« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852)

front populaire

Paris - 14 juillet 1935

 

Sous des formes nouvelles et variées, le fascisme menace. Un petit retour en arrière sur la réaction unitaire antifasciste qui donna naissance au Front populaire, sur ses suites, et sur les leçons que l'on peut en tirer aujourd'hui.

Janvier 1934 – Le pâle gouvernement Daladier (à ossature radicale droitière) peine à régler les comptes de l’affaire Stavisky.
6 février 1934 – L’assaut des Ligues factieuses contre le Palais-Bourbon, contre le gouvernement discrédité et le régime corrompu, est brisé in extremis par le feu des forces policières.
Daladier démissionne. La droite triomphe : Gaston Doumergue forme un gouvernement dit d’Union nationale (avec des divers droite, - avec la figure charismatique de Pétain -, et des radicaux).
9 février 1934 – Puissante riposte communiste dans les rues de Paris. 9 ouvriers tombent sous les coups et les balles de la police du gouvernement.
12 février 1934 – Grève générale.  Immense riposte de masse unitaire. La jonction des cortèges du Parti socialiste (une S.F.I.O qui se disait – qui se voulait ? - encore révolutionnaire) et du Parti communiste scelle dans les faits la naissance du Front populaire antifasciste, « pour le pain, la paix, la liberté » et la "dissolution des ligues factieuses".
À l’évidence, les manifestants du 9 et du 12 ne s’étaient pas levés pour défendre le gouvernement droitier et radical dit d'Union nationale. Ils s’étaient levés pour défendre la République, une République à laquelle ils voulaient donner toute sa charge de démocratie et de justice sociale. La victoire électorale du Front populaire au printemps 1936 sera suivie d'un immense mouvement gréviste dépassant de loin le programme électoral du Front. Les ligues étaient provisoirement matées, mais l'unité de la gauche ne tarda pas à se fissurer. Les socialistes ne tardèrent pas à proclamer "la pause". On sait comment, après s'être ralliés sans enthousiasme au Front Populaire afin de sauver leurs sièges, les radicaux entérinèrent sa fin, jusqu'à la peu glorieuse année 1939 qui vit l'interdiction du PCF, puis, en 1940, la naissance de l'Ordre nouveau. 
S'il subsiste, le souvenir de la riposte antifasciste de masse de 1934, épisode politique s'il en était, est aujourd'hui renvoyé essentiellement aux historiens.
Par contre, aujourd'hui, prime l'appel à une riposte que l'on peut qualifier à la vite d'apolitique. Aucun contenu de progrès social et politique dans l'union considérée comme indispensable contre l'extrême droite.
On se souvient des énormes manifestations (sans lendemain) qui suivirent l'annonce de l'accession de Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002.
En janvier – février 2014 : quelques jours avant la déferlante rose et bleue du 2 février, la manifestation « Jour de colère » avait battu le pavé parisien (26 janvier).  Après Monsieur Badinter, Messieurs Valls, Dray, Assouline, et d'autres notables socialistes, ont alors évoqué la nécessité d’une riposte républicaine de masse. Il paraît que le Président aurait de même appelé, lors du conseil des Ministres du 29 janvier, à une mobilisation citoyenne et à un sursaut républicain, à moins que ce ne soit un sursaut citoyen et une mobilisation républicaine. Comme en 2002, la grand messe, Pipoles attitrés en tête, suivis des délégations du Boboland, plus la jeunesse humaniste, la plèbe docile et la piétaille électorale conviées à la figuration. 
Bon, cette manif. ne s’est pas produite en fait. Mais l’idée était dans l’air.
Nous avons vécu ensuite l’immense sursaut du 11 janvier, que le gouvernement s’est en quelque sorte approprié en en prenant la tête, avec une belle brochette de défenseurs patentés de la liberté de la presse.  Union nationale ! Union nationale !
Dorénavant, les mots « républicain » et « citoyen » sont mis à toutes les sauces. 
Las, les vilains électeurs du Doubs et les perspectives électorales de cette fin de mois ont quelque peu douché cet enthousiasme.
On entend alors le Président, son gouvernement, et une bonne partie des dirigeants socialistes appeler à la riposte républicains ceux-là même qu'ils ont démobilisés, découragés, exaspérés, en reniant leurs promesses.
On nous fait trembler avec la menace FN, et en même temps on nous dit que la riposte unitaire citoyenne, et républicaine par dessus le marché, interviendra à son heure, dans un invincible déferlement.
J’ose espérer que, comme en 1934, quand viendra la riposte, la nécessaire riposte, elle ne pourra être un appui à cette camarilla électoraliste arrogante et cynique accrochée au pouvoir, pas plus que la riposte antifasciste de 1934 ne fut un appui aux radicaux sans principes. Elle ne sera pas défense d'une république livrée au MEDEF et aux pires cléricaux par ceux-là même qui devraient la défendre. Elle ne pourra que porter l'espérance renouvelée de la République démocratique et sociale, inscrite d’ailleurs dans notre Constitution.
Mais… car il y a toujours un « mais », quels seront les supports sociaux, quels seront les supports politiques nouveaux de cette espérance ? Quelles garanties pouvons-nous espérer contre les retours, parfois inattendus, de « la combinazione » ? Quelles désillusions nous guettent ?