À la nouvelle du soulèvement fasciste, ce fut donc le cri immortel de Dolores Ibárruri le 19 juillet 1936, au balcon du ministère de l’Intérieur, à Madrid. « Ils » ne sont pas passés en cet été 1936, et la résistance héroïque des républicains les a tenus en échec pendant trois ans. Mais finalement « ils » sont passés… Et ma foi, le libre monde occidental ne leur a pas fait mauvais accueil au temps de la guerre froide, jusqu'à ce que, le caudillo une fois mort en paix, la movida fasse oublier les pauvres morts pour la République...

Pour autant, la terrible défaite de 1939 n’a pas enlevé sa force au cri de Dolores, qui a accompagné bien des résistances, de vraies résistances où l'on risque sa peau, mais aussi, hélas, des récupérations quelque peu déplacées, par rapport à ce qu'impliquait en gravité et en danger la riposte au pronunciamento franquiste de 1936… Mais bon, on a bien vu la candidate PS de 2007 saluée par le "Bella ciao" des Partisans, et ça continue aujourd’hui... Le ridicule ne tue pas toujours...

Mais justement, aujourd'hui ?

Et bien, aujourd'hui, le slogan est repris par les juvéniles groupes « antifaf » : " ¡ No pasarán ! - Ils ne passeront pas !" -
"Ils", ce sont les groupuscules violents d'extrême droite.
Mais la présentation que fait la télé des "antifaf" comme de leurs adversaires, les uns et les autres de noir vêtus, donne à l’opinion le sentiment qu’il s’agit là d’un affrontement groupusculaire rituel, hors du jeu politique "normal".
Qui pense vraiment cette extrême-extrême droite, aussi dangereuse qu'elle soit, est à la veille de prendre le pouvoir ? 
D’autant qu’aujourd’hui le Front National, devenu partie prenante de la vie politique "normale"  se démarque soigneusement de ces squadristes violents, et vise à une respectabilité justifiant toute sa place sur l'échiquier politique.
D'ailleurs, si le gouvernement envisage d'interdire certains de ces groupuscules, il n'a jamais été question d'interdire le FN. Ce qui fait dire au citoyen lambda : "arrêtez de nous bassiner avec le danger du Front National. Si c'est un danger, il faut l'interdire. Mais s'il n'est pas interdit, c'est qu'il n'est pas dangereux. Chacun a le droit d'exprimer ses opinions, pourvu qu'elles ne violent pas la loi".
La remarque est d'autant plus pertinente qu'à l'évidence le FN, dorénavant proclamé « premier parti de France », envisage clairement son accession au pouvoir, par les voies les plus légales qui soient, à savoir les voies électorales, soit en cavalier seul, soit plus vraisemblablement dans une alliance. 

Alors, « ¿ No pasarán ? »  Et pour ce, union sacrée contre le FN : « ¡ No pasarán ! » 

Gros malaise.

Car en effet, l’appel au combat labellise d'abord la ènième mouture d'un Front Républicain bien fatigué. Et labellise encore et surtout la sommation à toutes les composantes de la gauche de se ranger sous sa bannière rose, pour faire barrage au Front.
L'ironie serait facile, de pointer ce cynisme : appeller les victimes de la crise à soutenir ceux qui évitent de combattre les causes véritables de la montée du Front, à savoir le discrédit de la politique et le rejet de la politique sociale des... socialistes.
Mais à l'évidence, l'ironie, aussi justifiée soit-elle, est tout à fait déplacée. Car la possibilité est désormais bien réelle de voir, à terme, le FN passer de l'opposition à une participation gouvernementale.
Alors, quelle attitude adopter, quand les dirigeants socialistes disent à qui les critique :
"Cessez de nous brocarder, et faisons bloc contre le péril fasciste. N'oubliez pas que les sectaires communistes allemands (KDP), en combattant le PS autant que les nazis, ont permis l'arrivée de Hitler au pouvoir". 
Argument qui mérite doublement la réflexion, tant par rapport aux communistes allemands de 1932-1933 (et aux socialistes donc !), que par rapport à ceux qui se permettent de critiquer les socialistes aujourd'hui.
Nos socialistes se sont tirés doublement une balle dans le pied, d’abord en faisant leur la Constitution et le système présidentiel de la Ve République, ensuite, tout récemment, en mettant en place pour les élections cantonales un système dont ils pensaient bénéficier, mais qui ne profitera qu’au FN.
La pire des erreurs serait sans doute d’entériner l’union sans principes que prône un des gourous de la gauche bobo :

http://www.liberation.fr/politiques/2015/03/01/force-majeure_1212175

Mais la pire des erreurs serait aussi de ne pas considérer comme nécessaire une réponse unitaire.
Les mois à venir nous diront si la vraie gauche aura les moyens de sortir positivement de cette nasse, et de ne pas mener, une fois de plus, un combat seulement défensif au bout duquel est la défaite, une de plus…