Cf : "Où va-t-on ? "
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/11/26/31027108.html

Comparaison n’est pas raison. Cependant, une fois de plus, confrontons les espérances d’une « vraie politique de gauche », formulées aujourd'hui « à gauche de la gauche », et au sein même du PS, avec ce qu’il advint à partir de 1936, dans l’expérience gouvernementale du Front Populaire, si souvent saluée depuis comme modèle et matrice d’une véritablement efficace « Union de la Gauche ».
Je n’ai jamais fait partie de ce qu’il est convenu d’appeler une formation trotskyste, mais pour autant je considère toujours comme éclairant le regard que Trotsky a pu porter, à chaud, sur des situations complexes. Même si la suite des événements a pu démentir, ou paraître démentir, ses conclusions.
Voici par exemple ce qu’il écrivait au début de l’été 1936, alors que toute la presse de gauche, du Populaire à l’Humanité, exprimait sa joie et sa confiance dans l’avènement du Front populaire.
Léon Trotsky, Où va la France ? Recueil d’articles.  Discussion et Polémique, n° 13. Éditions Librairie du Travail, Paris, 1936.

«  Préface.
 Cette brochure est formée d’articles écrits à des moments divers des deux dernières années et demie. Pour parler plus précisément : de l’offensive de la coalition fasciste-bonapartiste-royaliste du 6 février à la grandiose grève de masse de fin mai début juin 1936. Quelle grandiose amplitude politique ! Les chefs du Font populaire sont, assurément, enclins à attribuer le mérite du déplacement qui s’est produit vers la gauche à la clairvoyance et à la sagesse de leur politique. Mais il n’en est rien. La cartel tripartite s’est révélé être un facteur de troisième ordre dans la marche de la crise politique. Communistes, socialistes et radicaux n’ont rien prévu ni rien dirigé : ils sont subi les événements. Le coup, inattendu pour eux, du 6 février 1934 les força, à l’encontre de leurs mots d’ordre et de leurs doctrines de la veille, à chercher leur salut dans l’alliance de l’un avec l’autre. La grève de mai-juin 1936, aussi inattendue, porte à ce rassemblement parlementaire un coup mortel. Ce qui à un coup d’œil superficiel peut sembler être l’apogée du Front populaire est en réalité son agonie.
Comme les différentes parties de cette brochure datent de divers moments, reflétant les diverses étapes de la crise que traverse la France, le lecteur trouvera dans ces pages d’inévitables répétitions. Les supprimer aurait signifié détruire complètement la construction de chacune des parties et, ce qui est beaucoup plus important, enlever à tout le travail sa dynamique, qui reflète la dynamique des événements eux-mêmes. L’auteur a préféré conserver les répétitions. Elles peuvent même ne pas être sans utilité pour le lecteur. Nous vivons à une époque de liquidation générale du marxisme dans les sommets officiels du mouvement ouvrier. Les préjugés les plus vulgaires servent actuellement de doctrine officielle aux chefs politiques et syndicaux de la classe ouvrière française. Au contraire, la voix du réalisme révolutionnaire résonne dans cette acoustique artificielle comme la voix du « sectarisme ». Avec d’autant plus d’insistance faut-il répéter et répéter les vérités fondamentales de la politique marxiste devant l’auditoire des ouvriers avancés.
Dans telles ou telles affirmations particulières de l’auteur le lecteur trouvera, peut-être, certaines contradictions. Nous ne les avons pas écartées. En fait, ces prétendues « contradictions » viennent seulement du fait qu’on été soulignés divers côtés d’un seul et même phénomène à diverses étapes du processus. Dans l’ensemble la brochure, nous semble-t-il, a supporté l’épreuve des événements et, peut-être, se trouvera capable de faciliter leur compréhension.
Les journées de grande grève auront, sans aucun doute, le mérite de renouveler l’atmosphère stagnante, putride des organisations ouvrières, en la purifiant des miasmes du réformisme et du patriotisme, des genres « socialiste », « communiste » et « syndicaliste ». Bien entendu, cela ne se produira pas d’un seul coup ni de soi-même. Nous allons au-devant d’une opiniâtre lutte des classes. Mais la marche à venir de la crise montrera que seul le marxisme permet de se retrouver à temps dans la texture des événements et de prévoir leur développement futur.
Les journées de février 1934 ont marqué la première offensive sérieuse de la contre-révolution unie. Les journées de mai-juin 1936 sont le signe de la première vague puissante de la révolution prolétarienne. Ces deux jalons marquent deux voies possibles : l’italienne et la russe. La démocratie parlementaire, au nom de laquelle agit le gouvernement Blum, sera réduite en poudre entre deux puissantes meules. Quels que soient les prochaines étapes, les combinaisons et les regroupements transitoires, les flux et les reflux momentanés, les épisodes tactiques, dès maintenant il n’y a plus à choisir qu’entre le fascisme et la révolution prolétarienne. Tel est le sens du présent travail.
Le 10 juin 1936.
L.TROTSKY »

Conclusion qui, avec le recul, peut apparaître aberrante et dépourvue de réalisme politique. Les salariés en grève de 1936 voulaient-ils accomplir la révolution prolétarienne ? Sans doute pas du tout pour la plupart d’entre eux. Mais les fascistes français de tout poil comptaient bien prendre le pouvoir. « Mais enfin, ils ne l’ont jamais pris », me direz-vous. Ils ne l’ont jamais pris ? Et qu’a donc été l’avènement du pétainisme en 1940, porté hélas par le vote d’une Assemblée née du Front populaire, sinon, dans le chaos de la défaite militaire, la victoire depuis si longtemps attendue par l’extrême droite ?