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Merci à André et à Bernard pour leurs commentaires sur mon billet de ce matin, « Francophonie ».
J’ajoute seulement quelques éléments de réflexions sur cette propension bien française à transformer en éléments métaphysiques, fondés de toute éternité, des données facilement explicables historiquement.
Je pourrais remonter au fameux « Discours sur l’Universalité de la langue française » qu’Antoine de Rivarol proposa à l’Académie de Berlin en 1783, facilement consultable sur Internet, par exemple :
http://www.bribes.org/trismegiste/rivarol.htm
Je m’en tiendrai à l’éditorial du très répandu Petit Parisien  (souvent friand de commentaires linguistiques) qui, le 14 juin 1892, porte à la connaissance de nos villes et de nos campagnes l’affirmation de la supériorité absolue de la langue française. Il y aurait matière à bien des réflexion, mais pour l’heure je laisse le texte brut :

« La Langue de l'Europe

La particularité remarquable de l’entrevue de Kiel – on peut y revenir utilement huit jours après – a été le toast porté en français par le Czar à l’empereur Guillaume.
Si l’on s’en est formalisé dans la presse allemande, puisqu’elle a négligé de signaler le fait, il faut lui rappeler que telle est la tradition constante en Europe depuis que le latin a été remplacé, il y a trois siècles environ, par le français dans les relations des cours souveraines.
Sans doute, entre rois et empereurs, il est d’un gracieux usage de porter les couleurs et les armes de celui dont on est l’hôte, et autant que possible de l’entretenir en sa langue. Mais il est également d’usage que le prince qui reçoit mette ses hôtes à l’aise en leur disant la bienvenue en français.
Rien de plus officiel que ce dîner de cinquante couverts, auquel n’assistaient que de hauts personnages de marque. Il était naturel que tout le monde y parlât l’allemand, et le Czar lui-même, qui parle très familièrement cette langue. C’était assurément pour étonner qu’il répondit en français aux souhaits que Guillaume venait de lui adresser en allemand, comme de juste. Mais c’était à celui-ci de dire d’abord en français ce qu’il avait à dire. Il aurait été dans la tradition et personne n’aurait eu à remarquer que le Czar s’y maintenait.

Le français est la langue internationale des chancelleries européennes. Tous les instruments diplomatiques, tous les traités sont écrits en français.
On se rappelle qu’en 1871 le prince de Bismark  [tout l’article orthographie ainsi le patronyme Bismarck] proposa au prince Gortschakoff de substituer l’allemand au français dans les rapports officiels entre les puissances. La lettre de M. de Bismark était en allemand, on le pense bien.
M. de Gortschakoff répliqua en bon français que les raisons qui avaient fait adopter l’usage de notre langue par la diplomatie des siècles précédents lui paraissaient des plus sages, et qu’il lui était difficile de concevoir que l’avis du grand Frédéric sur ce point ne fût pas celui de son petit-fils.
On sait que le roi philosophe Frédéric II, le vrai fondateur de la puissance militaire de la Prusse, ne parlait et n’écrivait qu’en français, et que sa prétention était de rivaliser avec Voltaire en prose et en vers. C’est lui qui disait : « Je parle allemand à mes soldats, en français à mes pairs. »
Pendant tout le dix-huitième siècle, on ne parlait que le français dans toutes les cours de l’Europe, excepté peut-être à Madrid. Aucun homme d’Etat n’aurait voulu passer pour ignorer la langue de Corneille et de Bossuet. L’orgueilleux particularisme de l’aristocratie anglaise elle-même fléchissait devant cette règle. C’était le privilège indiscuté de nos ambassadeurs de ne traiter qu’en français avec les souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et il était inouï qu’un ambassadeur étranger à Paris s’exprimât en une autre langue.

Le français était alors, comme il est encore, l’instrument de précision par excellence de la pensée humaine. Il doit au merveilleux épanouissement de sa littérature dans tous les genres son incomparable distinction, sa lumineuse clarté et la richesse inépuisable de son vocabulaire. L’outil qui a le plus servi est toujours le mieux en main. Si l’on ne pense pas tout droit, avec ordre et simplicité, on ne s’exprime pas en français.
L’étude du grec et du latin fut de tout temps la gymnastique essentielle de nos écrivains. C’est à cet exercice qu’ils sont redevables de la souplesse de leur propre langue et, pour ainsi dire, de leur habileté à s’en servir.
On n’apprend plus le latin pour le parler, pas même pour le savoir : mais pour y prendre des idées toutes moulées et pour se façonner à les vêtir en français au plus juste, en leur conservant toute leur originalité.
S’il en était autrement, et si l’on n’avait d’autre but que de connaître à fond l’Histoire et les grands auteurs de l’antiquité, il suffirait de se pourvoir de bonnes traductions. Elles ne manquent pas chez les libraires.
On y apprendrait assurément des choses intéressantes, qu’on serait humilié d’ignorer, mais on n’en parlerait pas mieux le français.
C’est comme pour les exercices gymnastiques. S’il ne fallait que les connaître, il n’y aurait qu’à regarder faire. On les pratique pour se donner des muscles, de la vigueur, de la force et de l’agilité et non pour être gymnastarque.
Il est à peu près convenu que le grec et le latin sont éléments d’un luxe inutile et qu’on diminuera de plus en plus leur part dans l’éduction de la jeunesse. On gagnera du temps, c’est un gain appréciable. Resterons-nous la première nation lettrée et littéraire que nous sommes ? C’est ce qu’on verra quand l’expérience sera faite.
Jusqu’ici, il est incontestable que dans tous les domaines des belles-lettres et de l’art, nous primons tout le monde. C’est que notre langue est supérieure et que nous nous en servons supérieurement. Dans tous les domaines de la science, tout le monde est notre égal. Là, il ne faut aucune rhétorique.

En ce temps-là, on disait que l’espagnol était la langue des dieux, l’italien la langue des femmes, le français la langue des rois, - l’anglais la lange des chevaux et l’allemand la langue des fauves.
Il y a toujours quelque chose d’excessif dans les à peu près métaphoriques et ce n’est certainement ni un Anglais ni un Allemand qui aurait formulé de la sorte les différences caractéristiques de nos idiomes modernes.
On a voulu dire, je suppose, que les voyelles sonores et solennelles sont la dominante de l’espagnol, que les voyelles fermées, les i et les e de l’italien, sonnent délicieusement dans la bouche des femmes, que l’anglais abonde de consonnes, que l’allemand n’a que des articulations sifflantes et gutturales où les voyelles se fondent et s’évaporent et enfin qu’il y a un juste équilibre des voyelles et des consonnes dans le français.
Il n’y a qu’à comparer notre langue présente en français de nos anciens auteurs, depuis Rabelais jusqu’à Malherbe, pour se convaincre que c’est bien par la culture du latin et du grec, les deux langues les plus raffinées qui aient été parlées par les hommes, qu’elle s’est raffinée elle-même et qu’elle a acquis cet ensemble de qualités indéfinissables qui en ont fait la langue obligatoire de toutes les aristocraties, du moins de celles qui ont pu parvenir à se l’approprier.
L’anglais parlait fort bien l’ancien français, c’était même sa langue officielle jusqu’à l’époque de Henri VIII.
Toutes les vieilles devises de la noblesse et de la monarchie sont en français primitif : Dieu et mon droit ; honni soit qui mal y pense ; sauf le roi, sauve la loi.
L’Anglais mord difficilement au français de Racine et l’estropie à plaisir. Nos voyelles n’ont pas le même son que les siennes et il fait des efforts ridicules pour ne pas les avaler.

Nous ne sommes pas généreux pour les étrangers qui ne parlent pas à point notre langue. Même entre Français, nous notons malicieusement nos accents différents. Nous sourions aux fanfares du Méridional, aux molles cadences du Bordelais qui, d’ailleurs, rendent la pareille aux bredi-breda et aux grasseyement des riverains de la Seine et de la Manche.
L’Espagnol et l’Italien s’habituent péniblement à parler français. L’u est pour eux une citadelle inexpugnable. Pour le prononcer, ils allongent désagréablement les lèvres en flûte et tombent quand même dans l’ou. Il en est qui doublent le cap diabolique, mais alors ils perdent la tramontane, ne savent plus distinguer l’u de l’ou, et après la mois de jouillet font venir naturellement le mois d’ût.
Pour les Allemands, c’est une gageure de transformer le d en t et le b en p, et réciproquement. Jamais ils n’y manquent. Il n’y a ni rime ni raison qui tiennent ; l’Allemand le plus rompu à notre alphabet et à notre grammaire dira imperturbablement d’une poule qui mène ses poussins, c’est une « boule ».
Mais s’il s’agit d’une boule qui ne tourne pas rond, c’est une « poule ».
M. de Bismark disait à Pouyer-Quartier lors des conférences préliminaires de Francfort :
- Votre Napoléon est un esprit « dartif », impossible de s’atteler avec lui.
- Dartif ? fit Pouyer-Quartier, cherchant à comprendre.
- Non, répondit le chancelier, un esprit dartif, toujous en retard et n’allant que par saccades.
Il fallut écrire le mot, c’était : tardif.
Quoiqu’il parle le français en puriste, on voit que M. de Bismark avait encore des raisons personnelles de n’en plus vouloir comme langue diplomatique.
Mais les Russes le parlent divinement et lui donnent une saveur musicale à faire envie aux plus parfaits diseurs de l’Institut, et M. de Bismark s’adressait à celui de tous les Russes qui connaissait le mieux le français et se vantait d’avoir ses plus chaudes amitiés et ses plus grandes admirations en France.

Jean FROLLO. »

[Frollo est le pseudonyme de Charles-Ange Laisant, journaliste, homme de gauche : radical bientôt dreyfusard]

 

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