Giono

La lecture du tome I de l’ouvrage de Pierre Juquin, Aragon, un destin français, m’a renvoyé à cet article de l’Humanité du 2 juillet 1934, où Aragon parle de la dernière parution de Giono, un Giono dont l’œuvre, poursuivie depuis 1929, jouit alors d’une immense considération. L'article est souvent évoqué par les spécialistes, mais que j’avais cette fois envie de découvrir dans son intégralité. Il est très éclairant sur le rôle qu’Aragon, alors communiste messianique et journaliste à L’Humanité, où il passe des « chiens écrasés » à des interventions plus culturelles, assigne à la littérature, (qu’il veut à la fois magnificence du langage, décryptage de la réalité à la lumière de la lutte des classes, et défense de la cause prolétarienne !). 

Bonne occasion en tout cas de replonger dans ce superbe roman...

Giono

Folio, 2013

« L'Humanité, 2 juillet 1934

Les livres – Le Chant du Monde

Dans un pays de montagnes (Jean Giono, Le Chant du Monde, Gallimard), Antonio vit de sa pêche au bord d’un fleuve, et près de lui dans la forêt, il y a une famille de bûcherons : le père, ancien marin, qu’on appelle Matelot, sa femme, son fils aux cheveux rouges, la femme d’un autre fils qui est mort. Le rouquin en été est parti au pays Rebeillard [pays imaginaire que l’on peut imaginer au Sud du Dauphiné de langue d’oc, dans le Trièves par exemple], en amont du fleuve, couper des arbres qu’il devait flotter et ramener. Il ne revient pas. Matelot, qui le croit mort, part avec Antonio à sa recherche.
D’abord la recherche le long du fleuve, puis au pays Rebeillard, au delà des gorges où règne une sorte de tribu paysanne : un gros propriétaire, éleveur de taureaux, Maudru, qui ne permet pas qu’on allume un feu sur ses terres, et dont le nom suffit à jeter la terreur. Je ne dirai pas ici, comment Matelot et Antonio trouvent, dans la forêt, une femme qui accouche, et comment celle-ci est aveugle, et comment Antonio sait que sa vie est avec elle. Mais il la laisse chez une femme du pays, parce que la lutte commence avec les gens de Maudru qui sont, pour une raison qu’on ignore, à la poursuite du « cheveu rouge », vivant, mais en danger de mort, traqué dans la montagne par les bouviers.
Dans un bourg, Villevieille, ils retrouveront le jeune homme caché, après des luttes épiques, chez Toussaint, un guérisseur, qui est le beau-frère de Matelot. Et avec lui, il y a Gina, la fille de Maudru qu’il a enlevée. Le « cheveu rouge » a tué le neveu de Maudru ; les hommes de Maudru le guettent. S’il sort de chez le guérisseur, lui ou ses partisans, il sera tué. Tout l’automne et l’hiver, ils resteront donc là prisonniers. Seul Antonio parfois s’échappe, et sans être reconnu, parle avec les gens de Maudru, avec Maudru lui-même à l’enterrement de son neveu. Quand le printemps arrive, Matelot et Antonio un jour n’y tiennent plus : ils s’étaient longuement promis de se saoûler. Et ils se saoûlent. Les gens de Maudru tuent le vieux Matelot.
C’est alors la vengeance du « cheveu rouge ». Avec Antonio, il se glisse dans la ferme de Maudru, étrangle le chien, assomme les bouviers et met le feu à la maison, aux étables.
Puis, par le fleuve libéré des glaces, sur le radeau des arbres coupés dans l’été précédent, ils s’échappent enfin du pays Rebeillard, emmenant le « cheveu rouge », sa Gina, Antonio, Clara l’aveugle. Et le « cheveu rouge » rêve de la maison qu’il va se bâtir dans la forêt, de ses mains.
Je n’ai rien dit maintenant de toute cette histoire que Jean Giono appelle Le Chant du Monde. Rien dit de ce voisinage merveilleux de la nature et des hommes. Rien dit des bêtes, des senteurs, des variations des saisons, du simple amour qui tient les êtres comme une loi continue des fleurs aux bouviers, des courants du fleuve, de la neige, du vent, de toutes les forces de la nature que l’auteur a su capter dans trois cents pages. Rien dit de ces scènes extraordinaires, les malades en marche vers Villevieille où ils vont consulter le guérisseur, l’orage, l’enterrement du neveu, le printemps dans le bourg où les jeunes gens jouent « à l’étoile », rien dit d’Antonio qu’on appelle « bouche d’or » et vers qui descendent les filles quand il chante dans les buissons le long du fleuve, rien dit de Clara l’aveugle qui « n’a jamais vu la nuit ». Il faudrait parler avant tout du style de Giono, de son langage. Un langage surprenant, comme un fleuve de comparaisons : « La pluie pendant sous la bise comme les longs poils sous le ventre des boucs… Dans les coupes profondes de la terre, les nuages s’épaississaient lentement avec des soubresauts comme la soupe de farine… Le garçon aux cheveux rouges, il nous tient au cœur comme le miel à la ruche… Elle ouvrit les yeux. Ils étaient comme des feuilles de menthe… »
Jean Giono est peut-être à l’heure qu’il est le seul poète de la nature ; il est assurément le plus grand de ceux qui décrivent la vie des paysans. Il parle de ce qu’il connaît, de ce qu’il connaît comme personne. Aussi est-il bien difficile de lui parler ici de son livre , des limites de son livre qui ne sont pas celles de son talent.
Nous autres, qui vivons dans les villes, au milieu de l’industrie, là où la bourgeoisie « n’a laissé d’autre lien entre l’homme et l’homme que le froid intérêt, le dur paiement au comptant » (Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels), nous avons de la peine à nous imaginer ce monde où nous conduit Giono comme un monde contemporain, situé quelque part dans la France de Citroën et de Carbone [célèbre gangster marseillais, lié à la droite fascisante]. Nous nous étonnons de ce monde où l’outillage reste si primitif qu’il n’y a guère qu’à cinq jours de voyage (pas un chemin de fer, pas une auto dans tout le livre) qu’on peut avoir les grands clous nécessaires pour faire une maison de bois « chez un qui a trouvé des pierres à fer sur la colline et qui fait la fonderie ».
Cela explique sans doute la structure primitive de la société qui y a à peine atteint le dernier stade de la barbarie, pour reprendre la terminologie d’Engels (Origine de la famille) et le caractère patriarcal de l’exploitation au pays Rebeillard. Tout ce côté du livre est saisissant d’ailleurs, et sans doute y aurait-il de grands enseignements à tirer de la rivalité entre Maudru et sa sœur, pour la domination de la famille et des serviteurs. On retrouverait dans cette histoire les traces du droit maternel en lutte avec le droit paternel qui lui est substitué, on retrouverait là dans un village de la France contemporaine les traces de l’histoire primitive de la société. [on reconnaît ici le zèle de néophyte d'Aragon, dans la référence aux thèses d’Engels sur la préhistoire, et le passage du matriarcat au patriarcat.]
Mais est-il bien sûr que Giono, poète, n’ait pas ici abusé Giono sociologue ? Le pays Rebeillard peut-il à un tel point être indépendant de la France capitaliste ? Les vêtements d’Antonio ou de Maudru ne sortent-ils pas d’une fabrique ? Leurs instruments n’ont-ils pas été forgés avec l’acier de la Loire ou de la Lorraine ? Que fait Matelot du bois qu’il débite ? Qui le lui achète, où va-t-il ?
En un mot, l’exploitation ne saurait se borner à celle de Maudru, propriétaire de taureaux. Déjà dans son voisinage n’y a-t-il pas une tannerie, qui appartient à une certaine Delphine Melitta. Qu’advient-il de ce qu’on y tanne ? Pour avoir retranché, d’une façon totale, le pays où il nous promène du système capitaliste, Giono a rendu vraisemblable la disparition de ce pays de tout conflit qui n’ait pas pour motif l’enlèvement d’une femme ou la rivalité de clans ou tribus. Nous sommes en pleine guerre de Troie, aux temps homériques. Mais non pas dans les montagnes dont les fils ont fait la guerre de 1914-1918, et demain verront au-dessus de leurs têtes les avions lance-microbes qu’on nous promet tous ces jours-ci.
Voilà ce qui limite et la réalité et la force de Chant du Monde. Voilà ce qui en diminue la portée pour une masse énorme de lecteurs, qui ne pourront y voir qu’une idylle très belle sans doute, mais une idylle après tout, où les grands sentiments qui priment sur tous autres pour cette masse, abandonnent pour un instant la place à une nostalgie à la Rousseau de la vie primitive qui ne reviendra plus.
Pourtant il n’en est pas ainsi au pays Rebillard, dans ces Alpes où vit Jean Giono, l’antifasciste Giono [1], promoteur d’un mouvement qui fait que nous tournant vers les Basses-Alpes, en songeant aux luttes à venir, nous sommes pris d’un grand, d’un orgueilleux espoir. Je songe à ce Jean Giono là, qui se promène dans les hauts-pays, dans les familles d’agriculteurs, parlant aux uns, aux autres, leur lisant Lénine, ce que Lénine a écrit pour eux, pour les paysans [dans sa courte lune de miel avec le PCF, Giono n’est sans doute pas allé prêcher ainsi le léninisme chez les paysans bas-alpins !] . Et j’entends, grâce à Giono, l’écho de leur approbation : Si cela est possible ! Oui, la bourgeoisie a soumis la campagne aux villes, et les paysans qui écoutent la voix de Lénine, grâce à Giono, s’éveillent à la lutte non pas contre les villes, où combattent déjà leurs alliés naturels, les travailleurs d’industrie, mais contre cette bourgeoisie qui les pousse à la misère, et qui par le fascisme et la guerre accroîtra encore cette terrible misère des campagnes. De cela, où Jean Giono dans la vie réelle joue un rôle, rien n’a passé dans son livre.
Il n’y a ce disant ici que le désir que l’immense talent du poète Jean Giono vienne renforcer encore le travail précieux de l’antifasciste Giono. Qu’il nous donne ce livre sans précédent, qu’il peut, qu’il doit écrire, où l’on verra non plus les paysans du Chant du Monde, mais les paysans de la conférence antifasciste de Digne, et leur animateur Giono. Ce livre qui n’exprimera pas le goût de l’idylle ancienne, mais qui sera le chant du monde futur des campagnes. De ce monde dont l’exemple nous a été donné dans l’Union Soviétique, et qui a fait naître déjà de grands livres poétiques, comme Terres défrichées, de Cholokov. Que Giono, qui a éprouvé, comme un désir de discipline, le besoin d’entrer à l’A.E.A.R  [2] « pour apprendre au delà de ce que je sais »  (Giono, dans Commune, n°5-6) [je reviendrai sur cet article de Giono] comprenne que nous attendons de lui de grandes choses, dans la période où s’ouvre pour les paysans la question de la prise du pouvoir.
ARAGON.

 

[1] Giono avait effectivement proclamé son antifascisme et noué des liens avec le PCF. Sur les liens de Giono avec Aragon et le PCF en cette année 1934, cf. dans la thèse de M.H. Marzougui, « Narration et première personne chez Giono » (1999), la partie : « I. B. Giono et les autres intellectuels ». Consultable sur Internet.

[2] l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, dont la revue est dirigée par Aragon et Nizan.