Capture d’écran 2016-12-23 à 15

Gustave Bourdin, rédacteur au Figaro et gendre du fondateur  [1854] Hippolyte de Villemessant du très parisien et très littéraire Figaro. C’est lui qui, à la sortie des Fleurs du Mal, procéda dans sa chronique littéraire "Ceci et cela" à l’exécution capitale qui devant amener l’intervention de la justice, le procès de Baudelaire et la censure de l’ouvrage pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs », sans oublier l’ «offense à la morale religieuse ». Gustave Bourdin est bien oublié aujourd’hui, et Baudelaire lu plus que jamais…

La venimeuse recension de Bourdin est bien connue des spécialistes et des amis de Baudelaire. Mais elle a peut-être échappé à des lecteurs de ce blog. Je la donne donc ici e exemple de ce à quoi peut aboutir la bonne conscience hypocrite de ceux qui croient mener l’opinion.

 

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« M. Charles Baudelaire est, depuis une quinzaine d’années, un poète immense pour un petit cercle d’individus dont la vanité, en le saluant Dieu ou à peu près, faisait une assez bonne spéculation ; ils se reconnaissaient inférieurs à lui, c’est vrai ; mais en même temps, ils se proclamaient supérieurs à tous les gens qui niaient ce messie. Il fallait entendre ces messieurs apprécier les génies à qui nous avons voué notre culte et notre admiration : Hugo était un cancre, Béranger un cuistre, Alfred de Musset un idiot, et Madame Sand une folle. Lassailly [1] avait bien dit : Christ va-nu-pieds, Mahomet vagabond et Napoléon Crétin. – Mais on ne choisit pas ses amis ni ses admirateurs, et il serait par trop injuste d’imputer à M. Baudelaire des extravagances qui ont dû plus d’une fois lui faire lever les épaules. Il n’a eu qu’un tort à nos yeux, celui de rester trop longtemps inédit. Il n’avait encore publié qu’un compte-rendu de Salon très vanté par les docteurs en esthétique, et une traduction d’Edgar Poe. Depuis trois fois cinq ans, on attendait donc ce volume de poésies ; on l’a attendu si longtemps, qu’il pourrait arriver quelque chose de semblable à ce qui se produit quand un dîner tarde trop à être servi ; ceux qui étaient les plus affamés sont les plus vite repus : - l’heure de leur estomac est passée.
Il n’en est pas de même de votre serviteur. Pendant que les convives attendaient avec une si vive impatience, il dînait ailleurs tranquillement et sainement, - il arrivait l’estomac bien garni pour juger seulement du coup d’œil. Ce serait à recommencer que j’en ferais autant.
J’ai lu le volume, je n’ai pas de jugement à prononcer, pas d’arrêt à rendre ; mais voici mon opinion que je n’ai la prétention d’imposer à personne.
On ne vit jamais gâter si follement d’aussi brillantes qualités. Il y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire ; il y en a où l’on n’en doute plus : - c’est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. – L’odieux y coudoie l’ignoble ; - le repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins en si peu de pages ; jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. – Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables.
Un vers de M. Baudelaire résume admirablement sa matière ; pourquoi n’en a t-il pas fait l’épigraphe des fleurs du mal ?

Je suis un cimetière abhorré de la lune.

Et au milieu de tout cela, quatre pièces, le Reniement de saint Pierre, puis Lesbos, et deux qui ont pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d’œuvre de passion, d’art et de poésie ; mais on peut le dire, - il le faut, on le doit : - si l’on comprend qu’à vingt ans l’imagination d’un poète puisse se laisser entraîner à traiter de semblables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de trente ans d’avoir donné la publicité du livre à de pareilles monstruosités. »

 [1] le journaliste et écrivain Charles Lassailly, 1806-1843, qui commença sa carrière dans les rangs des « Jeunes-France » romantiques, meurt aliéné, après avoir lancé en 1840 sa Revue critique, violemment agressive et polémique à l’égard des sommités littéraires du temps.