Regnault_-_Liberte

J'évoquais récemment le point de vue d'Aragon (1936) sur la peinture réaliste et engagée dans le contexte tumultueux de l'immédiat avant-guerre.

Peinture engagée ? Ce qui me renvoie à cette brève charnière de la période révolutionnaire, où dans le retour au classicisme d'atelier s'affirme une peinture au service des idées nouvelles... J'ai ouvert le roman d'Anatole France Les Dieux ont soif :

"Evariste Gamelin, peintre, élève de David, membre de la section du Pont-Neuf"..."Dans son atelier s'entassaient, sous une couche épaisse de poussière ou retournées contre le mur, les toiles de ses débuts, alors qu'il traitait, selon la mode, des scènes galantes, caressait d'un pinceau lisse et timide des carquois épuisés et des oiseaux envolés, des jeux dangereux et des songes de bonheur, troussait des gardeuses d'oies et fleurissait de roses le sein des bergères.

Mais cette manière ne convenait point à son tempérament. Ces scènes, froidement traitées, attestaient l'irrémédiable chasteté du peintre. Les amateurs ne s'y étaient pas trompés et Gamelin n'avait jamais passé pour un artiste érotique. Aujourd'hui, bien qu'il n'eût pas encore atteint la trentaine, ces sujets lui semblaient dater d'un temps immémorial. Il y reconnaissait la dépravation monarchique et l'effet honteux de la corruption des cours. Il s'accusait d'avoir donné dans ce genre méprisable et montré un génie avili par l'esclavage. Maintenant, citoyen d'un peuple libre, il charbonnait d'un trait vigoureux des Libertés, des Droits de l'Homme, des Constitutions françaises, des Vertus républicaines, des Hercules populaires terrassant l'hydre de la Tyrannie, et mettait dans ces compositions toute l'ardeur de son patriotisme. Hélas ! il n'y gagnait point sa vie. Le temps était mauvais pour les artistes. Ce n'était pas, sans doute, la faute de la Convention, qui lançait de toutes parts des armées contre les rois, qui, fière, impassible, résolue devant l'Europe conjurée, perfide et cruelle envers elle-même, se déchirait de ses propres mains, qui mettait la terreur à l'ordre du jour, instituait pour punir les conspirateurs un tribunal impitoyable auquel elle allait donner bientôt ses membres à dévorer, et qui dans le même temps, calme, pensive, amie de la science et de la beauté, réformait le calendrier, créait des écoles spéciales, décrétait des concours de peinture et de sculpture, fondait des prix pour encourager les artistes, organisait des salons annuels, ouvrait le Muséum et, à l'exemple d'Athènes et de Rome, imprimait un caractère sublime à la célébration des fêtes et des deuils publics. Mais l'art français, autrefois si répandu en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Pologne, n'avait plus de débouchés à l'étranger. Les amateurs de peinture, les curieux d'art, grands seigneurs et financiers, étaient ruinés, avaient émigré ou se cachaient. Les gens que la Révolution avait enrichis, paysans acquéreurs de biens nationaux, agioteurs, fournisseurs aux armées, croupiers du Palais-Royal, n'osaient encore montrer leur opulence et, d'ailleurs, ne se souciaient point de peinture. Il fallait ou la réputation de Regnault ou l'adresse du jeune Gérard pour vendre un tableau.  Greuze, Fragonard, Houin étaient réduits à l'indigence. Prud'hon nourrissait péniblement sa femme et ses enfants en dessinant des sujets que Copia gravait au pointillé. Les peintres patriotes, Hennequin, Wicar, Topino-Lebrun, souffraient la faim. Gamelin, incapable de faire les frais d'un tableau, ne pouvant ni payer le modèle ni acheter des couleurs, laissait à peine ébauchée sa vaste toile du Tyran poursuivi aux Enfers par les Furies. Elle couvrait la moitié de l'atelier de figures inachevées et terribles, plus grandes que nature, et d'une multitude de serpents verts dardant chacun deux langues aiguës et recourbées. On distinguait au premier plan, à gauche, un Charon maigre et farouche dans sa barque, morceau puissant et d'un beau dessin, mais qui sentait l'école. Il y avait bien plus de génie et de naturel dans une toile de moindres dimensions, également inachevée, qui était pendue à l'endroit le mieux éclairé de l'atelier. C'était un Oreste que sa sœur Electre soulevait sur son lit de douleur. Et l'on voyait la jeune fille écarter d'un geste touchant les cheveux emmêlés qui voilaient les yeux de son frère. La tête d'Oreste était tragique et belle et l'on y reconnaissait une ressemblance avec le visage du peintre."