Hitler 33

Janvier 1933. Le gouvernement du chancelier Hitler (au centre). À gauche, le nazi Göring, à droite le conservateur Von Papen, vice-chancelier.    

Puisque, paraît-il, la répétition est la mère de la pédagogie, je reviens sur ce spectre de l'arrivée au pouvoir d'Hitler, qui hante légitimement la réalité politique française actuelle.

En ce qui concerne la situation allemande dans ces terribles années de crise 1932-1933, disons d'abord qu'il faut beaucoup de cécité, ou de mauvaise foi, pour renvoyer sur le seul KPD la responsabilité de l'arrivée d'Hitler au pouvoir. 

Mais l'essentiel n'est pas là.

Certes, comparaison n'est pas raison, et il serait malvenu de reporter l'éventail des formations politiques allemandes sur les formations politiques françaises actuelles.

Mais la situation allemande est vraiment un cas d'école pour expliquer l'accession au pouvoir d'une formation d'extrême droite, et à cet égard elle ne peut que nous interpeller. Car, sans nous lancer dans un cours d'histoire, il convient de rappeler que, contrairement à ce que croient beaucoup de jeunes citoyens, Hitler n'est pas arrivé au pouvoir par la violence et par un coup d'État, mais par le jeu "normal" des institutions démocratiques de la République allemande.

Et il convient aussi de rappeler que son parti, tout raciste et xénophobe qu'il était, était parfaitement autorisé.

Son drapeau, (qui portait l'emblème racial de la svatiska), était le drapeau rouge : en ces temps d'explosion du chômage, le parti nazi (NSDAP) ne voulait pas laisser aux communistes la défense du monde ouvrier et des laissés pour compte de la crise (beau laboratoire de toutes les récupérations "sociales" de l'extrême droite, dont la France connaît de beaux exemples par les temps qui courent). Pour autant, le grand patronat, très inquiet devant les potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière allemande, voyait dans le NSDAP (nazi), qu'il finançait, le meilleur rempart contre la protestation sociale.

Voyons donc, en allant vite. L'année 1932, année de crise économique et sociale, connut deux élections législatives.

En juillet, le NSDAP (nazi) en plein essor (37,4 %) siphonne les voix de la droite classique. [Bloc NSDAP  + droite = 44,8 %].

En face, une gauche profondément divisée depuis le bain de sang de 1919, (où les socialistes écrasèrent la révolution spartakiste). Deux partis principaux s'y opposent : SPD (socialistes) : 21,6 % - KPD (communistes) : 14,5 %. 

On revote en novembre. Le NSDAP baisse : 33, 1 % ainsi que le bloc NSDAP + droite : 43,9 %. Le SPD baisse aussi : 20,4 %. Le KDP augmente : 16,9 %.

Dans les deux cas, le Zentrum (centre) fait l'équilibre entre 11 et 12 %.

Les socialistes repoussent un appel solennel des communistes à l'union de toute la gauche pour s'opposer par tous les moyens au péril nazi.

Les socialistes refusent, et affirment leur confiance dans le jeu normal des institutions démocratiques.

À la demande des conservateurs et de l'ex centriste von Papen poussé par le grand patronat, le 30 janvier 1933, le Président de la République, (maréchal Paul von Hindenburg), demande au chef du parti national socialiste de former le nouveau gouvernement. Le chancelier Hitler forme un gouvernement majoritairement conservateur : les nazis n'ont que trois ministres.

On connaît la suite : la provocation de l'incendie du Reichstag, le 28 février, sert de prétexte à la suspension immédiate des libertés individuelles et à la chasse aux communistes (qui inaugureront les camps de concentration). L'interdiction du parti socialiste suivra vite. Tout cela avec la bénédiction de la droite, voire du centre...

La leçon allemande est donc clairement que l'extrême droite n'aurait pas pu accéder au pouvoir sans la démagogie sociale et raciale des nazis, sans le soutien économique du grand patronat, et sans le soutien politique de la droite.

Comparaison n’est pas raison, répétons-le. Mais on ne peut s'empêcher de considérer la situation actuelle à la lumière de ces événements vieux de quatre-vingts ans. Les observateurs politiques pointent la mutation du FN, où les "anciens" s'en tiennent toujours aux thèmes qui furent ceux du chef historique, et que rejoignent, ils s'en défendent à peine, les tenants de la droite dure : la fraternisation s'est opérée à l'occasion des récentes manifestations contre "le mariage pour tous", et l'osmose électorale est en cours. Les "nouveaux" affichent une dimension sociale et souverainiste (défense des "petits", des victimes de la crise, de l'Europe et de l'immigration) et laïque (contre les communautarismes), qui explique en grande partie la montée actuelle du Front.

Si l'expérience socialiste actuelle continue à décevoir, voire à décourager l'électorat traditionnel de la gauche, qu'adviendra-t-il ?

Peut-on imaginer un scénario à l'italienne, ou le parti néo-fasciste, après une cure de respectabilité et un changement de nom, a fini par être une des composantes de la droite de gouvernement ? Peut-on envisager l'apparition d'une puissante coalition de la droite dure et d'un FN campant sur ses positions classiques ? Peut-on imaginer, au contraire, la croissance, à visée hégémonique, d'une formation à façade "sociale", jouissant d'une forte adhésion populaire, qui finirait par phagocyter une grande partie de la droite ?  C’est le plus vraisemblable.