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Je suis désolé d’avoir écrit abruptement en conclusion de mon récent article « Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme ? » que « je considère toujours avec beaucoup de prudence, (pour ne pas dire plus), ce "matérialisme dialectique" que je ne parviens pas à dissocier de la métaphysique qu'il prétend renvoyer à son néant (si j'ose dire)... ». J’aurais dû d’abord en parler avec toi, bien que ce soit fort difficile : il faudrait que tu sois encore parmi nous, (auquel cas, tu aurais cent cinq ans… Mais tu nous as quittés en 1969, et j’ai aujourd’hui vingt-deux ans de plus que tu n’en avais en disparaissant).

Je voudrais donc te préciser, non pas sur le matérialisme, qui ne me gêne en rien, au contraire, mais sur la méthode dialectique, cette fameuse dialectique de la nature transférable à l'histoire...
Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire, (car chacun sait qu’il n’est pas toujours facile de parler avec ses parents, et que le plus souvent le non-dit et l’implicite tiennent lieu d’échange), mais je te voue une immense reconnaissance pour m’avoir offert l’Anti-Dühring, d’Engels, dans mes quinze-seize ans, et de m’avoir conseillé de l’étudier crayon en main. Et je ne regrette pas, loin de là, (en dépit de tout ce que j’ai pu apprendre depuis sur Joseph Vissarionovitch Djougachvili) que tu m’aies proposé la lecture de ce passage de l’Histoire du Parti Communiste Bolchevik de l’U.R.S.S, soigneusement (religieusement ?) annoté par tes soins, où le camarade Staline présentait la théorie du matérialisme dialectique et historique, « fondement scientifique du marxisme-léninisme ». (http://marxiste.fr/staline/diamat.html)   

En me proposant ces lectures, que tu n’as jamais fait suivre de commentaires ou de discussions, je savais que tu me livrais le cœur de ce qui était advenu depuis ton adhésion au communisme, dans tes années de Résistance, et dans ton premier militantisme au lendemain de la Libération. Et j’imaginais aussi que tu voulais me délivrer un viatique pour le voyage de la vie.

En fait, c’était réussi. Grâce à cette révélation, quasiment religieuse, le monde, la vie et la société s’ordonnaient suivant des lois pertinentes qui rejoignaient un bon sens spontané : tout est lié, rien ne doit se comprendre et s’analyser isolément, rien n’est éternel et tout passe, mais dans le jeu des contradictions qui font naître des réalités nouvelles, lors de seuils qualitatifs de rupture comme ceux du passage à l’ébullition changeant l’eau en vapeur…

Ça ne m’a pas empêché d’être un garçon de mon âge comme les autres, mais avec le sentiment d’avoir reçu une initiation que les autres non seulement n’avaient pas, mais dont ils se fichaient éperdument, au point de décourager tout prosélytisme philosophique. Par contre, dès l’école normale d’instituteurs, où j’ai passé deux ans, puis en préparation à l’ENSET (un an), puis à l’ENSET, j’ai rencontré plein de jeunes gens qui partageaient le même engagement communiste, qui n’avait pas grand chose à voir avec la philosophie : il s’agissait de prendre parti sur les événements du temps, et Dieu ( ?) sait qu’il y en avait de graves dans ces années 50, de prendre parti dans la conscience messianique que le temps adviendrait d’une autre société, dont le prolétariat était supposé l’accoucheur (un prolétariat dont nous n’étions pas issus et que nous ne connaissions pas, en fait).

Mais revenons à notre matérialisme dialectique.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ces fameuses « lois » descendant du macrocosme de la nature au microcosme de la société n’étaient le plus souvent que des présupposés métaphysiques que les savants pouvaient confronter, avec profit ou avec ironie, avec les résultats de leurs champs de recherche. Darwin en est un excellent exemple. Il m’a fallu du temps pour aller voir chez Hegel dont ces lectures marxiennes me disaient que Marx avait remis sa dialectique sur des pieds matérialistes, si j’ose dire. Bref, il m’a fallu du temps pour comprendre que cette fameuse philosophie supposée guider le parti-philosophe qui voulait non seulement comprendre le monde, mais encore le transformer, n’était pas vraiment une boussole, mais seulement de l'idéologie (ce qui n'a rien de péjoratif, mais qui n'a rien de scientifique)… Et je l'ai compris d'autant plus quand un certain Petit Livre rouge s’en vint systématiser à sa façon les lois de la contradiction, principale et secondaire…

Mais alors Marx dans tout cela ? N’était-ce pas lui qui écrivait au début du Capital :

« Dans sa forme mystifiée, la dialectique devint une mode allemande, parce qu'elle semblait glorifier l'état de choses existant. Mais dans sa configuration rationnelle, elle est un scandale et une abomination pour les bourgeois et leurs porte-parole doctrinaires, parce que dans l'intelligence positive de l'état de choses existant, elle inclut du même coup l'intelligence de sa négation, de sa destruction nécessaire, parce qu'elle saisit toute forme faite dans le flux du mouvement et donc aussi sous son aspect périssable, parce que rien ne peut lui en imposer, parce qu'elle est dans son essence, critique et révolutionnaire. »

Certes. Mais en fait, Marx n’a jamais cherché à écrire un traité de dialectique. Son génie est ailleurs. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce génie avait été essentiellement de découvrir la dialectique interne du mode de production capitaliste (et c’était déjà énorme), de produire un ensemble cohérent de concepts (mode de production, forces productives, rapports sociaux de production, conséquences idéologiques, nature et extorsion de la « survaleur », etc.).

Voilà ce que je voulais dire par ma formule lapidaire sur ce fameux matérialisme dialectique, dont d’ailleurs, tu en serais bien étonné, les dirigeants actuels du parti auquel tu t’es consacré, accordent bien peu d’importance, semble-t-il. Ce qui, d’une certaine façon, est bien regrettable. Car je ne vois pas quelle boussole philosophique ils ont substituée à l’ancienne. Mais baste, l’essentiel n’est-il pas qu’ils tiennent bon sur les positions du matérialisme historique, sur la compréhension de ce qu’est aujourd’hui le mode de production capitaliste et, partant, sur la bonne façon de le combattre…