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On lit dans le quotidien de sensibilité communiste Ce Soir, 4 janvier 1945 :

 

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« Au micro de la BBC, le docteur Negrin devait adresser hier un message à ses amis américains. En dernière heure la diffusion – d’abord autorisée – du discours de l’ancien Président du Conseil fut interdite. Le gouvernement britannique explique cette interdiction en rappelant que le docteur Negrin n’avait été autorisé à se réfugier en Grande Bretagne qu’à la condition de cesser toute activité politique.
[Juan Negrin,1892-1946. Membre du PSOE (parti socialiste). Il avait été choisi comme Président du Conseil après les tragiques journées de Barcelone en mai 1937 qui divisèrent définitivement le camp républicain : les anarchistes de la CNT et de la FAI, les trotskystes, les marxistes anti-"staliniens" du POUM s'étaient opposés les armes à la main à l'autre camp républicain. Negrin va s'appuyer notamment sur le PCE (communiste), ce qui lui vaudra des haines inextinguibles.

Nous entendons souvent à la radio anglaise de nombreux réfugiés étrangers auxquels la même condition rituelle a été posée.
Si le message d’hier a été interdit, c’est évidemment parce que le docteur Negrin y met en cause, implicitement mais clairement, et condamne l’immixtion regrettable dans les affaires intérieures de certains pays libérés par les Alliés [on peut évidemment penser à la violente immixion britannique en Grèce, et à la politique soviétique en Europe de l'Est] . Il affirme que l’Espagne ne souhaite pas une telle intervention. Elle n’a pas admis l’intervention [décisive] sur son sol des nazis et des fascistes. Elle ne peut admettre l’intervention d’aucune puissance, fût-elle amie.
« Deux siècles d’expérience de l’intervention nous ont laissé d’amers souvenirs et nous ont coûté très cher [et la plus importante des interventions a toujours été, à différentes reprises, aux XVIIIe et XIXe siècles, l'intervention française]… L’Espagne veut éviter que des gardiens déguisés en amis ne fassent de nous des prisonniers. »
Une immixtion dans ses affaires serait aussi insupportable demain au peuple espagnol qu’elle le fut hier. Elle serait d’ailleurs inutile. Les Républicains espagnols se chargeront eux-mêmes d’abattre le régime franquiste. [Cet optimisme de janvier 1945 se fondait d'actions récentes : après 1941, le combat armé antifranquiste n'avait pas cessé pour quelques groupes de résistants. Les républicains exilés avaient participé massivement à la Résistance française. Ce sont eux qui constituèrent l'Agrupació de Guerrilleros Españoles (AGE), qui forma dès septembre 1944 des concentrations armées au long de la frontière espagnole. Franco en demanda la dissolution, en proposant même impudemment aux autorités françaises de faire intervenir l'armée franquiste. L'AGE tenta sans succès une pénétration armée de 4000 combattants le 19 septembre 1944 dans la Val d'Aran, à l'ouest de la Catalogne. On sait que cet optimisme sera dans l'immédiat démenti et que la lutte contre le franquisme sera longue et douleureuse jusqu'à la "transition" initiée par la mort de Franco en 1975]

 Ce qu’ils demandent seulement, à leurs amis démocrates, c’est de cesser de reconnaître internationalement, diplomatiquement, le régime des rebelles [Franco s'était insurgé contre la République] et de reconnaître le gouvernement porté au pouvoir par la volonté du peuple et qui demeure le seul gouvernement légitime. [le 27 février 1939, le gouvernement français, dernier avatar d'un Front populaire moribond, avait décidé la reconnaissance du régime franquiste. On se doute que dès sa prise de pouvoir en 1940 le maréchal Pétain allait consolider ces liens avec la dictature phalangiste. À l'automne 1944, le tout nouveau gouvernement de la République française se devait donc de prendre une décision.]

Le martyre de l’Espagne

Afin de prolonger sa dictature, Franco continue à emprisonner, à torturer, à tuer. Plus de trois cent mille républicains ont été assassinés. Plus de six cent mille sont emprisonnés. Franco espionne pour le compte de l’Allemagne [sans compter l'asile complaisamment offert aux dignitaires nazis et aux collabos français]. Il permet le ravitaillement des garnisons allemandes de nos côtes atlantiques [Dans la France libérée, poches de résistances allemandes à Dunkerque, Lorient, La Rochelle, Royan, Saint-Nazaire].
La rupture des relations diplomatiques avec l’Espagne franquiste doit être accomplie immédiatement dans l’intérêt de la France aussi bien que dans l’intérêt des Républicains espagnols, amis de la France.

Jacques SADOUL. »
 [1881-1956, journaliste, figure historique du communisme français]