Cf. : http://merlerene.canalblog.com/archives/2016/10/10/34415082.html

1932

 En 1932, le premier roman de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Denoël et Steele, eut un succès retentissant. Aragon contacta Céline, dont il pensait qu'un partie de l'œuvre portait une critique sociale révolutionnaire; Elsa Triolet entreprit la traduction en russe. Leurs espérances seront déçues. D'où le ton de la réponse dans Commune.

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Commune, 5-6, Janvier Février 1934

 

Capture d’écran 2016-10-06 à 17

Réponse de Céline suivie de la réponse de Commune :

Ce n’est pas non plus à notre question que répond l’auteur du Voyage au bout de la nuit, est-ce par hasard s’il évite notre question ?

Louis-Ferdinand CÉLINE
« Si vous demandiez pourquoi les hommes, tous les hommes, de leur naissance jusqu’à leur mort ont la manie, ivrognes ou pas, de créer, de raconter des histoires, je comprendrais votre question. Il faudrait alors (comme à toute véritable question) plusieurs années pour y répondre. Mais Ecrivain !!! biologiquement n’a pas de sens. C’est une obscénité romantique dont l’explication ne peut être que superficielle. »

« Voyons, Céline, mettons un peu d’ordre dans vos idées. 1° Vous répondriez bien à la question pourquoi écrivez vous ? mais ça prendrait des années. 2° Vous ne répondez pas en fait à pour qui écrivez vous ? 3° Vous ne voyez pas d’explication biologique au mot écrivain.
Sérieusement, personne ne vous demandait d’explication biologique de quoi que ce fût, particulièrement pas de l’état d’écrivain. La question posée était Pour qui écrivez vous ? question à laquelle, comme à toutes les questions, cela ne demande qu’un temps très limité de répondre.
Pourquoi donc tout cet embrouillamini ? Parce que vous craignez de vous apercevoir de ce que vos lecteurs (ceux pour lesquels en fait vous vous trouvez, avec ou sans intention écrire) sont socialement des gens que vous faites profession de mépriser (vous n’êtes pas le seul dans ce cas) ; parce qu’il y a en vous, trahi par vos livres, un sentiment qui vous porte vers d’autres, qui ne vous lisent peut-être pas ; parce qu’écrivain vous rougissez de vous faire au bout de la nuit une place dans ce monde bourgeois que vous haïssez sans en voir l’issue ; parce que la contradiction entre vos sympathies et le destin que vous acceptez somme toute vous est si intolérable que vous vous redoutez de la regarder en face ; parce que vous sentez vaguement que votre façon de dire tous les hommes, en insistant là-dessus uniquement pour dire le banquier comme l’ouvrier zingueur, vous rapproche désagréablement des vulgaires chadournes [Marc et Louis Chadourne, auteurs à la mode] ; parce que vous ne vous décidez pas, au fond, à vous ranger du côté des exploiteurs contre les exploités.
Et qu’il est temps, Céline, que vous preniez parti. »