article publié sur le site de l'Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines
http://www.1851.fr

 

Ces dernières années, j’ai souvent indiqué sur mon blog, et sur le blog de l’Association 1851, combien la matrice des années françaises 1848-1851 me paraissait féconde, pour le meilleur et pour le pire ; je soulignais, en effet, que raviver son souvenir (sans y chercher modèle) me paraissait opérant par rapport aux impasses politiques dans lesquelles nous butons, faute de pouvoir prolonger d’actions efficientes nos constats désolés sur le présent.

On connaît le contexte de ces années 1848-1851. Une République aussitôt volée au peuple parisien qui l’avait mise en place, une République de l’Ordre bourgeois engendrant la Constitution présidentielle autoritaire de 1848 (modèle de la nôtre) et par là même le Césarisme à la française.

On se souvient de la querelle des emblèmes, le tricolore de la Nation et le rouge de la République sociale, rouge dont l’exigence, - aussitôt niée par le verbiage humaniste d’un Lamartine -, parut définitivement vaincue dans le solo funèbre du prolétariat de Paris, de Rouen, de Marseille en 1848, de Lyon en 1849 ; un prolétariat alors infiniment minoritaire, dont l’exaspération fut  jugée a posteriori aventuriste, voire suicidaire, par les tenants du suffrage universel, bien au chaud dans leur quiétude petite-bourgeoise : « Prenez le bulletin de vote, que diable, et non pas le fusil… ».

L’écrasement du prolétariat sembla un temps sonner le glas du républicanisme révolutionnaire. Mais alors, de façon surprenante pour qui ne voyait se ranger derrière la bannière rouge qu’un prolétariat vaincu, c’est des profondeurs de l’immense masse paysanne et artisane que viendra la relève. On sait comment, grâce à un militantisme effréné, les « démocrates socialistes » réussirent en quelques mois à souder les espérances populaires autour d’un programme concret, et parfaitement réalisable : défense de la petite propriété contre l’emprise des Gros et l’Usure rapace, mise en place d’une éducation nationale, laïque, et gratuite.

On sait enfin comment les plus décidés de ces militants doublèrent l’action légale d’une préparation clandestine à l’affrontement inévitable.

Ce « front de classes » démocrate socialiste fut efficient dans la reconquête électorale d’une opinion abusée, mais il fut, on le sait, en dernière analyse impuissant devant la démagogie césarienne et la force brutale.

On a pu par la suite faire la fine bouche devant cette combativité paysanne et artisane, condamnée par l’histoire : son idéal n’était-il pas celui des « Sans Culottes » de 1793, petits propriétaires républicains, jouissant honnêtement du fruit de leur travail, et libérés de l’oppression des « Gros » ? Idéal bien entendu condamné par l’irruption du capitalisme moderne. Je me souviens d’un colloque, dans l’Yonne, où un historien du mouvement ouvrier me demanda, non sans condescendance, s’il ne valait pas mieux traiter de « la Sociale » à venir que de ce radicalisme populaire anticipant la Troisième République ?

En fait, il y a, je crois, une grande différence entre nos radicaux des années 1870-1880 et ceux de 1848-1851 : l’idéal républicain égalitaire persistait certes, mais il convient de mesurer l’énorme déperdition de fraîcheur et de vertu politique, après 20 ans de souillure impériale et capitaliste. On ne sort pas indemne de pareille épreuve, et la transformation fondamentale que réclamaient en 1850 les tenants de la Constitution de 1793 se réduisit après 1880 à un réformisme pépère, qui donna à la mouvance « radicale » sa tonalité si souvent ridiculisée.

Tout ceci est bel et bon, mais quel rapport, autre qu’affectif et mémoriel, avec ce que nous vivons aujourd’hui ? Un prolétariat laminé, mais capable encore de sursauts défensifs ; une masse de salariés des services (privés ou publics) inquiets devant la dégradation de leurs conditions de vie et l’insécurité de l’emploi ; des classes dites moyennes jusqu’à présent relativement à l’aise, mais qui ne sont plus toujours à même d’assurer à leurs enfants un avenir aussi positif que leur présent…

On sent bien qu’il serait indispensable, au-delà des revendications catégorielles, qu’un « front de classe » unisse vraiment ces catégories (qui souvent s’ignorent) dans une lutte résolue contre le néo-libéralisme générateur de tous ces maux.

C’est ici, en ce qui me concerne, qu’intervient le souvenir de la période 1848-1851, où paysans et artisans luttèrent pour le maintien de leur petite propriété, et, partant, de leur sécurité, alors que les voies ferrées naissantes et les capitalistes leur proposaient le chemin de l’exode rural.

Aujourd’hui, la masse qui peut œuvrer pour un changement de société n’est bien évidemment plus seulement celle des paysans, laminés par « la modernisation », mais celle des salariés et des artisans.

Je voyais récemment dans un de ces débats dont notre télé a le secret une sémillante jeune économiste proclamer que la lutte contre la loi travail était une lutte rétrograde, que l’aspiration à la sécurité des CDI était un leurre dans une société où l’on changera souvent d’emploi, que l’avenir est au mouvement moléculaire des énergies de l’auto-entreprenariat, bref, que CGT, FO, FSU et Sud peuvent ranger leurs bannières, car leur combat va à contre-courant de l’histoire, dans une France grande ouverte à la mondialisation et, partant, à la désindustrialisation.

C’est tout l’enjeu idéologique de notre période qui se joue ici. Le mouvement social ne doit pas se laisser démoraliser ou abattre par les propos des vendus au capital, qui estiment que toute lutte est inutile, ou nuisible. Le mouvement social ne peut pas seulement regarder en arrière, comme nos démocrates socialistes de 1850 regardaient vers 1793 en occultant les réalités nouvelles du capitalisme industriel. Mais à ce mouvement de proposer un avenir qui ne verrait pas le monde à l’aune du profit, mais qui mettrait les infinies possibilités techniques et scientifiques au service du peuple, un avenir qui desserrerait (avant de la supprimer) l’emprise du capital sur la République, un avenir qui ouvrirait la voie d’une vraie démocratie.

Puissent l’enthousiasme et la combativité de nos aînés de 1848-1851 nous encourager dans cette lutte sans doute bien difficile, mais combien nécessaire !