Une séquence du film NO (voir sur ce blog) qui m'est apparue des plus traumatisantes est pourtant a priori exotiquement festive. Il s'agit d'un fragment d'actualité télévisée utilisé dans le montage des propagandistes du OUI. Une grande foule rassemblée sur le versant d'un talus. Une jeune femme en costume polynésien chante, à côté d'elle un homme qui ensuite l'embrasse. Cet homme, c'est Pinochet, et la foule, c'est la population, toute la population de Rapa Nui, l'Île de Paques, quelque 3000 personnes que l'on a rassemblés pour accueillir l'homme du coup d'État. La jeune femme chante en espagnol la bienvenue (Iorana) et proclame l'allégeance des Pascuans :

 

Rapa Nui aquí esta presente !
Iorana Presidente,
son las voces de tu gente.
Iorana, Presidente
Rapa Nui aquí esta presente !

Gracias por venir Ariki Nui,

por estar aquí
Ariki Nui Ariki Nui.
Iorana, Presidente,
asi lo haremos siempre.
Gracias por darnos un hogar donde habitar,

Ariki Nui, Ariki Nui.
Mahu Ariki Nui,
Mahu Ariki Nui. 

Les quelques mots en langue polynésienne font de Pinochet un grand chef ancestral et divin (Mahu Ariki Nui), dispensateur de biens terrestres et prometteur d'un toit pour chacun.

En fin de chanson, coule sur la joue de la jeune femme une larme à laquelle je ne sais quel sens donner. Émotion, tristesse ou honte ?

Car la période pinochétiste, à laquelle adhérèrent quelques notables traditionnels, a été terrible pour l'île. Répression politique, main mise militaire totale, annulation des premières mesures démocratiques d'Allende (les Rapa Nui venaient à peine d'obtenir la citoyenneté chiliennne et commençaient à ne plus être traités comme des inférieurs méprisés et corvéables à merci), étatisation des terres, substitution de population facilitée par l'ouverture d'une piste d'aviation...
Dans son longtemps inimaginable isolement, le microcosme Rapa Nui a souvent servi de métaphore aux destins du macrocosme, et en particulier du destin écologique (l'homme anéantissant son cadre de vie, et par là même autodétruisant dans de terribles luttes de clans la collectivité désespérée, et abattant ses Dieux protecteurs). 

Mais ici Rapa Nui fournit la métaphore la plus terrible, celle de l'éradication politique, celle de ceux qui sont pris dans une nasse dont ils ne peuvent sortir : nombre de Chiliens du continent ont au moins pu fuir vers d'autres cieux ; pas question ici.

On imagine, au-delà de la répression elle-même, le poids terrible des soumissions, des compromissions, des allégeances imposées, des rancunes et des plaies à jamais ouvertes qui ont pu ravager la petite communauté qui cherche aujourd'hui les meilleures voies pour maîtriser son destin...