En cadeau de fin d’année, cet article qui était dans mes tiroirs ; en attendant, si la forme revient, une bonne reprise après les fêtes.

À l’occasion de la célébration du centenaire de 1789, Jean-Bernard, (pseudonyme de Jean-Bernard Passerieu, 1858-1936, avocat, journaliste, romancier, et homme politique de gauche) publia une série de volumes consacrée à la Révolution, de 1789 à 1793, chaque volume correspondant à une année.
La préface du premier volume, 1789, est de la plume du journaliste et romancier Jules Clarétie.
La préface du second est de la plume du romancier Léon Cladel : Jean-Bernard, Les lundis révolutionnaires. Histoire anecdotique de la Révolution française, avec une préface de Léon Cladel. 1790, Paris, Georges Maurice, 1889
Sur Léon Cladel, [1835 - 1892] le site indispensable est celui de Jean-Paul Damaggio : http://viedelabrochure.canalblog.com (Voir la catégorie Cladel.)

 

Et c’est cette préface qui nous intéresse aujourd’hui.
En effet, au-delà des hommages de circonstance à l’auteur, et de la révérence légitime aux grands révolutionnaires, Cladel pose la question qui est, ou devrait être, celle de toutes les commémorations. Quand la donne économique, politique, culturelle, a changé au point que chacun comprend que l’on a changé d’époque, le retour vers le passé ne peut pas être seulement une immersion érudite, et encore moins une identification hors temps à la cause que l’on célèbre. En l’occurrence, selon Clavel et on le suit volontiers sur ce terrain-là, célébrer 1789 en 1889 ne pouvait que s’ouvrir sur des perspectives nouvelles, sur des luttes audacieuses, et non se figer dans la contemplation des luttes d’antan. Les dépasser était d’ailleurs le meilleur moyen de leur être fidèle. À la révolution démocratique initiée par la bourgeoisie de 1789 devait succéder une révolution sociale donnant justice aux gueux et aux prolétaires exploités par les bourgeois de 1889.
On conviendra que la leçon veut toujours pour nous, dans nos commémorations des grands anniversaires démocratiques et sociaux. Au-delà de l’indispensable connaissance des événements, se draper dans les bannières de ceux que l’on commémore ne serait que posture vaine si, à partir de l’analyse concrète de la situation concrète, comme disait le vieux Karl, le salut au passé ne s’accompagnait pas de luttes au présent et de vraies perspectives d’avenir. 
Voici donc le texte, que je me permets d’accompagner de quelques éclairages en bleu.

 

« Lettre-Préface de Léon Cladel à Jean-Bernard

Diable ! oh ! diable, il me semble que vous cumulez, mon ami. Posséder une langue des plus agiles et des plus mordantes, s’en servir à souhait pour défendre non seulement la veuve et l’orphelin, mais encore tous les parias qui, condamnés dès leur naissance à subir jusqu’au tombeau l’horrible mal de misère, se révoltent ; avoir en outre une plume aussi tranchante qu’un épée pour combattre au jour le jour, dans les colonnes des gazettes [Jean-Bernard collaborait notamment au Figaro, à Gil Blas, à l’Excelsior, au Soir de Bruxelles, etc.], les fauteurs de toutes les tyrannies, il paraît que cela ne vous suffit point.
En vérité, vous êtes bien difficile en ne vous montrant pas satisfait d’un pareil lot, et le fait est, d’autre part, que nous n’avons pas le droit de vous accuser d’être devenu, pardon ! un rat de bibliothèque, ni de nous en plaindre. « Un nouvel annaliste nous est né, » m’affirmait naguère, après m’avoir demandé qui vous étiez, un grand écrivain littéraire dont plus encore que son talent, j’admire l’équité, car jamais il n’hésita, lui, catholique et réactionnaire, à reconnaître la valeur de tel artiste ou de tel philosophe, fussent-ils l’un et l’autres, ainsi que vous et moi, républicains socialistes, voire libres-penseurs. Il me toucha beaucoup en vous décernant avec tant d’impartialité, le vieux maître, cette sorte de brevet, et m’est avis qu’il avait raison.
Nul de ceux en effet qui liront les mille et un chapitres de votre Histoire anecdotique de la Révolution française ne vous contestera ce titre que vous avez mérité dix fois en fouillant si consciencieusement nos archives. Il y avait, et depuis longtemps, une place à prendre, non pas à côté de Michelet, ce puissant magicien, poète de la multitude et de Louis Blanc, ce sous-vicaire savoyard, timide desservant de l’autel démocratique ou plutôt jacobin, mais après eux, et cette place vous vous en êtes lestement emparé ; j’estime qu’elle vous est acquise aujourd’hui. Quiconque ne se complaît point en la société des fantômes légendaires pensera, je l’espère, et le souhaite, ainsi que moi : car, grâce à vous, une cohue de spectres et de chimères s’est évanouie déjà.
Certes, elles sont très surprenantes et propres à nous toucher la fibre, ces statues de marbre et d’airain érigées sur nos avenues et sur nos quais et dans les squares ; elles magnifient très bien les champions et les conquérants de la Liberté, les orateurs, les soldats, les législateurs plébéiens de cette incomparable épopée nationale qui commence en 1789 et finit avec le dernier groupe des montagnards sur la plate-forme de l’échafaud ; oui, mais combien aux yeux d’une foule de nos contemporains sont plus frappants et préférables les hommes de chair et d’os que vous avez ressuscités et qui marchent et parlent devant nous ! On les entend, on les voit à merveille. Il n’y a qu’une heure qu’ils conduisaient les sections au sac de la Bastille, à l’assaut des Tuileries ; il n’y a qu’un instant à peine qu’ils tonnaient à la tribune de l’Assemblée ou de la Convention, et à nos oreilles vibrent encore des harangues à la fois pompeuses et triviales, aujourd’hui gravées dans la pierre ou le bronze au-dessous des socles où leurs froides effigies perpétuent des gestes grandioses, souvent acceptés par la crédulité publique comme l’expression exacte et naturelle de ces aïeux à qui vous n’avez pas craint de rendre leurs vraies physionomies. Regardez-les, attention ! Ils sont là, les voici tels quels, allant au canon qui gronde dans les rues, au Champ de Mars, au club, au cabaret, au théâtre, au salon de jeu, chez eux, où la femme et les enfants tremblent de ne plus les revoir, et parfois aussi chez les impures, qui brûlent d’enchaîner à leurs pieds, comme de vils esclaves, ces briseurs de fers et de rois. Oh ! non, non, ces représentants du peuple, ces mandataires de la France, ces délégués de la Nation, ne sont plus de vaines ombres qui s’avancent vers nous, ce sont des êtres réels, des corps humains qui respirent et dont le fouet de l’ambition ou celui du plaisir active les pas et stimule la fièvre en leur cinglant la peau… Parbleu ! l’on s’en était toujours douté que la taille de ces héros d’une autre ère n’excédait pas la moyenne et qu’ils avaient eu leurs petitesses ainsi que leurs devanciers, ces géants, selon les chroniques d’antan, et tout comme leurs successeurs, ces pygmées, suivant les reporters d’hui [implacable jugement sur les républicains au pouvoir dans la « République aux Républicains » des années 1880, jugement partagé par tout l’extrême-gauche et la mouvance radicale non opportuniste]. Réduits à leurs véritables proportions, et par vous représentés tels qu’ils furent, au lieu de nous sembler moins grands, ils nous le paraissent au contraire plus, nos pères de 89 et de l’an I, II et III de la République Une et Indivisible, puisque nous les comprenons mieux à présent, et que nous sentons aussi que nous sommes de la même race, et nous, sinon de la même trempe.
Il y a beau jour déjà que j’en eus quelque pressentiment et, presque aussitôt après, la certitude. [Comme souvent chez Cladel, le propos politique s’éclaire d’une référence personnelle, où son plaisir de conteur est manifeste. Les quelques lignes qui suivent constituent en fait une de ces nouvelles brèves dont Cladel était coutumier ] Écoutez ceci, mon cadet  [terme général d’affection, mais aussi constat d’une différence de génération ; Cladel a 23 ans de plus que Jean-Bernard] : On était en avril, la nature en fleurs se parait de toutes ses péries végétales, et le soleil enfin vainqueur des brumes de l’hiver, rayonnait dans le bleu. Tout enfant alors, il m’en souvient et m’en souviendra, je polissonnais sur le mail de ma ville natale [Montauban], où avec plusieurs de mes camarades d’école, aujourd’hui presque tous disparus. « As-tu vu, s’écria l’un d’eux, ce papa qui regarde jouer aux quilles, assis sur un banc de pierre ? » Et ce disant, le moutard me montrait un vieillot tout émacié, mais droit comme un i, portant sur son buste anguleux une figure pensive un peu flétrie par les ans et richement encadrée par une forêt de cheveux blancs comme la neige. En silence, nous nous approchâmes de lui, qui s’était levé. S’appuyant sur une canne à bec de corbin et boutonné dans un frac à boutons d’or et d’une coupe un peu surannée, tantôt il redressait les morceaux de bois assez mal équarris et grossièrement tournés, abattus par les tireurs, et tantôt il mesurait la distance qui les en séparait. Tout à coup, un passereau qui voletait en rasant le sol, fut atteint par une boule et s’affaissa. Le bon vieux tressaillit et, l’ayant ramassé, l’examina : « Ce ne sera rien, murmura-t-il : une aile froissée mais non pas cassée, heureusement ! » Et voilà que, tout attendri, des larmes plein les paupières, il entreprit de rebouter l’oiseau. Bientôt il y parvint, et la bestiole essaya de reprendre sa volée ; elle ne la prit qu’au bout d’un quart d’heure d’infructueux efforts, et sitôt enlevée, nous l’aperçûmes sur la branche d’un sycomore, en train de passer son petit bec ourlé de jaune sous ses rares plumes grises. « Ah ! le voilà raccommodé ! j’en suis ravi ! » C’était le quasi-centenaire qui soliloquait ainsi. Je me retournai, le suivis. Il se promenait lentement en scandant ce mauvais distique de je ne sais quel philanthrope chrétien ou non :

Ne pas aider autrui, c’est se nuire à soi-même,
Car chacun a besoin qu’on l’assiste et qu’on l’aime ;

et parfois il considérait l’oisillon sautillant d’arbre en arbre et qui finit par gagner le toit d’une chapelle voisine où nous le perdîmes de vue. Alors l’ancien se laissa choir sur une borne, auprès d’une fontaine, et s’abîma dans une profonde contemplation intérieure. « Oh ! soupira-t-il en relevant son front pâli, si nous avions eu le moyen de recoller ainsi la tête de Danton et celle de Robespierre !... A ces noms, qui ne me rappelaient, à moi, gamin, que d’effroyables monstres dont je ne m’imaginais que vaguement la structure, je frémis et m’esquivai tout ému. Plus tard, bien plus tard, on m’apprit que le vieillard en question avait terrorisé la Convention, qui le comptait parmi ses membres, et qu’étant presque mon homonyme, il s’appelait Cledel du Lot.
[Étienne Cledel, procureur syndic du district de Saint Céré, député du Lot à la Convention, vota la mort de Louis XVI, et fut banni après la chute des Montagnards. Cf. la couverture de sa brochure parue fin 1792]

 

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Ayant grandi, que de fois, avant et depuis ma sortie du collège, je pensai mélancoliquement à ce prétendu coupeur de têtes humaines qui pleurait en arrangeant l’aile d’un pierrot ! [Le rapport à la Terreur révolutionnaire divisait la gauche républicaine d’alors] Et que de fois aussi, trop ingénu, trop ignorant pour dénouer le vrai du faux dans les écritures comme dans la vie, in petto je me dis : « Il doit y en avoir beaucoup encore sur la terre, de ces fameux buveurs de sang qui ne sont pas capables de faire du mal à une mouche ! » Aujourd’hui ce que n’avais que soupçonné autrefois m’est prouvé surtout par votre œuvre, où, galvanisés, les morts revivent tels qu’ils vécurent, avec leurs qualités et leurs vices, et même leurs manies et leurs tics, sous leurs costumes historiques. Eh bien ! nous les connaissons à présent, nos ancêtres ! Si, cédant à leur égoïsme, ils se départirent parfois de leur dignité, toujours est-il qu’ils gardèrent intact leur enthousiasme humanitaire, leur foi patriotique, et qu’ils ont le droit d’abaisser un regarde de pitié sur leurs si médiocres neveux. [et nous voici aux lignes décisives, où Cladel proclame que la Révolution démocratique initiée en 1789 doit maintenant se prolonger d’une révolution sociale] « A vous, s’écrieraient-ils, s’ils avaient encore la parole, à vous, c’était à vous d’achever la révolution que nous avons inaugurée ; autrefois, nous abolîmes la noblesse, c’est à vous aujourd’hui de réfréner la bourgeoisie, d’où nous sommes et d’où vous sortez ; elle n’était pas, elle est tout et le peuple n’est rien ! A bas les barrières que vous avez laissé relever ; à bas les castes qui se sont reformées sous d’autres dénominations, et meurent à jamais la calotte, la soldatesque, le fisc, les censeurs, les robins et les sbires, et la finance ; à bas tous les tyrans ! et que la nation affranchie de ses entraves et délivrée de toutes ses servitudes, ayant du pain assuré pour chacun de ses enfants, et de l’instruction pour chaque esprit et la liberté pour tous, se montre enfin et soit souveraine… Aux armes, citoyens ! » Hélas ! entendre et voir, eux, les héritiers des insurgés de 89, eux, ces rois, fils de régicides, allons donc ! Ils sont aveugles et sourds s’ils ne sont pas muets, et ne se soucient, après avoir mendié les faveurs de la plèbe [le bras armé des révolutions bourgeoises de 1789, 1830, 1848], qu’à la maintenir dans la nuit et dans l’indigence ; ah ! pourvu qu’il leur soit permis de jouir tout leur saoûl, ils sont contents, et se pavanent ces dépravés, ces prévaricateurs, ces concussionnaires, ces aigrefins, ces goinfres, ces paillards, ces fripons, ces jésuites noirs ou blanc, bleus ou rouges, tricolores et même incolores, ces sceptiques à qui l’on crut des convictions ! Et le prolétaire, lui ? « Qu’il nous laisse tripoter à notre aise en les caisses publiques, emplir notre ventre et l’user sur la chair de ses filles à lui, gueux, et qu’il trime, ce forçat, dans les mines et les carrières, pour nous, fainéants, et quand il ne pourra plus souffler, au bout du fossé la culbute ! qu’il crève de faim dans les égouts avec sa femelle et ses petits !... » [Cladel, qui faillit être fusillé comme Communard, a semé son œuvre littéraire d’hommages aux humbles, aux va-nus-pieds, aux exploités] Un jour ou l’autre, sans doute, vous irez, mon cher Jean Bernard, en ce palais historique du bord de la Seine où vous appellent vos aptitudes et peut-être aussi vos destins [Jean-Bernard a été adjoint au maire de sa ville natale, Toulouse, en 1887, et une carrière de député apparaissait possible]. Souvenez-vous, une fois là, vous un lettré, vous un historien, de ce que tant d’autres ont oublié, surtout de ceci : qu’il vaut mieux, cent fois mieux,  pour un élu du pays, sombrer maigre et pur ainsi que Romme [Léo Seguin, dit Romme, chef d’état major de la Commune. Condamné à mort par contumace, puis annoncé fusillé, il avait pu en fait s’enfuir aux Etats-Unis. ] et Delescluze [délégué à la guerre de la Commune, tué au combat sur la barricade du Château d’Eau le 25 mai 1871], que de finir gras et dissolu comme Barras et… Mirabeau.

LÉON CLADEL.

Au château de Famelette, en Hesbaye, sur les collines de la Meuse ; le 13 octobre 1885.