Toulon 1850

 Toulon 1850 (Letuaire)

 

Sur son très intéressant blog : http://retours-vers-les-basses-pyrenees.blogspot.fr/ « Partage d'archives publiques et privées liées au département des Basses-Pyrénées. 1790-1969 », Philippe Durut signale la présence de Pierre Arrambide dans mon dernier ouvrage sur l’insurrection varoise de 1851. Pierre Arrambide, qui joua un rôle très actif dans la conscientisation démocratique avancée à Toulon et dans le Var, sous la Monarchie de Juillet et la Seconde République, était en effet originaire des Basses-Pyrénées.

Philippe Durut a eu la gentillesse de nous tenir régulièrement au fait de ses recherches généalogiques concernant la famille Arrambide et nous faire profiter de sa connaissance de la région. Un grand merci encore !

La rapide fiche biographique qui suit est nourrie de ses précieuses indications ainsi que des recherches entreprises dans le cadre de l’Association 1851 en vue de la préparation de cet ouvrage. Elle précise ou corrige la bienvenue biographie publiée en son temps par le Dictionnaire Maitron.

Pierre Arrambide est né le 17 janvier 1810 à Aldudes et non en 1808 (comme dit le Maitron). Il est le fils de de Marie Chaharra Arambel, [vers 1774] et de Martin Arrambide, [1767], instituteur, secrétaire de mairie, et maire de 1816 à 1829. Il est donc un des enfants d’une famille un peu particulière dans cette petite localité rurale et pastorale en limite de l’Espagne.

En émigrant, Arrambide s’inscrit dans un mouvement qui touche largement la population d’Aldudes : Au XIX siècle, me précise Philippe Durut, cette population s'est  largement tournée vers l'Amérique du Sud (Argentine) et la  Californie. Mais lui choisit de demeurer en France.

Comment et pourquoi Pierre Arrambide va-t-il devenir ouvrier serrurier ? Y-a-il un rapport avec l'existence, à quelques kilomètres des Aldudes , des  mines de cuivre et des établissements métallurgiques de Banca ? Cette métallurgie attire des migrants venus des différents coins de France (et donc des mentalités différentes). Mais comment et pourquoi Arrambide va-t-il se retrouver ouvrier serrurier à l’Arsenal de Toulon sous la Monarchie de Juillet ? La raison ne peut être militaire : en 1830, il est exempté de service militaire en raison d’un frère en activité de service. Comment y est-il arrivé ? Le Maitron situe cette arrivée en 1843, et évoque un passage antérieur à Rochefort (autre localité d’arsenal). En fait, Arrambide a dû arriver très tôt à Toulon.  Le 14 août 1833 en effet , à 23 ans, il épouse à Toulon la fille d’un manouvrier, Magdeleine Julie Cayol [1812], dont il aura 4 enfants, dont trois (un garçon et deux filles) atteindront l’âge adulte (son fils Jacques Paul [1836] sera ouvrier tourneur sur métaux à l’Arsenal).

Port-Toulon-Letuaire

Letuaire : Toulon et l'Arsenal (à droite)

Il est probable que la venue d’Arrambide à Toulon s’inscrit dans la vague de migration nationale vers l’Arsenal, lors de la préparation de l’expédition d’Alger en 1830 et aux lendemains immédiats de la conquête. Le passage progressif de la navigation à voile à la navigation à vapeur entraîna un recrutement de spécialistes du travail sur le fer que la ville ne pouvait totalement fournir.

À l’Arsenal, Arrambide sera ouvrier serrurier – armurier, puis contremaître, respecté donc dans son travail, mais de plus en plus suspecté par l’autorité militaire à cause de ses opinions. Il est franc-maçon depuis 1842, et passera d’une loge « modérée » à une loge dénoncée comme démocrate avancée. Son nom apparaît dans la correspondance de Flora Tristan : il fait partie en effet de la petite phalange démocratique et ouvrière qui prépare sa venue à Toulon en 1844. Lors de la grève de l’Arsenal en 1845 (bien étudiée par Maurice Agulhon), il semble apparaître comme un des activistes.

On ne s’étonnera donc pas de le voir proposé par ces démocrates à la commission municipale mise en place le 19 avril 48. Les « modérés » y dominent, et la cohabitation est difficile avec ces « rouges » qui seront éliminés en juillet, après la répression de Juin. Arrambide continue à travailler à l’Arsenal où il mène une propagande démocrate-socialiste active. En juin 1849, il est victime de la vague de répression qui suit les événements parisiens du 13 juin. Il est licencié de l’Arsenal sous le prétexte d’un portrait de Ledru-Rollin affiché dans son magasin de contremaître. 

Commence alors une vie militante difficile. Arrambide devient diffuseur du journal démocrate-socialiste Le Démocrate du Var, qui s’accroche malgré les saisies, les procès et les amendes. Il parcourt le département, tout en conservant une activité militante à Toulon, où il est élu conseiller municipal en novembre 1849. En 1850, il est arrêté et condamné à deux reprises (février et novembre) dans ses tournées de diffusion. Sa femme, terriblement éprouvée par cette répression, meurt de chagrin.

Au début de 1851 Le Démocrate, accablé par la répression, doit cesser sa parution. Les amitiés qu’il avait nouées avec les démocrates de Cogolin et du golfe de Saint-Tropez lui permettent de trouver un emploi de comptable à la mine de plomb de cogolin.

C’est avec ces démocrates qu’il rejoindra la colonne insurgée en décembre 1851. Il fait partie de l’état-major plus ou moins informel de cette colonne, et, à la veille de la catastrophe finale, on lui confie une responsabilité majeure : avec 500 hommes, il occupe les hauteurs de Tourtour, qui dominent la route que doit emprunter le contingent militaire qui pourchasse la colonne insurgée. Sa mission est de lui couper la route. Las, le bon militant n’est pas préparé à la lutte armée, et, dans la nuit les militaires passent sans que la troupe d’Arrambide ait réagi à temps. Ils atteindront au matin les Insurgés massés à Aups et les mettront en déroute.

Accablé par cette lourde responsabilité, Arrambide sera semble-t-il tenu à l’écart par les démocrates qui ont pu fuir. C'est un homme brisé. Il ne sera pas du fort contingent de proscrits installé à Nice, alors piémontaise. Condamné à mort par contumace, c’est vers Londres qu’il peut fuir, avant de s’établir en Espagne. On l’y retrouve douanier, et il meurt à Mojacar, sur la côte andalouse, en 1858. Sa famille était demeurée à Toulon.