Le microcosme étant souvent la clé du macrocosme, avant de vous expliquer pourquoi il y a des Français avec lesquels je me refuse à parler français, je vais vous expliquer pourquoi il y a des Provençaux avec lesquels je me refuse à parler provençal.

Le hasard a voulu que l’environnement local et familial a fait de moi un bilingue (français et provençal), plus une forte dose d’italien (ma chère grand-mère paternelle était une Toscane tôt émigrée en Provence, où elle avait épousé un ouvrier des chantiers navals : le provençal local de son temps lui était aussi familier que le français et l’italien, et je lui dois beaucoup en la matière).
Je n’ai jamais regretté cette richesse linguistique, même si ce provençal (que j’ai appris plus tard être un des rameaux de la langue d’Oc) m’ouvre essentiellement les portes du passé, alors que l’italien m’ouvre bien des portes du présent…
À constater la rareté de rencontrer dans ma ville littorale, en-dessous de ma couche d’âge, quelqu’un qui parle français avec l’accent provençal, vous pourriez penser que mon cœur fondrait de nostalgie s’il m’arrivait, rareté encore plus extraordinaire, de rencontrer, en dehors de quelques familiers, quelqu’un qui me parle provençal. Je l’avoue bien volontiers, je suis heureux alors d’entendre cette langue du cœur. Ça a été le cas par exemple lors de la Fête que j’évoquais sans un billet précédent (« Handicap, Fête de l’Été », quand une dame du personnel de service a dit un mot gentil à ma fille en provençal bien local, et qu’une joyeuse conversation en a suivi. Donc, clairement, j’aime parler provençal.
Et pourtant, ce n’est pas toujours le cas, loin de là. Le fait que j’ai beaucoup étudié la situation linguistique dans le Sud-Est aux deux siècles passés, (et que j’ai consacré un blog à la question : http://archivoc.canalblog.com/), m’amène à connaître certains provençalistes organisés (je dis bien certains, il en est d’autres bien fréquentables, tant dans le Félibrige que dans l’occitanisme provençal). Et je n’ai pas envie de parler provençal avec ces gens-là, chantres de l’identité synonyme d’exclusion de l’Autre, santons dérisoires d’un mistralisme dans lequel, tout triste conservateur qu’il ait été, même Mistral ne se reconnaîtrait pas, apologistes d’une Provence mythique qui, telle qu’ils l’imaginent, n’a jamais existé et n’existe pas, sinon dans l’alliance du sabre et du goupillon, et dans les délires de l’État français, entre 1940 et 1944 (voyez la presse aux ordres de l’époque, que Gallica nous restitue aujourd’hui).
Voilà pourquoi je n’ai pas envie de parler provençal avec ces gens-là, bien en cour à la région PACA, qui croient la partie gagnée en agitant le grelot de la connivence entre locuteurs de la même langue… 
Quant au français, qui est mienne, qui est la langue dans laquelle je pense, je dirai aussi que je n'aime pas parler cette langue avec certaines gens, ceux qui, comme notre ex-président, au mieux de sa forme gestuelle et de ses mimiques, agite (c’est bien le mot) le grelot de l’Identité de la France, vieux pays chrétien, menacé par des intolérances communautaristes de tous poils… Le fait que je partage la même langue avec ces chantres de l’identité close, l’identité de l’exclusion, ne m’incite pas à fraterniser avec eux… D’ailleurs, Pétain aussi parlait français, et je ne crois pas que cela ait créé la moindre connivence entre lui et ceux qui, comme mon père, lui résistèrent au péril de leur vie.