Marx, lettre au parlement du travail, publiée dans The People's Paper, 18 mars 1854

 

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Ernest Jones, militant chartiste radical, ami d'Engels et Marx, fondateur et respondable du People"s Paper

Cf. : « Engels, Marx et l’aile gauche chartiste »
http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.manage&bid=1290174&pid=32514935

« Engels, le prolétariat anglais et le suffrage universel »
http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.manage&bid=1290174&pid=32043820

« Marx et les grèves en Angleterre, 1853 »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/05/15/32020136.html

 

Ce texte de 1854 précise la position de Marx sur l'avenir de l'Angleterre. C'est dans le pays où la victoire du capital s'est totalement accomplie, et où se trouvent désormais face à face, sans couches intermédiaires, la classe ouvrière et celle des capitalistes, que s'accomplira la révolution socialiste. Position qui tranche avec celle des Trade-Unions refusant d'adhérer au mouvement politique révolutionnaire. On sait comment l'Histoire britannique tranchera.

 

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The People’s Paper, March 18, 1854.

Letter to the Labour Parliament.

I regret deeply to be unable, for the moment at least, to leave London, and thus to be prevented from expressing verbally my feelings of pride and gratitude on receiving the invitation to sit as Honorary Delegate at the Labour Parliament…
On peut lire la suite du texte anglais sur  http://www.marxists.org/archive/marx/works/1854/03/09.htm

The People’s Paper, 18 mars 1854

Lettre au Parlement du Travail.

9 mars 1854. Dean Street, Soho, Londres. Je regrette profondément d’être dans l’impossibilité, pour le moment tout au moins, de quitter Londres et d’être ainsi empêché d’exprimer de vive voix mes sentiments de fierté et de gratitude pour l’invitation à siéger comme délégué honoraire au Parlement ouvrier [Manchester, mars 1854. Cette initiative en faveur des travailleurs lock-outés est soutenue par une partie des chartistes nettement socialistes désormais. Ses ambitions organisationnelles durables n’auront pas de suites]. La seule convocation d’un tel parlement marque une nouvelle époque dans l’histoire du monde. La nouvelle de ce grand événement éveillera les espérances de la classe ouvrière à travers l’Europe et l’Amérique.
Plus que tout autre pays, la Grande-Bretagne a vu se développer au plus haut degré le despotisme du capital et l’esclavage du travail. En aucun autre pays, les conditions intermédiaires entre le millionnaire commandant à des armées industrielles entières et l’esclave salarié, qui ne vit qu’au jour le jour, n’ont été aussi progressivement balayées de la surface de la terre. Là, il n’existe plus, comme dans les pays continentaux, de grandes classes de paysans et d’artisans qui dépendent presque autant de leur propriété que de leur propre travail. Un divorce complet entre la propriété et le travail s’est produit en Grande-Bretagne. C’est pourquoi, en aucun autre pays, la guerre entre les deux classes qui constituent la société moderne n’a pris des dimensions si colossales et des traits si distincts et si palpables.
Mais c’est précisément pour ces raisons que la classe ouvrière de Grande-Bretagne est plus que toute autre apte et appelée à agir à la tête du grand mouvement qui doit finalement aboutir à l’émancipation du travail. Elle l’est en raison de la claire conscience de sa situation, de son immense supériorité numérique, des désastreuses luttes de son passé, de sa force morale dans le présent.
Ce sont les millions d’ouvriers de Grande-Bretagne qui ont, les premiers, jeté les bases réelles d’une nouvelle société – l’industrie moderne, laquelle a transformé les forces destructives de la nature en puissance productive de l’homme. Avec une invincible énergie, à la sueur de leurs fronts et de leurs cerveaux, les travailleurs anglais ont créé des moyens d’ennoblir le travail lui-même et de multiplier ses fruits à un degré tel que l’abondance générale est devenue possible.
En créant les inépuisables forces productives de l’industrie moderne, ils ont rempli la première condition de l’émancipation du travail. Il leur faut maintenant en réaliser la seconde. Il leur faut libérer ces forces productrices de richesse des chaînes infâmes du monopole et les soumettre au contrôle commun des producteurs, lesquels, jusqu’à présent, ont permis que les produits mêmes de leurs mains se tournent contre eux et se changent en autant d’instruments de leur propre asservissement.
La classe laborieuse a conquis la nature ; elle doit maintenant conquérir l’homme. Pour réussir dans cette entreprise, il ne leur manque pas la force mais l’organisation de sa force commune, l’organisation de la classe laborieuse à une échelle nationale ; tel est, à mon avis, le grand et glorieux objectif vers lequel tend le Parlement ouvrier.
Si le Parlement ouvrier se montre fidèle à l’idée qui lui a donné vie, tel historien futur devra rappeler qu’en l’année 1854, il existait deux parlements en Angleterre, un parlement à Londres et un parlement à Manchester – un parlement des riches et un parlement des pauvres - , mais que des hommes siégeaient seulement au parlement des travailleurs et non au parlement des maîtres.  

Sincèrement à vous.
Karl Marx.