Malan

Dans son Tresor dóu Felibrige ou dictionnaire provençal français embrassant les divers dialectes de la langue d’oc moderne, Mistral expliquait à l’entrée « Malan » : événement fâcheux, disgrâce, trouble, malheur, nom de famille provençal.

Et c’était bien le nom de Jacques Jacob Malan, né vers 1665 à Saint-Martin de la Brasque, modeste localité du Luberon, qui mourut en 1742 à Stellenbosch, à l’ouest du Cap, dans cette pointe sud de l’Afrique, alors petite colonie hollandaise.

Saint-Martin de la Brasque avait en 1545 connu le terrible sort des localités vaudoises du Luberon, lors de le très chrétienne expédition guerrière initiée par le parlement d’Aix : villages détruits, populations massacrée, femmes violées et vendues, survivants envoyés aux galères.

Il fallut beaucoup de courage et de ténacité pour que quelques rescapés réinvestissent les lieux, où ils vécurent dorénavant dans la foi réformée, que la victoire d’Henri IV et l’Édit de Nantes leur permirent de pratiquer relativement librement.

On sait comment Louis XIV terrorisa par ses dragonnades les populations protestantes, avant de révoquer l’Édit de Nantes en 1685 et d’interdire le protestantisme.

En 1585, Jacques Jacob Malan avait 20 ans. Il fait partie de ces centaines de protestants du Lubéron qui, pour ne pas renier leur foi, fuient vers les États protestants. Beaucoup gagneront Genève, et au-delà les très calvinistes Provinces Unies des Pays Bas.

Les Pays Bas avaient crée un comptoir à la pointe Sud de l’Afrique, et le port du Cap était devenu une étape majeure pour la Compagnie néerlandaise des Indes qui exploitait notamment les richesses de l’Indonésie. Le comptoir avait besoin de bras et de savoir faire pour implanter l’agriculture, et notamment la viticulture, afin de fournir le nécessaire aux navires de la Compagnie. Demande fut donc faite aux réfugiés huguenots aux Pays-Bas de venir s’installer dans la région du Cap. Entre 1688 et 1691, quelque 1200 protestants ayant fui la France tentèrent l’aventure, et parmi eux de nombreux Provençaux.

Malan débarqua au Cap en 1688, après un éprouvant voyage de trois mois et demi. Il fut de ceux à qui l’administration fournit terres à défricher et outils dans cette région au proche Ouest du Cap, le « secteur des éléphants », qui fut dorénavant baptisé le « secteur des Français, Franschhoek », et fut progressivement transformé en pays de vignobles.

Malan épousa en 1699 Isabeau (Élisabeth) Le Long, veuve d’un autre expatrié provençal, Jean Jourdan. Leurs nombreux enfants, attachés à ces propriétés et à cette viticulture, ne parlèrent pas le provençal quotidien des parents, et ne lirent plus leur français biblique : les autorités avaient imposé la variante locale du néerlandais, l’afrikaner.

Un peu plus de deux siècles après la mort de Jacques Malan, en 1959, un de ses lointains descendants décédait dans cette même ville de Stellenbosch, devenue un haut lieu du Parti national afrikaner, (défenseur de la suprématie blanche), et capitale des Springboks, dont tant de joueurs portèrent des noms d’origine française, et provençale. Il s’agissait de Daniel François Malan (1874), prédicateur calviniste, chef du Parti national, et premier ministre de l’apartheid.

On peut méditer sur cette ironie de l’Histoire qui du jeune révolté contre l’oppression va à l’initiateur d’une autre forme d’oppression…