Je poursuivais hier une tâche que je ne veux pas laisser à mes héritiers, (et même à Emmaus que ces vieilleries n’intéressent plus guère), à savoir dégraisser le mammouth de livres et de documents accumulés depuis ma jeunesse étudiante.

Je suis tombé sur les notes que j’avais prises en 1966 lors d’un voyage en fourgon aménagé qui nous (mon épouse, deux amis et moi) avait mené aux Indes (comme on dit), à travers les Balkans, la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Irak, l’Iran, le Pakistan, la République Indienne, et retour par le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, etc. mais par des routes différents, jusqu’à nos pénates.

(Entreprise qui apparaîtra sans doute saugrenue aux voyageurs d’aujourd’hui, auxquels un petit coup de low cost peut procurer les dépaysements les plus lointains…)

Voyage tranquille, bien que nous dormions à la belle étoile ou dans le fourgon. Seules (menues) anicroches : une bousculade sur un pont étroit au Pakistan, où les chauffeurs de camion ont la regrettable habitude de rouler au milieu et de ne jamais tenir compte des autres ; un caillassage au milieu des beaux champs de noisettes séchant sur les bords de la Mer Noire, en Turquie, avec à la clé le pare brise pété et pas remplaçable, d’où un panneau en isorel percé d’une fente horizontale du plus bel effet avec laquelle nous avons tenu jusqu’à l’arrivée.

La guerre qui avait pu ensanglanter certains de ces pays était bien loin : vingt ans, trente ans que des années de retour au calme et de prospérité relative avaient fait oublier. Seule ombre au tableau, la tension indo-pakistanaise qui avait dégénéré en guerre au Cachemire en 1965. Les choses semblaient calmées et la frontière terrestre était ouverte. Mais lors de notre retour elle était à nouveau fermée, et il fallut en catastrophe dégotter un cargo qui veuille bien nous embarquer avec notre fourgon de Bombay (Inde) à Karachi (Pakistan). C’est alors que je me suis félicité de pourvoir sortir quatre mots d’anglais et pas mal de bakchichs…

Mais baste, tout ceci n’était pas grave.

En relisant ces notes, j’ai pensé à l’innocence dans laquelle nous étions quant à l’avenir proche ou lointain des pays que nous traversions en toute tranquillité.

La folie des hommes…

La Yougoslavie ensanglantée et dépecée de 1991 à 1999, le pays kurde de Turquie embrasé depuis 1984, le Liban en proie à la guerre civile de 1975 à 1990, la Jordanie que nous avions parcourue jusqu’aux grilles de fer la séparant d’Israël dans le vieux Jérusalem, et que le conflit de juin 1967 devait amputer de la Palestine, l’Irak et l’Iran affrontée dans un conflit épouvantable de 1980 à 1988…

Sans parler, évidemment, des pays parcourus sans problèmes, que nous n’aimerions guère traverser en voiture aujourd’hui, la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan et ses marges pakistanaises.

Oui, folie des hommes qui se sont entretués et qui s’entretuent pour les meilleures et les pires raisons du monde, cependant que les marchands d’armes (notre pays y a toute sa place) se frottent les mains…