guerrier

J’avais pointé en mars 2015 la mise à mort programmée de l’expérience Syriza.
« Comment mettre fin à une expérience de gauche qui ne dispose que d’une majorité relative (3) – la Grèce » »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/03/01/31522252.html
Ce qui ne m’a pas empêché de saluer avec enthousiasme le résultat du référendum.
« OXI ! »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/07/05/32318588.html

On connaît la suite. Et les citoyens français solidaires de la résistance du peuple grec n’ont pas manqué de se reporter, cet été, à l’abondance de textes parus dans la presse et les blogs, au sujet des ripostes possibles au delà de l’actuel règlement d’une partie de la dette (réformer l’UE, sortir de la zone euro, maîtriser le système financier, etc. etc, chacun dit la sienne), j’y reviendrai sans doute.
En attendant, en reprenant ce blog, je ne peux que dire combien je me retrouve dans ce billet paru dans L’Humanité, 22 juillet 2015 : « Un sentiment d’impuissance ».
Le point de vue du sociologue Jean-Claude Paye tranche avec les commentaires dont le quotidien communiste a accompagné la décision de Tsipras de passer sous les fourches caudines de la Troïka.

« Un sentiment d’impuissance – Jean-Claude Paye

Dans ses célèbres conférences, l’historien Henri Guillemin nous rappelait une phrase, datant de 1897, de Maurice Barrès, maître à penser de la droite nationaliste française : « La première condition de la paix sociale est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance. » Ce paradigme éclaire le résultat des négociations menées par Alexis Tsipras. Les citoyens furent appelés par leur premier ministre à se prononcer, à travers un référendum, contre les propositions de l’UE qui furent rejetées par 61 % des votants. À la suite, Tsipras accepte un accord encore plus défavorable pour les populations grecques. De plus, tout en se soumettant au diktat de l’UE, il déclare : « Je ne crois pas à cet accord. C’est un mauvais accord pour la Grèce et pour l’Europe, mais j’ai dû le signer pour éviter une catastrophe. »
La capitulation ne remet pas en cause son image : « On ne peut pas me reprocher de ne m’être pas battu. Je me suis battu jusqu’où personne ne s’est battu. » Or, il s’est totalement plié aux exigences des créanciers. Tsipras développe ici une procédure de double pensée qui consiste à annuler un énoncé en même temps qu’il est prononcé, tout en maintenant ce qui a été préalablement donné à entendre. Ainsi, le citoyen doit avoir la capacité d’accepter des éléments qui s’opposent, sans relever la contradiction existante. Il possède alors deux visions incompatibles. Le déni de l’opposition entre les deux propositions empêche toute conscience. Le discours a alors un effet de pétrification face à la toute-puissance des institutions européennes et enferme dans la psychose : aucune autre politique n’est possible.
George Orwell a déjà décrit dans 1984 le dispositif de « double pensée » qui consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent, alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux ». Il avait déjà identifié ces « principes de l’asservissement » qui destituent l’individu de toute capacité de résistance, qui ont pour fonction d’effacer chez le sujet « tout souvenir de l’existence d’un désir possible de résistance ».
La « politique d’austérité » imposée au pays a déjà en cinq ans fait baisser de 27 % le PNB et davantage le niveau de vie de la population. Le plan imposé ne peut qu’accentuer cette tendance : austérité accrue et augmentation relative de la dette. La Grèce ne pourra pas faire face à ses engagements, ce qui impliquera une nouvelle intervention extérieure. La sortie de la Grèce de l’euro pourrait être simplement reportée. De plus, la Grèce perd l’essentiel de ce qui lui restait de souveraineté nationale, car elle doit soumettre ses réformes au bon vouloir des institutions européennes. Où se situe la « catastrophe », dans un nouvel affaiblissement rapide et programmé du pays ou dans une sortie de l’euro permettant un défaut sur la dette ?
L’attaque contre le désir de résistance des populations prend tout son sens, non seulement en Grèce, mais au niveau de l’UE. Tsipras a voulu croire que ce qu’il considérait comme tabou, un « Grexit » induisant un démantèlement de la zone euro, l’était également pour ses interlocuteurs. Or, pour les dirigeants de l’UE et principalement pour l’Allemagne, la construction européenne est destinée à disparaître dans le futur grand marché transatlantique. La dissolution de l’UE dans une zone dollar ne peut se faire qu’au prix d’un important recul du niveau de vie et des libertés en Europe. Les populations de l’UE devront consentir au démantèlement de leurs acquis. L’expérience grecque conduisant à un sentiment d’impuissance prend alors tout son enjeu. »