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Malon (1841), fils du peuple rural devenu ouvrier, militant de l’Association Internationale des Travailleurs, avait soutenu ardemment la Commune de Paris. Il en paya le prix par neuf ans d’exil. Mais, dès son retour en France après l’amnistie de 1880, il participe à l’organisation du Parti Ouvrier, écartelé entre réformistes et révolutionnaires, qui, sans mépriser la réforme, estiment indispensable le saut qualitatif de la révolution. Malon rejoindra les premiers.

Voici le texte de lancement de sa Revue Socialiste (1885) qu’il n’est sans doute pas inutile de relire aujourd’hui.

« La Revue socialiste, que nous fondons, en élargissant le programme de celle qui eut son utilité en 1880, ne sera l’organe ni d’un homme ni d’une secte, ni même d’un parti ; elle sera le foyer où convergent toutes les idées de réforme et de transformation sociale qui, sous la pression des nécessités politiques et économiques, agitent si tragiquement notre époque. Car il est temps de dégager l’élaboration socialiste de tous les accidents de rivalités personnelles, d’ambitions particulières, de fanatisme d’école, d’intrigues de secte, de mêlée furieuse des partis, qui l’ont tant entravée jusqu’ici. Par suite, il nous a semblé qu’il pouvait être utile d’ouvrir un chantier de travail en commun à tous les socialistes de bonne volonté sans distinction d’école. Nous appelons tous ceux qui, sur le terrain de la liberté et de l’égalité républicaines, travaillent à l’avènement d’une société délivré de l’ignorance, de la misère, des dernières formes du servage ; à la suppression de l’antagonisme des classes, par l’organisation sociale de la production et de la distribution des richesses.

Quelle théorie, en effet, si large fut-elle, pourrait enfermer dans les mailles de son réseau de fer la pensée sociale contemporaine et résoudre dans tous ses détails, le problème social si complexe du XIXe siècle !

N’est-il pas dès lors nécessaire d’offrir à tous les chercheurs actuels du socialisme, qu’ils soient modérés ou violents, autonomistes ou autoritaires, pacifiques ou révolutionnaires, mutuellistes ou communistes, positivistes ou collectivistes, leur part de champ et de soleil dans une revue d’élaboration collective.

Nous le faisons, ne demandant que deux choses à nos collaborateurs :

1° - Apporter des investigations et des idées, non des invectives.

2° - Laisser au pape catholique les prétentions saugrenues à l’infaillibilité.

Cette conception des choses nous trace notre devoir. Nous apporterons d’une part, au socialisme, notre tribut de recherches et d’idées puisées dans toutes les directions de la pensée et dans l’observation des phénomènes sociaux de tout ordre. D’autre part, nous nous attacherons à écarter les intolérances doctrinaires, les préventions personnelles qui, comme une fumée de bataille, obscurcissent l’horizon de la démocratie sociale. Nous ferons ainsi, surtout en montrant combien est déjà grande la somme d’idées sociales communes immédiatement réalisables et combien il importe de travailler en commun, au lieu de s’entre-dévorer.

Nulle hésitation n’est possible à ce sujet, s’il est vrai (et qui oserait le nier ?) que les luttes personnelles entre socialistes sont un fléau sans compensation. N’est-ce pas à elles, plus qu’aux résistances et aux réactions conservatrices, qu’on doit les avortements successifs et si douloureux du XIX° siècle, en gestation d’une société nouvelle ?

Et, maintenant, accusera-t-on notre relativisme scientifique d’éclectisme modéré ? Il nous serait trop facile de répondre que, lorsqu’on passe son temps à afficher des théories bien pourléchées, bien exclusives, on se met en dehors du courant social ; on perd le sens des tendances de son époque et des aspirations populaires.

Il est évident qu’à courir devant soi, sans regarder si l’on est suivi, à la recherche d’un absolu miroitant et trompeur, on se sépare de la grande armée du progrès, cette minorité militante de l’humanité sans laquelle rien de durable ne peut être fait, et l’on se morfond dans le désert de l’utopie.

Certains sectateurs n’en veulent convenir. Pour eux, le hors de l’église, pas de salut, est un credo auquel ils se conforment rigoureusement. Le résultat de tout ceci n’est que d’excommunications en excommunications, de subdivisions en subdivisions, on en arrive à démoraliser et à disperser l’avant-garde de la révolution occidentale. Car il est dans la nature des choses que l’esprit humain, lorsqu’il est enfiévré d’absolu, dessèche, stérilise et tue tout ce qu’il touche, dans sa course effrénée et sans limites.

En conséquence, soyons toujours en avant de notre siècle ; mais en restant dans l’humanité ; soyons toujours en avant de la foule, mais en ne la perdant pas de vue. Ainsi envisagé, le champ d’action est déjà assez vaste d’ailleurs.

Il y a d’abord à continuer le travail non terminé des investigations de la critique socialiste, en l’étendant à tous les confluents de la science sociale : philosophie, morale, histoire, esthétique, éducation, politique, économie, etc. Il y a ensuite à procéder par voie de propositions positives, toutes les fois que l’observation rigoureuse d’un fait social permettra l’emploi de la méthode expérimentale. Il y a enfin à accumuler, à dégrossir à classer les matériaux de reconstruction, si accrus par le déploiement des forces économiques modernes et, notamment, par les nouveaux modes de production et d’échange, modes qui vont se généralisant, au prix de tant de bouleversements économiques, de tant de troubles politiques et de tant de douleurs prolétariennes.

L’accueil sympathique qui a été fait à ce programme, n’a pu que nous fortifier dans notre intention de l’observer à la lettre.

C’est pourquoi nous avons tenu à la reproduire, et à l’arborer ici comme un drapeau. C’est pourquoi encore nous répondons sans ambage aux interrogations qui nous ont été faites :

Non, il n’est pas exact que nous voulions créer un nouveau parti. Le socialisme ne compte déjà que trop de partis, divisés les uns contre les autres. Nous fondons un organe d’étude et de propagande socialiste, non pas, encore une fois, un nouveau groupement politique. […] »

 

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