M

J’ai souvent écrit sur ce blog que la Seconde République était à bien des égards la matrice de nos institutions et des impasses dans lesquelles elles nous plongent.
Ainsi de ce suffrage universel que nos puissants affirment vénérer, mais qu’ils n’hésitent pas à violer lorsqu’il ne satisfait pas à leurs vœux. On sait ce qu’il advint du NON des Français à la constitution européenne (2005), aussitôt transformé en OUI par le vote parlementaire droite – socialistes.
Mais revenons à 1848.
Née de l’insurrection parisienne des 22-24 février 1848, et proclamée le 24, la Seconde République allait aussitôt, par son décret du 5 mars 1848, instituer le suffrage universel (masculin), en lieu et place du suffrage censitaire qui assurait la domination des possédants.
L’ouvrier socialiste parisien Louis Marie Bosredon, dessinateur et caricaturiste largement diffusé dans la capitale, salua cette décision par un dessin devenu célèbre : le travailleur quitte le fusil pour le bulletin de vote. L’ère des insurrections parisiennes ou lyonnaises est close. Place à la démocratie des urnes.
Presque unanimement partagé par la classe politique, y compris par les « modérés » comme Tocqueville (certains de leur emprise sur le monde rural, largement dominant dans la France d’alors), ce salut au suffrage universel (masculin) ne convainquit pas à l’extrême gauche. Ainsi l’inlassable lutteur Auguste Blanqui [1805] (1), dans une adresse de son club communiste, la Société Républicaine Centrale, datée du 7 mars, demanda « l’ajournement indéfini des élections et l’envoi dans les départements de citoyens chargés d’y porter la lumière démocratique. »
Il persistait encore avec vigueur la semaine suivante : « Notre âme s’indigne à la pensée que les oppresseurs puissent recueillir le bénéfice de leur crime ; c’est un sacrilège de faire mentir à leur propre salut dix millions d’hommes, d’arracher à leur inexpérience la sanction de leur esclavage. Ce serait un défi insolent aux barricades de février. Le peuple ne sait pas, il faut qu’il sache. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni d’un mois. Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop d’accorder une année à la liberté ? Paris, le cœur et le cerveau de la France, ne reculera pas devant le retour offensif du passé. »
Blanqui n’obtint qu’un report de deux semaines des élections d’avril, qui assurèrent une large victoire aux conservateurs « républicains du lendemain » et aux républicains « modérés » du National.  Résultat qui justifiait l’optimisme de Tocqueville par rapport à l’emprise des notables sur les masses rurales.
Une République qui bafouait les aspirations sociales de ceux qui l’avaient fait naître ne pouvait que récolter la tempête. L’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848 fut écrasée dans le sang, au nom de la légalité républicaine, proclamée par les représentants du peuple qui, comme Victor Hugo, prenaient la tête des forces de répression.
Mais le pays rural ne fut pas « contaminé », bien au contraire, par les miasmes rouges de la capitale, et les « modérés » demeuraient donc plus qu’optimistes sur leur avenir électoral.
Cet optimisme fut quelque peu tempéré par les résultats de l’élection présidentielle de décembre 1848, qui vit les « masses » rurales assurer le triomphe de l’aventurier attrape tout Louis Napoléon Bonaparte (74,33%), sur le républicain « modéré » Cavaignac (18,91%), renvoyant à leur néant apparent le démocrate-socialiste Ledru-Rollin (5,06%), le socialiste Raspail (0,51%), le solitaire Lamartine (0,23%), et le monarchiste Changarnier (0,06%).
Et cet optimisme fut encore plus tempéré par les élections législatives de mars 1849, qui donnèrent une nette victoire au « Parti de l’Ordre » conservateur. Mais ces élections attestaient aussi d’une très importante remontée des démocrates-socialistes que l’on avait pu croire anéantis après leur très sévère défaite à la présidentielle de 1848.
Une série de scrutins partiels confirmèrent ensuite la montée en force de ces « Rouges ». La parade officielle fut la loi du 31 mai 1850 qui restreignait considérablement l’accès au suffrage pour les masses populaires, et au premier chef pour les ouvriers.
On connaît le célèbre discours de Victor Hugo lors de la discussion de cette loi : la restriction du suffrage universel ne pouvait que pousser les exploités du côté du fusil…
« Le côté profond, efficace, politique, du suffrage universel fut d’aller chercher dans les régions douloureuses de la société, l’être courbé sous le poids des négations sociales, l’être froissé qui, jusqu’alors, n’avait eu d’autre espoir que la révolte et de lui apporter l’espérance sous une autre forme et de lui dire : Vote, ne te bats plus ! Le suffrage universel, en donnant à ceux qui souffrent un bulletin, leur ôte le fusil. En leur donnant la puissance, il leur donne le calme. »
On sait comment le Prince-Président régla le problème par son coup d’État de décembre 1851, et par le rétablissement du suffrage universel (masculin) intégral. Le Second Empire allait désormais, et pour toujours, implanter l’ordinaire du vote, sans craindre la contestation : plus que la trique, c’était le contrôle des esprits par la propagande qui allait primer.
On ne peut dire que l’entreprise n’ait pas eu de suites durables. 

(1) Cf. sur ce blog la catégorie "Blanquistes" : 
http://merlerene.canalblog.com/archives/blanquistes/index.html