coty

Dans Figaro (j’écris bien sans article car) du 2 septembre 1931, on peut lire sous la plume de son patron, le grand industriel parfumeur François Coty, résolument promussolinien, fasciste, mais germanophobe, l’article suivant :

« Carte du chantage ou la Nouvelle France. Celle dont rêvent les responsables et les auteurs de la ruine des peuples et de la faillite du monde – La bourse ou la vie »
« Voici, pour l’édification des Français de toute classe, de tout rang, de toute opinion, de toute confession, l’étrange document que font circuler librement en Allemagne les social-nationaux, autrement dit les Hitlériens, sans que le fait soulève, dans les milieux politiques français et allemands, pas plus qu’en Angleterre, en Espagne et en Italie, la moindre protestation, fût-elle de pure forme.
Si nous avions, nous, Français, le mauvais goût de prêcher le démembrement de l’Allemagne, en nous y taillant, comme elle le fait, la part du lion, nous entendrions – on peut en être assuré d’avance – tant de ce côté du Rhin que de l’autre côté – un joli concert de protestations et de vociférations contre nos visées impérialistes.
Sans doute, les Hitlériens allégueront-ils, pour leur défense, que cette carte est apocryphe et que nous avons été mystifiés. Ils en donneront comme preuve deux grossières fautes d’allemand – Deutchreich et Englanden – qui ne nous ont pas échappé. Mais précisément, parce qu’elles sont trop grossières pour n’être pas volontaires, ces fautes nous paraissent avoir été mises là tout exprès pour servir d’alibi et permettre un démenti facile dont personne ne sera dupe. Car qui donc, sinon les Hitlériens, aurait pu concevoir cet étrange document qui confirme tout ce que nous savons par ailleurs des visées pangermanistes ?
Cette carte, que nous reproduisons fidèlement, nous enlève, comme on le voit, toutes nos frontières maritimes, partagées entre l’Allemagne au nord ( de Dunkerque au Havre), l’Angleterre à l’ouest, la Catalogne et l’Italie au sud, exception faite des Bouches-du-Rhône et de Marseille, que l’Allemagne se réserve dans sa part.
Cette carte nous prive, en outre, des barrières naturelles telles que les Alpes et les Pyrénées qui, depuis des siècles, défendent notre pays contre les invasions. Elle nous dépouille, encore de nos plus riches régions industrielles, celles du Nord et de l’Est, et de nos autres grandes villes : Lyon, Bordeaux, Nantes, Lille, Nancy, etc…
Paris, l’admirable proie toujours convoitée par l’ennemi héréditaire qui a, pour s’en emparer, quatre fois envahi notre pays en un siècle, devient, ô rêve ! une ville libre internationale !
International aussi le petit couloir qui, se glissant entre la Seine-inférieure devenue allemande et le Calvados, qui serait anglais, relierait Paris à la mer.
Le Finistère est donné comme station navale aux Etats-Unis pour s’assurer leur complaisante neutralité lors de cette opération de haut brigandage qui rappelle assez le premier partage de la Pologne et les procédés ordinaires de Frédéric II : il est démontré, une fois de plus, qu’il y a une tradition politique en Allemagne !
Ainsi démembrée, ruinée par la perte de ses contrées et de ses villes les plus riches, séparée de la mer, ce qui supprime radicalement sa flotte et ses colonies, dépourvue de frontières maritimes et montagnardes, la France ne serait plus qu’un noyau comparable à l’Autriche ou à la Suisse et tout juste capable d’entretenir une gendarmerie plutôt qu’une armée, ce qui consacrerait définitivement son impuissance et sa vassalisation.
Ce document inouï ainsi répandu sert l’Allemagne à deux fins.
Il exalte les ambitions insensées des Hitlériens qui, en jetant les yeux sur cette carte, croient être déjà les maîtres de nos plus belles provinces. Et c’est assurément pour leurs doctrines et pour leurs visées belliqueuses de leur parti, une très saisissante propagande par l’image qui frappe et conquiert, plus qu’on ne le croit, l’esprit du peuple allemand.
C’est vraiment la réalisation géographique du « Deutschland über alles ». L’échéance en est même fixée : l’année 1935.
Tous les pays intéressés à l’abaissement de la France et qui bénéficieraient de ce démembrement doivent contempler avec des yeux brillants de convoitise cette carte qui comble leurs vœux secrets.
Sur nous, enfin, elle agit à la manière d’un chantage habilement déguisé. C’est nous dire, en effet : « Voilà ce qui vous menace si vous n’apaisez pas, par vos sacrifices, les ambitions et les rancœurs du peuple allemand. Si vous n’acceptez pas de donner à la pauvre Allemagne tous les capitaux et tout l’or dont vous disposez, elle ira les prendre chez vous et partager en outre votre territoire. Exécutez-vous donc de bonne grâce si vous voulez la paix. C’est la bourse ou la vie ! »
Ainsi la partie de l’Allemagne qui se dit ennemie de la guerre, rejoint, en fait, par une autre voie et sous une autre forme, la doctrine des Hitlériens. Ces Allemands prétendus modérés portent tout simplement leur eau au moulin des pangermanistes.
Car au fond, tous ces gens-là sont d’accord et font le jeu les uns des autres et, sous des masques divers, il n’y a, en réalité, qu’une seule Allemagne.
Mais nous verrons que ce n’est pas seulement notre situation géographique qui est si férocement convoitée – et pas d’hier. On nous reproche aussi, avec non moins de férocité, notre indépendance économique et financière.
François COTY. »

C’est naturellement moins sur l’authenticité, bien douteuse, du document, que sur les thèmes dans l’air du temps (qu’il reflète) qu’il convient de se pencher. Passons sur le cadeau fait aux Anglo-Saxons, que certaines ambitions US de 1944 referont jouer. Les revendications italiennes sur le Sud-Est sont bien connues. Les poncifs occitanistes du temps sur la catalanité des terres d’Oc méridionales sont également pris en compte. Mais le fait majeur est sans doute cette résurrection de la Lotharingie, dans un axe qui était de fait vivant, et le demeure, bien plus que l’axe Marseille – Toulouse – Bordeaux, cher aux Occitanistes d'hier et d'aujourd'hui.