Suite de : « Après les élections catalanes (2) »
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Il est facile de faire la leçon à nos politiques catalans si nous ne chaussons que nos lunettes hexagonales « radicales » : « quoi, un grand parti de gauche qui s’allie avec un grand parti de droite pour soi-disant gagner une indépendance chimérique, et qui, de ce fait, sacrifie ce qui est l’essentiel de la gauche… »
Il est tout aussi facile de dresser un constat désabusé si nous ne chaussons que nos lunettes « européennes » : « eh bien quoi, la gauche et la droite catalane s’entendent ? N’est-ce pas ce que font ouvertement les sociaux démocrates et les conservateurs allemands ? Et n’est-ce pas d’une certaine façon ce que font sournoisement en France nos deux grand partis institutionnels de gouvernement, qui se retrouvent sur la même longueur d’onde aux moments décisifs… »
La réalité catalane est sans doute un peu plus complexe.
Le passé n’explique pas tout le présent, mais il peut l’éclairer.
En fait, en allant vite, la donne politique actuelle, dans sa triple composante, est d’une certaine façon la fille de ce qui s’est joué à la charnière du XIX et du XXe siècles. Par triple composante, j’entends, bien rapidement, et donc bien schématiquement le mouvement bourgeois, le mouvement petit-bourgeois et le mouvement ouvrier.
Évoquons donc ce qui s’est joué dans cette charnière historique, en renvoyant pour la suite (période républicaine à partir de 1931, guerre contre l’agression franquiste – fasciste italienne – nazie de 1936 à 1939, longue et sombre oppression franquiste…) à l’histoire de la Catalogne et de l’Espagne toute si étroitement mêlées…

Le mouvement bourgeois :

Comme dans bien d’autres régions d’Europe, la Catalogne connaît à partir de la première moitié du XIXe siècle une revendication de reconnaissance en dignité de l’idiome natal (péjoré en patois par le centralisme madrilène), revendication qui passe en priorité par l’affirmation littéraire, portée par une coterie de poètes enthousiastes.
Mais, alors que l’immense majorité de la population, toutes couches sociales confondues, continuait à parler catalan, et à penser en catalan, cette revendication culturelle catalane aurait pu demeurer politiquement lettre morte si l’active bourgeoisie industrielle catalane, frustrée dans ses intérêts économiques par l’arriération et le libre échangisme de l’état central, n’avait pas rallié ce catalanisme à la fin du XIXe siècle, et ne l’avait soutenu d’un prudent autonomisme. À partir de 1901, la puissante Lliga regionalista (Ligue régionaliste), parti nationaliste conservateur, domine la vie politique catalane jusqu’au coup d’Etat du général Primo de Rivera (1923). Sans jamais rompre avec Madrid (un de ses leaders fut même ministre de la royauté), elle obtient le statut de la Generalitat de Catalogne.
L’identité catalane moderne s’est donc forgée en grande partie autour d’une bourgeoisie industrielle et urbaine qui n’avait que faire de la justice sociale : la moderne CiU en fut clairement l’héritière après la mort de Franco.

Le mouvement petit bourgeois :

Pour autant, dans le même temps que s’affirmait le nationalisme bourgeois, mûrissaient des courants catalanistes populaires, mêlant intellectuels, petits bourgeois et artisans, tous catalanophones, qui voyaient dans le catalanisme un outil de modernisation démocratique et de dignité culturelle, face à un pouvoir monarchique madrilène oppresseur, rétrograde et méprisant.
L’Esquerra republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne) naîtra de leur fusion en 1931 et qui, à la chute de la monarchie, proclamera aussitôt la République catalane, dans le cadre d’une république espagnole qui se contentera d’un rétablissement de la Generalitat supprimée par la dictature de Primo de Rivera. L’Esquerra dirigera la Catalogne pendant toute la période de la guerre anti-franquiste.

Le mouvement ouvrier

Alors que s’affirmaient de façon à la fois contradictoire et convergente le courant catalaniste bourgeois et le courant catalaniste populaire, la naissance d’un mouvement ouvrier combatif venait quelque peu troubler cette conscience interclassiste. Avec l’industrialisation, un flux de travailleurs venus de toute l’Espagne enflait le prolétariat autochtone, naturellement catalanophone (cette émigration intérieure, évidemment non catalanophone, n’a jamais cessé, et elle est plus forte que jamais aujourd’hui). La visée de ce mouvement ouvrier n’était pas initialement catalaniste, loin de là. Son adversaire était un patronat catalaniste rapace, qui ne lui faisait aucun cadeau. En témoignent la répression des grèves et, plus tragiquement encore, le sanglant épisode des pistoleros (1917-1923) stipendiés par le patronat et la Lliga pour abattre les responsables syndicaux.
Profondément pénétré par les idéaux socialistes et surtout, majoritairement, par les idéaux anarchistes, ce prolétariat n’était pas nationaliste : son horizon était à la fois espagnol, (dans la solidarité avec les autres luttes ouvrières et paysannes), et magnifiquement internationaliste.
Politiquement, il s’opposait naturellement à l’état central, rétrograde, clérical et despotique. En témoigne par exemple le sanglant épisode de « la semaine tragique » en 1909, où la grève lancée par le syndicat Solidaridad obrera contre l’envoi de réservistes vers le Maroc insurgé entraîne une insurrection populaire qui incendie les églises et les symboles du pouvoir.
Pour autant, cette opposition à l’État central n’impliquait pas une prise de position catalaniste. La prédominance électorale des catalanistes tenait aussi au fait qu’une très grande partie des prolétaires, gagnés aux idées anarchistes et donc à la seule lutte sociale, ne votait pas. Et la partie qui s’impliquait dans les élections ralliait le « Parti républicain radical » de l’aventurier politique Leroux, violemment anticlérical, dont l’horizon était celui de l’Espagne, et non celui de la Catalogne.
Ce n’est que progressivement que s’implantèrent des partis se réclamant du prolétariat et appelant à participer à la vie politique : parti socialiste, parti communiste, marxistes du P.O.U.M, etc., et que les anarchistes décidèrent de participer aux élections. Tous immergés dans la parole catalane, mais convaincus que le destin de la Catalogne est celui de l'Espagne entière, et de la lutte mondiale du Prolétariat.Et l’on sait quelles oppositions, souvent sanglantes, traversèrent leur unité forcée dans la lutte antifranquiste de 1936 à 1939. Je n’en traiterai évidemment pas ici, car ceci mérite une présentation approfondie qui dépasse le cadre de ce billet. Je mentionne seulement le fait que, dans la nuit meurtrière et humiliante franquiste, les grèves ouvrières catalanes, à partir de 1951, furent des coups de boutoir qui contribuèrent grandement à l’affaiblissement du franquisme. Aujourd’hui, si syndicalement les anarchistes sont loin d’avoir disparu, leur influence politique directe semble peu importante. Par contre, les communistes n’ont guère tiré profit politique de leur très dure lutte clandestine antifranquiste : en témoignent les hésitations et l’isolement relatif de l’Izquierda unida. Les socialistes catalans furent les grands gagnants de l’après-franquisme, mais leur passage à la gouvernance de la Generalitat, empreinte des mêmes concessions au « libéralisme » que celles de leur grand frère espagnol, ont signé leur déroute politique.

C’est ce vide politique que Podemos a tenté de colmater, avec la réussite que l’on sait lors des élections municipales, et l’échec relatif lors des élections pour le parlement catalan.