage universel... On avait déjà la majorité des Varois, il fallait maintenant gagner la majorité des Français, et alors on l’aurait, la République... Et en attendant, il fallait préparer les municipales de fin avril... Ce qu’on a fait. On les a gagnées, bien entendu. Maintenant, nous n’avions plus qu’un souhait, que Thiers n’attaque pas Paris, que la paix civile soit maintenue... Notre conseil municipal avait envoyé une motion en ce sens... Tu connais la suite... Ils ont écrasé Paris. Mais quand même, ils n’ont pas osé rétablir la royauté. Il n’était pas fou, Thiers. Il savait bien que s’il avait fait ça, c’était vraiment l’insurrection générale. Mais quand même, en août, ils ont dissout les Gardes Nationales. Il a fallu rendre les armes...

  Et alors, qu’est-ce que vous avez fait ?

Sauvan s’était mis à rire :

  On a continué à vivre, petit. Et on s’est dit qu’ils avaient peut-être pas tort en tout, les avocats de Brignoles et de Toulon... Il fallait être réaliste, et se la gagner par le vote, la vraie République, puisqu’on avait pas pu la gagner autrement... Mais tè, voilà le plus beau, je l’entends qui arrive...

Le plus beau, c’était l’infirmier qui passe chaque jour. Et je les ai laissés, pour redescendre vers la côte, à travers les vignes rousses, jusqu’à l’autoroute où se pressait déjà le flot des Marseillais en retour dominical...

René Merle - Pt d’honneur de l’Association 1851-2001 19 novembre 2005