Voici la lettre qu’évoque Aragon dans sa recension du Chant du Monde :http://merlerene.canalblog.com/archives/2016/10/20/34411088.html

 

 

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Jean Giono, Commune, 5-6, janvier février 1934

« Jusqu’à maintenant j’ai lutté passionnément contre la guerre. J’ai eu le tort de croire que je pouvais le faire hors des partis, par mon action individuelle, avec seulement de l’ardeur, de la patience et du courage. Je sais, maintenant qu’on ne peut l’atteindre que sur le terrain politique.
Un conflit récent que j’ai eu avec un ami au sujet des objecteurs de conscience m’a aidé à approcher la vérité. En raison même de la profonde tendresse que j’avais pour mon correspondant, j’essayais de serrer la question au plus près. Si je n’ai pas convaincu, je me suis enseigné moi-même.
Le différent portait sur l’utilité et sur le courage du geste de Leretour. [Gérard Leretour, 1909, condamné pour insoumission en 1929, réformé en 1933, créateur de la Ligue des objecteurs de conscience, aussitôt dissoute après que Leretour ait été condamné pour avoir détruit une statue de Déroulède] Je niais l’une et l’autre comme je les nierai désormais chaque fois qu’il s’agira de non-résistance ou d’actes individuels. La grève de la faim ne peut avoir que deux conclusions : la mort ou le pardon du gouvernement. Elle ne sert à rien dans les deux cas. Il faut indéfiniment recommencer soit avec des hommes nouveaux qui disparaissent, soit avec les mêmes hommes qui deviennent des spécialistes, et dont la vie, perpétuellement sauvegardée par la clémence goguenarde du Gouvernement devient à la fin ridicule.
Je demandais quel était le but des objecteurs. On me répondit que c’était de rendre l’objection légale. Si je comprends bien, c’est demander une loi nouvelle au Gouvernement bourgeois. On me fit remarquer que l’objection était légale dans plusieurs Etats. C’est donc que l’Etat bourgeois ne la craint pas. C’est à mon avis trop donner et pas assez demander. Il faut s’entendre sur nos possibilités, et sur l’adversaire. Chaque fois que l’Etat bourgeois fait de bonne grâce, ou à la fin, une réforme de ses lois qui semble en notre faveur, c’est qu’il a confiance dans ses microbes phagocytes. Si l’on est décidé à faire le sacrifice de soi-même, il faut le faire dans le sens de la force. La lutte contre la guerre ne peut pas être menée contre la guerre seule. Il faut avoir un programme, des règles, un ordre, un parti, une discipline sévère, savoir ce que l’on veut, tout vouloir de ce que l’on veut. A partir de ce moment-là, dans le rang, le sacrifice de soi-même devient nécessaire. Il est multiplié par la force du sacrifice de tous. On ne gagne pas du premier coup. Mais si peu qu’on gagne chaque fois on le gagne par la force. Nos adversaires ont peur de la force. Ils ont le respect de la force. Il faut se faire respecter. On ne respecte pas un saint, sauf ceux qui forcent le respect en installant autour d’eux le massacre physique ou moral.
La guerre est un moyen de la politique. Ce n’est ni par des lois, ni par des ententes qu’on arrivera à la supprimer. Il faut prendre garde que les éléments courageux qui luttent contre elle ne se trompent pas sur leur courage. On ne peut pas séparer la guerre de l’Etat bourgeois. Chaque fois qu’on veut supprimer l’un et garde l’autre on se trompe. Et on lutte en vain. Et on s’épuise. Et nos adversaires le savent.
La guerre, ça n’est pas seulement des morts. Ça n’est des morts que pour nous. Pour ceux qui la préparent et la déclarent c’est un instrument politique. Je sais que pour nous il est difficile d’oublier les amis ou les frères morts [Giono, né en 1895, a "fait" la guerre de 14-18 et en a connu les horreurs]. Je sais que pour nous ils étaient de la tendresse, de l’amitié et de la chair humaine. Je sais que pour nous échappés de la mort il ne reste plus que le désert et le désespoir. Nous devons nous faire une arme de la sècheresse, de la pauvreté dans laquelle la guerre nous a laissés. Pendant quatre ans notre sensibilité a ruisselé de nous en hémorragies terribles. Nous sommes blancs comme des cadavres Rien ne nous touche plus. C’est de ça qu’il faut se servir. Nous pouvons être désormais emportés dans des violences sans pitié.
C’est après être arrivé là que j’ai désiré adhérer à l’A.E.A.R. Pour cesser d’être inutile. Pour avoir des camarades. Pour pouvoir concerter l’action. Pour sentir cette action dirigée par un parti. Pour apprendre au delà de ce que je sais.
Jean GIONO » [On le voit, le ralliement indirect de Giono au communisme, par le biais de l'AEAR, n'est pas un engagement anti capitaliste, mais essentiellement un engagement pacifiste. Ce qui explique sa prise de distance ultérieure avec les communistes, quand il renverra dos à dos société capitaliste et société socialiste].

 

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