Il est banal aujourd'hui de voir des observateurs politiques s'étonner du "tournant social" pris par le Front National, C'est un peu vite oublier qu'une partie de l'extrême-droite française s'est toujours proclamée attentive aux revendications ouvrières. 
Ainsi, fidèle à sa stratégie d'intégration de la classe ouvrière dans le nationalisme anti-républicain, l'Action française avait considéré avec sympathie les revendications des travailleurs en grève sous le ministère Clémenceau, particulièrement au moment de la sanglante répression militaire de la grève des terrassiers de Draveil - Villeneuve Saint-Georges en 1908. On retrouve cette attitude lors des conflits sociaux sous les gouvernements centre gauche et radicaux qui suivirent.

 

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Charles Maurras, « L’antimilitarisme », L’Action française, organe du nationalisme intégral, 11 juillet 1911.

Les syndicalistes assurent que le Gouvernement se moque de nous en feignant de poursuivre la propagande antimilitariste : c’est à la grève du bâtiment qu’en a le ministère, il veut frapper les dirigeants, il veut servir le patronat, la défense nationale n’intervient qu’à titre de prétexte et de colorant… De fait, il est bien singulier que, de tous les militants antimilitaristes, le simple hasard ait choisi pour leur infliger le maximum de compromission précisément trois membres d’une même organisation et d’un même métier, qui, juste à point, par un merveilleux fait exprès, se trouvaient au bord de la grève.
En général, d’ailleurs, le régime démocratique et parlementaire ne se sent pas de force à traiter de face aucune question ni à nommer aucun problème par son nom. La République ne se tire d’affaire qu’en exploitant, par une sorte de sacrilège et de simonie, le respect qui s’attache à l’autorité de certaines idées et de certaines pratiques qui sont restées à peu près communes aux Français. Doit-on combattre une grève, ou la faire cesser, ou la faire avorter ? On ne l’attaquera jamais franchement. On cherchera à la réduire par la voie oblique. Le ministère Briand abusa de la loi de mobilisation contre les cheminots[mobilisation qui brisa la grève des cheminots d'octobre 1910]. Il n’est pas du tout improbable que le ministère Caillaux ait abusé du nom de la patrie et du nom de l’armée contre les ouvriers du bâtiment. Dans la vie privée, ce procédé, ce truc, s’appelle manger son blé en herbe et gaspiller son capital. Quand on aura besoin de la loi de mobilisation ou des puissances du sentiment que peut émouvoir notre armée, on ne les retrouvera plus : le Gouvernement aura fait joujou, joujou politique, avec ces vases sacrés ; une fois profanés, on ne les prendra plus au sérieux. Il faut plaindre un État qui, pour maintenir l’ordre et la paix à l’intérieur, en est venu à mettre ainsi l’avenir national en gage, à porter le drapeau de la France au Mont-de-Piété. En se bornant aux vues les plus matérielles, en laissant de côté tout scrupule d’honneur, le moins qu’on puisse dire est que ces opérations enrichiront peu le régime.
Elles le grèvent lourdement. Elles ajoutent quelque chose à la somme des griefs que les meneurs révolutionnaires font valoir contre la société et contre la patrie. Cet emploi de l’armée en force de police, cette façon d’utiliser en des conflits économiques « l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie » suivant le mot de Bebel au Congrès d’Amsterdam [Congrès socialiste international de 1904], cette méthode qui mobilise, dans les difficultés entre employés et employeurs, les réserves précieuses de la société et de la patrie, cette méthode imprévoyante a produit depuis trente ans et plus des effets dont la patrie et la société ont été les premières à souffrir. Je ne crois pas, et l’on verra pourquoi tout à l’heure, que l’antimilitarisme ne soit né que de cette faute. Mais elle aura concouru à la développer. La métamorphose absurde et impie d’un intérêt capitaliste ou d’un intérêt policier en intérêt national, a précipité la désaffection d’une partie de la classe ouvrière à l’égard de la patrie. Ainsi le pouvoir a fourni l’accélérateur du fléau qu’il prétend réprimer et qu’il aurait dû prévenir.
Contre ce mal, le Gouvernement de la République ne peut plus grand chose aujourd’hui. Sans doute il multiplie les poursuites vaines, les répressions illusoires, (et quelquefois cruelles), mais tout moyen de remonter aux causes (même secondaires ou latérales) lui est refusé. Deux exemples. Il est certain que l’Étranger [l'Allemagnesubventionne une partie de la propagande antimilitariste, mais la République française n’est pas assez indépendante pour conduire une enquête qui finirait par la mettre en présence d’un grand État agissant sur notre sol en pays conquis, et elle est tellement convaincue de son impuissance qu’elle a supprimé, voilà dix ans, l’organe des recherches qui pourraient amener ces périlleuses trouvailles : le Service des Renseignements au ministère de la guerre n’a pas été rétabli en dépit des alertes de 1905-1906… Il n‘est pas moins certain que la Juiverie capitaliste aide aussi à la propagande antimilitaire ; mais l’État républicain ne peut rien non plus contre cet Étranger du dedans, dont il tient ses pouvoirs, ses ressources et ses idées. [La haine permanente du Juif, moteur central du nationalisme de Maurras, qui trouvera son tragique dénouement en 1940-1944] Devant ces ennemis, l’administration de M. Caillaux, si gênée dans ses mouvements, est en outre fort limitée.
Et sans doute, comme dit l’autre, on ne tire pas le canon contre les idées ; mais un gouvernement dispose de puissants moyens pour seconder la propagande des idées contraires à telle idée qu’il redoute. Mais c’est à condition de penser, de vouloir, de désirer cette propagande de salut ? Or, de bonne foi, la République peut-elle beaucoup haïr une doctrine comme l’hervéisme [Gustave Hervé, leader socialiste de la tendance antimilitariste], jaillie de ses propres entrailles et avec laquelle elle garde de vivaces affinités ? Le gouvernement de M. Caillaux ne peut pas ne pas y reconnaître ses idées, ses principes fonciers : Gustave Hervé est un républicain logique, conduisant et suivant à leurs conséquences des doctrines de l’individualisme romantique et révolutionnaire. Auprès de lui, M. Caillaux, M. Gruppi [ministre du radical Caillaux] doivent se sentir des républicains atténués et inconséquents.
Certes, Hervé retarde sur les faits et sur les doctrines, sur l’état de l’Europe et sur les intérêts du monde, sur la philosophie qui se dégage de tout cela. Il oublie que depuis cinquante ans, l’Europe a rajeuni par le fer et par le feu : tout ce qui s’est produit de neuf, de fécond pour les nations prospères est sorti des guerres terribles qui se sont produites d’occident en orient entre 1860 et 1880. Mais tout ce qu’on peut déduire de ces événements contre les pacifistes et les antimilitaristes vaut et vaudra de plus en plus contre la République et la démocratie. M. Hervé l’a bien compris en se portant à la défense de la République. Réciproquement, M. Caillaux, M. Gruppi, pour conserver la République, pour éviter le nationalisme et la monarchie, se devront de respecter l’hervéisme.
Au surplus, sous les formes les plus atténuées, la République, le libéralisme et la démocratie élaborent des lois qui imposent des mœurs qui concourent au succès des idées de M. Hervé. La loi militaire, par son absurde et démocratique souci du nombre et de l’uniformité, ôte à l’armée le caractère professionnel et contribue à rendre le service militaire de plus en plus inintelligible et de plus en plus odieux à la population. On a beau diminuer le temps de service. La réduction à un an ou même à six mois ne le rendra point supportable, puisque les vingt-trois jours et les neuf jours sont mal supportés ! En voulant réaliser la nation armée, on devait aboutir à ces crises de mécontentement et d’insurrection. On pourrait en sortir par l’armée de métier : elle est aux antipodes du principe démocratique, elle n’est même pas concevable en démocratie [à méditer aujourd'hui...]. Tant que régnera la démocratie, on abaissera le temps de service qui paraîtra d’autant plus long.
Et le détachement des intérêts de la patrie, de moins en moins justifié, paraîtra cependant de plus en plus justifiable, précisément parce que la démocratie est induite aux lois sociales, aux lois de protection ouvrière ; plus on s’efforcera de favoriser les ouvriers, plus on devra les embrigader, les « assujettir », leur demander directement des sacrifices. Le socialisme d’État, auquel la démocratie républicaine et impériale mène tout droit, présente cette particularité distincte de liguer les travailleurs contre la société et contre l’État. Esclaves de l’État, parasites de la société ! L’État détruira la société à leur profit. Et la société ne leur inspirera aucune reconnaissance. Et l’État qui assumera l’ingrat office de répartir entre eux le profit de ses exactions et de sa flibuste, non sans y introduire un minimum d’ordre, prendra ainsi une figure de gendarme, tout d’abord un peu ridicule, puis odieuse. Un État tenu pour exacteur ; une société figurée en marâtre ; des travailleurs qui gronderont qu’on leur demande tout sans rien leur donner en échange – tels sont les trois produits de la politique sociale de toute démocratie ! Il n’y a place là-dedans pour rien d’humain : ni patriotisme, ni simple amitié entre membres de la société.
Quoique fasse la démocratie sociale en République ou en Empire, tel est son mécanisme uniforme et centralisateur. Seule, la monarchie affranchie de la démocratie et de l’élection, peut décentraliser et, par conséquent, rapprocher les travailleurs de la société en les reclassant par famille, par métier, par commune, en leur attribuant dans le foyer, dans le syndicat et la corporation, dans le village et dans la ville l’avoir matériel et moral qui leur rendra la qualité et la dignité de propriétaires, c’est-à-dire de citoyens sensiblement intéressés à la Cité, c’est-à-dire de patriotes non pas virtuels, mais réels. Ainsi sera-t-il répondu à l’objection antipatriote : - Notre patrie ? Laquelle ? Où est-elle ? Donnez-la nous ? Rendez-la nous ?... Et cette classe ouvrière, la plus remuante et la plus ouverte aux idées, cessera de former en France un corps étranger, elle cessera d’y créer un risque constant d’explosion et de dégénérescence. Sans être asservie à l’État, elle y sera associée. Ayant recouvré sa fonction dans la société, elle retrouvera la conscience de la patrie : l’obligation de servir la patrie cessera d’apparaître un mot vide de sens et redeviendra l’indice d’un intérêt concret, vivace et puissant. Ceux à qui ces vues d’avenir inspireraient quelque méfiance n’ont qu’à les vérifier par la contre-épreuve du passé. Ce que je prévois, on l’a vu. On l’a vu à des périodes très variées de notre évolution économique, grâce à la persistance et aux retours d’une organisation sociale sensée. On a vu sous Philippe-Auguste et Saint Louis et l’on a revu sous Louis XIII le patriotisme des milices ouvrières opposer son rempart à l’envahisseur étranger. Or, malgré tout, il y a plus de différences morales entre le XIIIe siècle et le XXe. Osons remettre sur ses bases naturelles la pyramide sociale française, nous serons étonnés de la facilité avec laquelle tout ce qui fut de bon, d’utile et d’heureux renaîtra.

Charles MAURRAS

 

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