Il serait bien vain ici de prétendre "juger" Marx à l'aune de ses prédictions, et bien inutile pour les engagements du présent. L'exercice est à laisser aux moulinettes universitaires et aux contempteurs attitrés de tout ce qui, de près ou de loin, touche à la lutte des classes.
Par contre, il est légitime, et positif, d'essayer de comprendre la genèse de la pensée du philosophe, afin de la dégager de la gangue de conformisme scolastique dans laquelle nombre de ses disciples l'ont fossilisée. D'autant plus légitime que l'effondrement des régimes se réclamant du marxisme-léninisme, il y plus de vingt cinq ans déjà, a laissé dans le désarroi toute une génération de militants.
Après de longues années de péjoration ou d'indifférence, la crise actuelle du capitalisme a redonné au Marx de la maturité, le Marx économiste, une considération et une audience nouvelles. Mais il n'est sans doute pas inutile de revisiter (bien d'autres, et non des moindres, l'ont fait déjà) le Marx d'avant Le Capital
Reprenons donc ici un texte maintes fois présenté, glosé et commenté, mais qui, peut-être, trouvera ici quelques nouveaux lecteurs.
Nous sommes en 1845. Marx a vingt sept ans. Nourri de ses lectures philosophiques et littéraires, exaspéré par l’autoritarisme prussien qui l’amène à quitter la carrière universitaire et l’Allemagne (1843), enrichi par ses rencontres avec les socialistes et communistes allemands, puis français lors de son séjour à Paris (1843-1845), dont il est chassé vers la Belgique, éclairé par les relations d’Engels sur la condition des prolétaires britanniques, Marx, tout en essayant, oh combien difficilement, de monnayer sa liberté par des activités d'écriture, expose sa nouvelle vision du monde dans l’imposant pamphlet qu’il rédige à Bruxelles en 1845-1846 avec Engels [1820], mais qu’il ne pourra pas faire publier : L’idéologie allemande, un règlement de compte avec ses ex amis philosophes allemande contemporains. Il faudra attendre les années 1930 pour connaître ce texte (Je suis ici la traduction donnée par Maximilien Rubel).

« [...] Enfin, et la division du travail nous en fournit d’emblée le premier exemple, aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société primitive, donc aussi longtemps que subsiste la division entre intérêt particulier et intérêt général, et que l’activité n’est pas divisée volontairement mais naturellement, le propre acte de l’homme se dresse devant lui comme une puissance étrangère qui l’asservit, au lieu que ce soit lui qui la maîtrise [toute l'œuvre ultérieure de Marx portera sur l'analyse scientifique de cette assertion]. En effet, du moment où le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d’activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et dont il ne peut s’évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou « critique critique » [coup de patte ironique à l'égard des idéologues allemands, "critiques critiques"], et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre. Dans la société communiste, c’est le contraire [s'agit-il d'un communisme primitif, ou d'une anticipation utopique ?] : personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix [cf. l'île d'Utopie de Thomas More, les visions de Fourier, etc. ] ; c’est la société qui règle la production générale, et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en aie envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique ["critique", coup de patte toujours à l'égard des idéologues] [S'il est bien difficile d'imaginer aujourd'hui une société où quelqu'un serait à la fois chirurgien, ingénieur nucléaire, biologiste, etc, on ne peut que constater que le société capitaliste actuelle offre à un certain nombre de ses membres la possibilité d'exercer, de façon ludique, une foule d'activités qui n'ont strictement rien à voir avec leur spécialité]. Cette activité sociale qui s’immobilise, ce produit de nos mains qui se change en un pouvoir matériel qui nous domine, échappe à notre contrôle, contrarie nos espoirs, ruine nos calculs – ce phénomène-là, c’est un des principaux facteurs de l’évolution historique connue jusqu’ici. La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive multipliée résultant de la coopération imposée aux divers individus par la division du travail, apparaît à ces individus – dont la coopération n’est pas volontaire mais naturelle – non comme leur propre puissance conjuguée, mais comme une force étrangère, située en dehors d’eux, dont ils ignorent les tenants et les aboutissants, qu’ils sont donc incapables de dominer et qui, au contraire, parcourt maintenant une série bien particulière de phases et de stades de développement, succession de faits à ce points indépendante de la volonté et de la marche des hommes qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche.
Cette Entfremdung, cette "aliénation" - pour être compris des philosophes - ne peut naturellement être surmontée qu'à une double condition pratique. Afin qu'elle devienne une puissance "insupportable", c'est-à-dire une puissance contre laquelle on se révolte, il faut d'une part, qu'elle ait produit des masses d'hommes qui ne possèdent absolument rien, des masses privées de tout [c'est la condition ouvrière anglaise que vient de décrire Engels dans ses publications]. Il faut, en même temps, que cette humanité dénuée contraste avec le monde existant de la richesse et de la culture, ce qui suppose une grande augmentation de la force productive, un haut degré de développement [c'est le cas de l'Angleterre d'alors]. D'autre part, ce développement des forces productives (par lequel, simultanément, est déjà donnée la vie empirique présente dans l'existence mondiale des hommes, et non plus dans leur existence locale) est une condition pratique absolument nécessaire, parce que sans lui seules l'indigence et la misère deviendraient générales et on verrait fatalement renaître la lutte pour le nécessaire : ce serait le retour de toute la vieille misère [Où passe la démarcation entre les non-possédants et les nantis ? Marx et Engels étaient alors loin de s'imaginer qu'en Occident, berceau de l'industrie, ces prolétaires démunis de tout allaient devenir, en quelques générations, possesseurs de biens de consommation et de logement, et donc, pour le plus grand profit de l'idéologie dominante,  "propriétaires", cependant que les masses de prolétaires "privés de tout" grandiraient dans les pays anciennement colonisés]. En outre, seul ce développement universel des forces productives permet un commerce universel des hommes. C'est pourquoi on voit surgir simultanément la concurrence générale chez tous les peuples, le phénomène de la masse "déshéritée" faisant dépendre chacun d'eux des bouleversements qui se produisent chez les autres [anticipation géniale de la "mondialisation"]. Enfin, à la place des individus provinciaux, cette évolution a fait apparaître des individus réellement universels, dont l'horizon est l'histoire mondiale [ainsi les luttes menées dans le cadre national, comme les luttes défensives d'aujourd'hui en France, ne peuvent prendre sens que dans le contexte de la lutte internationale]. Sans ce développement, 1° la communisme ne pourrait avoir qu'une existence locale ; 2° les puissances de la communication elle-même n'auraient pu devenir des puissances universelles, donc intolérables, elles seraient restées les "circonstances" du petit chez soi superstitieux ; 3° toute extension du commerce des hommes abolirait le communisme d'un seul lieu [il est cruel, mais indispensable, de juger l'expérience du socialisme, antichambre du communisme, dans un seul pays puis quelques pays amis, à la lumière de cette anticipation]. Le communisme n'est possible concrètement que comme le fait des peuples dominants [on peut lire sur ce blog nombre de textes de Marx et surtout d'Engels relatifs à ces "peuples dominants", et à leurs rapports avec les peuples dominés ; on se reportera aussi aux innombrables débats concernant la révolution russe, qui se produisit dans un pays loin d'être "dominant"], accompli "d'un seul coup" et simultanément, ce qui suppose le développement universel des forces productives et du commerce mondial qui s'y rattache [cf. l'espérance bolchevik de la révolution "mondiale", c'est-à-dire dans les principaux pays industrialisés, fracassée sur les échecs de 1919-1923. Cf. également l'analyse de Trotski sur la révolution permanente. cf. aujourd'hui l'espérance internationaliste maintenue d'un nouvel avènement du communisme rendu posible justement par l'actuelle "mondialisation" ?].
Pour nous, le communisme n'est pas un état de choses qu'il convient d'établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer [claire rupture avec les fabricants de systèmes et d'utopies]. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu'elles existent présentement.
Au demeurant, les masses des purs travailleurs - force de travail en masse, séparée du capital ou privée des moindres satisfactions - suppose le marché mondial, tout comme le suppose la perte de ce travail même par suite de la concurrence, perte plus que temporaire du travail comme source assurée d'existence [remarque évidemment plus qu'actuelle]. Par conséquent, le prolétariat ne peut exister qu'en tant que force historique et mondiale, de même que le communisme, action du prolétariat, n'est concevable qu'en tant que réalité "historique et mondiale" : existence historique et mondiale des individus, cela veut dire que ces individus mènent une existence qui se rattache directement à l'histoire universelle. »