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Pour qui sait ce qu’est devenue la réalité des localités du Golfe de Saint-Tropez (le sujet mériterait un développement qui n'a pas lieu d'être ici), il n’est pas inintéressant de lire ce reportage publié dans le très conservateur, et évidemment très clérical quotidien La Croix, le 1er Août 1936. Reportage qui nous parle d’un autre temps, si lointain qu’un lecteur d’aujourd’hui peut avoir peine à l’imaginer. 1936, l'année et le mois de ma naissance...
Le journaliste, Thomas Greenwood est un collaborateur attitré du journal, ainsi plus tard du journal catholique fribourgeois (Suisse) La Liberté, dont il sera le correspondant au Canada. Le Canadien Greenwood fut un infatigable propagandiste du rôle et de la présence des catholiques au plan international.
Le reportage qu'il offre au lectorat national de La Croix, montre sa fascination pour un catholicisme populaire et félibréen,  dans une Provence rurale à la fois réelle et sérieusement fantasmée. Emballé par cette visite digne de la crèche d'antan, le reporter est manifestement dans l’incapacité de mesurer la place toute relative de traditions déjà figées (mais tout à fait respectables [1]), dans la vie moderne d’une localité rurale, moins isolée qu'il peut le sembler.

« Fête provençale à Gassin
Je traduis du provençal : « Tu es notre mère à tous, ô Provence ! Ton sol béni produit abondamment tout ce que le Créateur a voulu prodiguer pour le bien-être de ses enfants. Tes vignes dorées ou violettes croissent paisiblement sous l’éternel sourire d’un firmament translucide. Les chaudes étreintes d’un soleil sans nuages font germer ton blé vert et blond. Et ce retour indéfini des merveilles de la terre instaure les lois tacites qui règlent la vie de tes villages et de tes familles. Qu’ils soient perchés sur le flanc des collines altières qui bordent ta grandeur, ou sur les rivages sereins de tes côtes tourmentées par la mer qui reflète la limpidité de ton âme, tes habitants trouvent dans ton propre sein l’innocente inspiration de leur art, de leurs chants et de leurs danses. Et leur histoire de paix et de gloire est écrite, comme par Rome, sur les murs en ruines de tes vieilles citadelles et de tes villages abandonnés. Mais qu’ils sont beaux, les villages qui restent ! Qu’ils savent jalousement garder leurs traditions et les coutumes ! Que le nivellement des gens et des choses ne vienne pas toucher ta pureté virginale. Fasse le ciel que tu puisses la conserver toujours, afin que tes habitants voient sans cesse dans leur patrie terrestre un reflet de cette autre patrie où règne notre Créateur ! »
Ce n’est ni Mistral, ni Aubanel, ni Roumanille qui parlent ainsi, mais un brave vicaire de Saint-Tropez, venu prêcher en provençal aux habitants de Gassin, ce nid d’aigle sarrasin qui domine la côte varoise entre la baie de Cavalaire et celle de Saint-Tropez.
L’antiquité du village est inscrite sur les murs de ses vieilles habitations, sur ses rues étroites, sur ses puits d’une architecture délicieuse, où d’archaïques auvents gardent jalousement la pureté et la fraîcheur de leur eau. Ses habitants y vivent heureux, partageant leur suzeraineté entre la mairie et l’église. Gassin n’a pas de potins. Leurs rapports avec la civilisation sont réduits au minimum. Joséphine (une vieille ânesse débonnaire) sert de liaison avec le monde extérieur : car, deux fois par jour, cette ineffable bourrique porte le courrier jusqu’à la gare minuscules au bas de la colline.
Mais voici que ce dimanche, Gassin est en fête ! Du haut de son clocher, le curé du village et quelques fidèles paroissiens, scrutent la route en lacets qui monte de la vaste plaine jusqu’à la place de l’Eglise.
- M’sieur le curé ! M’sieur le curé ! Ne voyez-vous rien venir ?
Qu’attendent-ils ? Ils attendent les artistes de l’Académie provençale qui doivent donner tout son relief à la fête.
- Les voici ! Les voici !
Les autos s’arrêtent sur l’étroite esplanade [on circulait quand même en voiture dans cette Provence d'un autre temps !]. Le cortège se forme. En tête, un athlétique tambourinaire ouvre la marche. Tout vêtu de blanc, avec un bonnet et une large ceinture rouges, il joue son flageolet d’une main et frappe de l’autre la peau tendue de sa caisse. La plaine et les coteaux sont réveillés par les échos de cette étrange harmonie. A ses côtés, l’air sérieux, maître Tuby, de l’Académie provençale, montre à tous sa longue barbe noire, sa tunique de velours grisâtre et ses bottes orange. Il est le fondateur et le président de l’Académie provençale qui groupe aujourd’hui plus de 8.000 adhérents, tous amateurs, qui rayonnent dans toute la Provence et qui se hasardent même jusqu’à Paris et jusqu’à New-York, pour montrer tout ce que l’art et l’esprit provençaux ont offert et peuvent encore offrir à l’embellissement de notre civilisation.
Accortes dans leurs beaux atours, les « artistes » suivent, accompagnées de leurs partenaires masculins, beaux gars de Provence qui nous révèleront tantôt des talents remarquables. Mais leur première visite est pou la maison de Dieu ! L’étroite église de Gassin offre aux fidèles accourus du village et des hameaux voisins la sainte nourriture d’une messe provençale. Debout dans le chœur, le tambourinaire ouvre la cérémonie et en accompagne les principales phases des vieux airs du pays et des hymnes traditionnelles (sic) qui  prennent une étrange résonance. Le solo, pendant l’Elévation, en particulier, prend un ton émouvant et triomphant vraiment remarquable.

Le cantique aux saintes Maries et le Mi sieu plega, air du XVIIe siècle, permettent de se rendre compte de ce que peut donner un tambourin dans une aussi sainte occasion.
Et après l’Ite missa est, l’officiant bénit un sarment de vigne que le cortège porta ensuite en grande pompe jusqu’à la place de l’Eglise. Selon le rite, le prêtre, revêtu de ses riches habits, y mit alors le feu. Et, pendant que le sarment et le bûcher flambaient au vent, nous assistions à la « danse sacrée de la souche ».
Pour le déjeuner de midi, on s’égaille dans l’unique restaurant du village, dans les maisons hospitalières des paysans, et surtout dans les bois ombrageux et parfumés qui servent d’auréole à Gassin. Puis, après la sieste qui s’impose, on se retrouve sur la place du village où les « artistes » provençaux, sous le haut patronage du curé de Gassin et de maître Tuby, organisateurs de la fête, vont exécuter les pas compliqués et charmants des danses locales. Voici la « danse de la moisson », magnifiquement exécutée par une jeune fille armée d’une faucille et d’une gerbe de blé. Voici le fameux « brandi » de la Provence alpine et celui de la Basse-Provence. Voici enfin la « marinière » enlevée avec un entrain endiablé qui aurait fait mourir de jalousie le Cosaque le plus alerte. N’ai-je pas entendu dire, en effet, que c’est auprès des maîtres de danse de la Provence que sont venus s’inspirer les rénovateurs de la chorégraphie russe ?
Voici enfin la « danse corporative des filandières ». Autour du mât paré de rubans multicolores, les petites coiffes et les larges robes des danseuses s’agitent avec cadence pendant que le roulement du tambourin ponctue les trilles du flageolet. Avec la « danse des cordières », un vieux beau, armé d’un énorme pistolet, vient remplacer le mât. Sans manquer le pas, les doigts agiles des danseuses tissent autour de lui des nœuds compliqués. Pris dans ces mailles multiples, le vieux beau pense se dégager en tirant un coup de pistolet pour effrayer les cordelières. Mais il rate son effet, car son arme vétuste fait mouche.  Alors, il change sa capsule, et, tout fier, sourit aux échos d’un craquement archaïque qui va fusiller les mamelons chenus du massif des Maures.
Thomas Greenwood. »

[1] j'ai eu plusieurs fois l'occasion de donner mon point de vue sur cette mise en scène du folklore provençal par des groupes musicaux et chorégraphiques. Cf. par exemple : "À propos des danses provençales et du FN
"
http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/11/30/30952127.html