Articles parus dans la série "Chroniques varoises " dans le quotidien La Marseillaise,

On trouvera le texte complet des chansons en provençal citées dans ces chroniques dans René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910, 1996 – cf. sur mon blog : http://archivoc.canalblog.com/

 

I - Chronique 25 - À propos de Cuers et de l’exposition des Manja-Saumas

Le rapport au passé est bien sûr ambigu. Les généalogistes, les amateurs d’histoire locale, etc. sont-ils dans une nostalgie qui fait oublier le présent, ses déchirements, son devenir ?
A chacun sa réponse, mais je viens d’en rencontrer une qui m’a fort intéressé. Il s’agit de l’exposition photos que l’association “Lei Manja-Saumas” a consacrée à Cuers d’hier et d’avant-hier.
Quel kaléidoscope, quand une localité se regarde ainsi dans sa mémoire ! Les travaux et les jours, l’ordinaire et l’extraordinaire. Métiers et commerces d’hier, bals sur la place, robes 1890 et chapeau cloche 1930, sortie de la messe, écoliers posant par classes, soldats arabes aux “brailles” pendantes, au soleil de la Libération...
A travers ces destins entrecroisés que chaque photo évoque, c’est notre vie sur un siècle qui passe là. Le microcosme Cuers vaut pour la France.
Mais en plus une spécificité “cuersoise” donnait à l’exposition un caractère particulier : la rencontre constante tradition-modernité. Deux exemples :
Le majestueux patriarche de Valcros, en longue barbe blanche, entouré de sa famille, dans un bout du monde hors temps. Et le club des jeunes motocyclistes années 30, veste de cuir et grosses cylindrées.
Les cueillettes, aux gestes immuables. Et les ouvriers en tricot de peau 1950, autour d’un énorme moteur d’avion.
Cette rencontre des “racines” et de la modernité fait que, à quelques kilomètres de la grande ville, des localités comme Cuers ne soient devenues ni des “banlieues” ni des “villages provençaux” pour mauvais cinéma. Et que ce regard sur le passé nous ramène au plus vivant des présents.

René Merle - 28 avril 1996

 

II - Chronique 26 : “Voulen Blanqui !”

Devant l’exposition de Cuers, et ses deux versants tradition-modernité, je pensais à cet égard au rôle de Cuers dans notre histoire. “Lei couillouns dé Cuèrs” ont porté dans la mythologie varoise naïveté et ignorance brutale. Manière aussi pour les “Bien-Pensants” d’exorciser le refus du coup d’état de 1851 par les républicains cuersois et la terrible répression. Dérision facile adressée au berceau du socialisme varois.

Car, tradition et modernité absolue, ce sont des Cuersois qui ont initié le Var au socialisme.

Reportons-nous aux élections de 1876, décisives pour la jeune République. Le bloc conservateur-royaliste au pouvoir affronte la coalition républicaine. Les députés sortants du Var sont républicains.

Mais, à Cuers comme ailleurs, les républicains, unis contre la réaction, s’opposent sur le sens du mot République. Le jeune médecin Bernard, républicain exalté et polémiste redoutable sous l’Empire, prêche maintenant aux Cuersois une “République sage”. Les radicaux du Cercle de l’Avenir la veulent “démocratique”. Un de leurs dirigeants est Casimir Matton, cultivateur aisé. Parmi eux certains la veulent aussi “sociale”. Ainsi Jean-Baptiste Bertrand, l’ouvrier-cordonnier. Avec lui, on chante au Cercle ce “Chant doou poplé” :

“Poplé fouar, si léven en masso. / En répétan qué tèsto aqui / Per députa voulen Blanqui”.

Car Bertrand et ses amis appellent à voter Blanqui au premier tour. Blanqui le révolutionnaire socialiste est emprisonné depuis 1870. Il avait déjà passé une grande partie de sa vie en prison. La chanson exige sa libération :

“Oou vénérablé prisounier / Brisen la cheïno, et la fuvèllo...” (la fuvèllo = l’anneau de fer).

Blanqui obtient à Cuers près du quart des suffrages. L’initiative cuersoise annonçait la naissance du socialisme varois.

René Merle, 5 mai1996

 

III - Chronique 27 : Les Flotte et les Dol.

Le vote blanquiste de Cuers en 1876 marque un tournant.

A Cuers comme dans tout le Var, le souvenir de 1851 nourrit le républicanisme avancé. Mais des circonstances particulières font mûrir ici l’aspiration socialiste dans ce milieu radicalisé.

En témoigne l’engagement de deux familles apparentées, les Flotte et les Dol, familles de travailleurs, artisans, petits cultivateurs, comme bien des familles cuersoises. Leur destin illustre la rencontre du local et du national, du microcosme et du macrocosme.

Cassé par l’Ordre Moral, le cercle radical vit enfin officiellement après la victoire républicaine de 1877. Son nom, Cercle des Travailleurs, montre son orientation avancée.

Son président est Louis Dol (1839), cultivateur, propagandiste de l’espérance “rouge”. Avec lui Auguste Flotte, boulanger, le cordonnier Jean-Baptiste Bertrand, etc. Ils sont 33 à signer en 1878 le Manifeste aux Travailleurs français de J.Guesde, première relance du mouvement révolutionnaire après l’écrasement de la Commune.

Leur adhésion, qui contraste avec le peu d’échos varois, se comprend mieux en la rattachant à l’influence de deux enfants des familles républicaines Flotte et Dol.

Benjamin (1812), un des nombreux enfants du boulanger Flotte, tente sa chance à Paris dès les années 30. Il y devient cuisinier de talent, dirigeant révolutionnaire, ami de Blanqui. Condamné sous la IIe République, il part en Californie, y ouvre un restaurant, anime l’Internationale. Rentré en France à la fin de l’Empire, il agite Cuers, participe à la Commune de Paris et doit repartir pour l’Amérique.

Un frère Dol, Victor, a suivi son ami Flotte jusqu’en Amérique.

Dol et Flotte n’ont jamais perdu le contact avec Cuers, ils y ont semé l’idéal socialiste.

Annoncée en 1876, la moisson va venir à partir de 1879.

René Merle, 12 mai 1996

 

IV - Chronique 28 : Blanqui, Bouis et le socialisme

En 1879, les républicains “modérés” accèdent au pouvoir. Dans un souci de rassemblement et sous la pression d’une partie de l’opinion, le processus d’amnistie des Communards est engagé.

Libéré du bagne de Nouvelle-Calédonie, où il payait sa participation à la Commune de Paris, l’avocat toulonnais Casimir Bouis (1843), blanquiste de longue date, rejoint les socialistes cuersois. Flotte et Dol pourront venir librement à Cuers.

En octobre 1879, le vieux Blanqui, enfin libre, est accueilli à Toulon par des milliers de personnes. Le député radical Daumas est là : ce militant ouvrier sait ce que la prison veut dire : il a purgé dix ans de forteresse de 1850 à 1860. Par contre le maire radical Dutasta s’est abstenu. Blanqui est ensuite fêté à La Seyne.

Le lendemain il est reçu par la municipalité de Cuers. Le pouvoir ne pardonnera pas aux Cuersois cet accueil officiel, les drapeaux rouges devant la mairie, l’appel que lance Bouis pour l’amnistie complète. Matton (maire radical), Bertrand (le cordonnier socialiste, premier adjoint) sont révoqués.

Quelques jours après, mandaté par ses amis cuersois, Dol participe à l’historique congrès ouvrier de Marseille, où naîtra l’embryon du parti socialiste.

Dorénavant, les Cuersois vont implanter l’influence socialiste, notamment à l’occasion des élections. Dans leur circonscription qui ceinture Toulon, circonscription républicaine, ils présentent en 1881 le communard Bouis.

Le radical Maurel est élu au 1er tour avec 5840 voix, mais, malgré le peu de moyens de propagande Bouis obtient 1590 voix, il a la majorité à Cuers, Bormes et Ollioules. Le socialisme varois était né. En 1888, précédant la foule dans les rues de Cuers, c’est par dizaines que les drapeaux rouges des cercles socialistes du Var suivront le cercueil de Flotte.

René Merle, 19 mai 1996.