Je viens de recevoir ce message de l'ami Jacques Desmarais, de Montréal. Il se dispense de tout commentaire. 

" Permettez-moi de partager avec vous ceci, qui n'est pas de l'ordre de nos discussions d'hier, mais qui n'aurait pas pu advenir ailleurs que chez Nora et Bernard. Il est des jours comme ça marqué d'une pierre blanche à la faveur de la richesse inouïe des rencontres.
Je m'explique. Dans le courant des échanges lors du souper, voici que je capte au vol le nom de Carmen Quintana. C'est Éric qui en fait mention. J'apprends alors qu'il connaît madame Quintana, qu'elle habite Montréal, etc. Or, je suis très touché d'apprendre de si près cette connivence. 
Carmen G. Quintana, heureusement sauvée de la mort, est pour ainsi une des victimes les plus parlantes de la barbarie de Pinochet. Venue se faire soigner à Montréal, son histoire m'avait au plus haut point bouleversé. Si bien que j'ai eu l'impulsion, même plusieurs années après le fait, d’écrire un texte à la mémoire de « la grande brûlée des fachos ». Ce texte fut créé à la radio de Radio Canada vers 2007 par le poète Michel Garneau, puis publié dans mon recueil Poèmes cannibales (La Brochure, France, 2008; réimprimé en 2009 et récemment en avril 2016). 
Grâce à la gentillesse d'Éric, j'ai pu joindre par courriel Carmen G. Quintana qui m'a répondu ce matin même! Quel honneur émouvant pour moi! Elle dit avoir été très émue à la lecture du texte qui lui est dédié et ajoute : « Vous avez bien reflété la réalité de notre pays. Qui nous suit jusqu'à aujourd'hui. Merci beaucoup pour votre solidarité! »
Merci cent fois Éric d'avoir rendu possible cet échange inespéré!  
Pour ceux et celles que ça intéresse, je copie plus loin le texte qui est un peu long dans le cadre d'un courriel.
Une belle fin de lundi à tout le monde.
Jacques

 

LA TIRANÍA

Souvenir pendu au flanc d'une prairie de nécrose,
distillé, battu, coupé
souvenir, souvenir
de paraffine en croûte
dans la brousse
de tes cheveux grillés

ma fille torturée
tard la nuit
dans le fin fond des Amériques
torche vivante
laissée pour morte
au hasard d'une ruelle
perquisitionnée

Les soldats étaient
en train de pisser !

Le brasier du froid gagne
les jointures de l'âme,
ta fuite écharpée
qui perdure,
tes yeux de savane
fixant le ciel...

Les trophées de sable crissent
par le dedans de tes phares
ta peau d'escarres résiste
sur tes joues d'agnelle

souvenir, souvenir
de l'escadron du mépris
les tanks, les camions-citernes,
les carabiniers, toute la panoplie

Je t'ai vu entrer à l'hôpital
dans la civière crue des horreurs
avec une voix de momie

Soudain, la machine du régime
se démachiavelise,
fait semblant d'être Mère-grand...
C'est pour mieux te faire grincer des dents
mon enfant !

Les couteaux dans ta chair
n'ont plus de Président

Un dolor
paró todo el pueblo

Les beaux assassinats de village,
arrosés sec
par le museau des chiens
qui racolent les cadavres
au bruit des chaudrons,
pullulent dans les fossés
de la tiranía
à l'heure
où le flingue dur
se braque sur la tempe
du temps défenestré,

les civils au beurre noir
ne passent pas la dictée

il n'y a plus de ponts

le blême couinement de l'élite
rasant les tableaux à l'université

Regardez comme il fait beau
à la bourse de Santiago !

L'essence coule à flot
sur la grande murale
de la patrie sous cop

Hochet sans cervelle !
pour les mesdames
en étole de vison

Augusto n'aime pas le Chant général ?
Mais c'est excellent pour le peso !

Et le fard de la trahison
à talons hauts, à collet monté,
la promesse de la loi
épinglée dans le corps,
porte-poussière de l'ordre,
la pinoche du pouvoir secret :

Combien de balles fidèles
surveillèrent le sommeil des braves gens ?

Septembre lacrymogène
Silence de mort
barricades,
souvenir fumant
immolé, pisté

le détournement des mines
de cuivre

les braguettes flambant neuves

la represión

la violence, le vol du sang
les crachats dans le vin

le putsch,
les coups de cravache
dans le fleuve Neruda
lui qui par miracle
caressa tes cuisses
et ton ventre

lui qui par bonheur
te désaltéra
Carmen, Carmen

la grande brûlée
des fachos

Dis : où trouvais-tu donc
la patience de rêver
quand les barbelés
jappaient dans les livres
quand les vaccins de silex
clouaient les heures et les doigts
à la manufacture

quand se dardaient les bottes et les crosses
sur ta nuque frêle ?

quand la survie de tes veines
s'époumonait par-delà le mur de guêpes

quand tes propres os
déracinaient les coutures
de ton sexe

quand toucher la langue était mortel

quand l'Histoire officielle était tombeau ?

Où prenais-tu
ta réserve de sel et de ouate
et le courage d’aimer ?

Petites pattes démolies
qui n'entreront jamais
sur les fiches du musée
de la Guerre

Souvenir, souvenir
perdu dans le brouhaha des médailles,
des casquettes et des moustaches
endoctrinées

Mais répète encore
Carmen Gloria :
Pourquoi c'est vrai ?
Comment c'est fou ?
la manivelle du coup
les torchons de la magouille
les milices
la peur
les bûcheurs de jeunes
l'essorillement des gorilles
les autodafés
les crevasses dans la tête
les insomnies
le fuckaillage
dans les syndicats en escalope

Le stade

Les jeux de crible
les ongles arrachés
les électrochocs sur les couilles
et les garçons roux insoumis
fauchés à la douzaine
par le fusil des tortilleurs de la junte ?

Les femmes empochées
jetées vivantes à la mer ? 

Répète encore :
pourquoi ces faucons ont-ils charogné le cœur ?

Nécessité historique !
Accident de parcours.

Pas de responsables.

Carrières recyclées.

Crapules suprêmes exonérées.

Le tour est joué.

Croissance nette ragaillardie !

Libre échange
dans le labo du néo...

Rouges chaos désaccordés !

Recette du bonheur
miracle, miracle !
Autos de luxe
ballades à Valparaiso
barbecue légal
emplois, emplois
les beaux souliers vernis en vitrine

La CNI blanchie
publicité... publicité...............

Vive la démocratie recrachée !
ET EN AVANT LA MUSIQUE !

On racontera aux enfants d'école
que la CIA n'était pas impliquée !

On laissera sous-entendre
qu'il est bien normal
de respirer un brin,
de passer l'éponge,
d'oublier les moments troubles du passé...

L’amnistie ad vitam aeternam
Reconciliación nationale

Oublier le nom de ton ami
que les anges n'ont pas sauvé

Carmen, Carmen,
Carmen Quintana !

Oublier ton nom de famille

Et celui de Isabelino del Sagrado Corazón
de Jesús Allende Gossens.

1991-1997