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Une République mort-née ?, II – les Blanquistes et le drapeau rouge.
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Les événements rémois des 25 et 26 avril 1848, (au lendemain immédiat de la proclamation de la République le 24 à Paris) me paraissent illustrer pleinement les contradictions de la jeune République, entre explosion brutale de colère sociale contre un patron mal-aimé, attaque contre le machinisme accusé d'engendrer le chômage, effroi des possédants, médiation de militants politisés se réclamant du communisme légaliste, prudence des républicains « radicaux » désireux d’instaurer le pouvoir républicain sans se couper des couches moyennes.

Je reprends ici quelques lignes d’un article déjà publié sur ce blog : « 1848 à Reims... »
Vous en trouverez le texte intégral sur :
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/12/21/31079670.html

J’évoquais le travail de l’historien rémois Gustave Laurent, présentant pour le centenaire les événements rémois de l’année 1848 :

« L’historique qu’il leur propose dans la plaquette officielle [de 1948] souligne le rôle majeur qu’a joué dans les premiers jours de la République un groupe de bourgeois, partisans déclarés de la Réforme avant 1848, rassemblés autour du manufacturier et négociant en tissus et philanthrope Alphonse David, franc-maçon, du populaire médecin Dubourg-Maldan, franc maçon également, et du vénérable et respecté républicain Mennesson-Tonnelier. Se joignent à eux quelques jeunes démocrates francs maçons et sensibles aux idées socialistes, dont Courmeaux, alors bibliothécaire de la ville, et quelques travailleurs manuels acquis aux idées communistes de Cabet. Ce sont eux qui, dès le 26 février, mettent en place une administration municipale provisoire. [La République ne sera officiellement proclamée que le 27]
Mais dans ces premiers jours de la République, Laurent pointe aussi longuement l’irruption de la violence ouvrière.
C’est aux limites du faubourg Fléchambault [très pauvre faubourg populaire, à l’Est de la ville] que le manufacturier Théodore Croutelle, important notable local, avait fait édifier en 1839 son usine de tissage mécanique, au bord de la Vesle, dont, grande nouveauté, il utilisait la force hydraulique [l’établissement utilisait une centaine de métiers]. Dans la soirée du 25 février, un groupe d’ouvriers attaque l’usine. Ils reviennent plus nombreux encore le 26 et l’incendient totalement.  Malgré ses efforts d’améliorations sociales, Croutelle était haï par sa réputation de dureté envers ses ouvriers, et surtout, tant par les autres ouvriers que par  les artisans à la main du quartier, à cause de son utilisation « mécanique » des métiers à tisser, qui n’avaient pas cessé de tourner lors de la crise de 1847, alors que chômaient les autres manufactures [1]
« L’incendie de Fléchambault est le seul incident grave de toute la période révolutionnaire ; il concrétise, de nos jours encore, pour une grande partie de la vieille bourgeoisie rémoise, la poussée populaire dans toute son ampleur ».
Cette « vieille bourgeoisie » de la laine et du champagne, souvent philanthrope et bienfaitrice de la ville, différente à bien des égards de la « nouvelle bourgeoisie » liée à l’industrialisation récente, Laurent la connaît bien pour l’avoir fréquentée, et combattue, dès son arrivée à Reims en 1897.
Que n’est-elle redevable à ceux qui lui ont évité le pire : Laurent insiste longuement sur le rôle de ces communistes que les démocrates sollicitent à chaud, pour contrôler la situation et calmer les fureurs populaires.
Il cite Courmeaux qui évoque dans ses souvenirs la soirée du 25 février. Après l’attaque de l’usine à Fléchambault, l’émeute se répand dans les quartiers du centre :
« Nous convoquâmes donc, la nuit même, les chefs du parti communiste, les présidents et secrétaires des associations de secours mutuel » pour les inviter à appeler le peuple au retour à l’ordre.
« Nous », c’est-à-dire ce groupe des bourgeois et petits bourgeois qui vont lancer une proclamation républicaine, puis s’emparer de la municipalité.
Ainsi, alors que la Garde Nationale charge rue Neuve et rue du Barbâtre, [à l’ouest immédiat du faubourg Fléchambault] « les chefs du parti communiste » vont rejoindre ces leaders républicains dans la rue et calmer la foule déchaînée. Parmi eux, deux figures sur lesquelles Laurent reviendra souvent : l’ouvrier tisseur Butot, combattant parisien de 1830, solide autodidacte acquis au communisme de Cabet (il est le correspondant de son journal Le Populaire et a reçu Cabet au banquet de propagande communiste de décembre 1847, et le populaire Cazé, qui jouait du violon dans son bal guinguette « de bas étage » (dixit les commentateurs conservateurs de la vie rémoise). On reverra le lendemain les deux hommes à la tête de la foule qui vient exiger, et qui obtient, le départ du maire conservateur. Puis on les retrouve, avec quelques autres ouvriers socialistes et communistes, aux côtés de l’ancienne opposition dans l’administration municipale provisoire. 
Laurent, élu communiste de fraîche date [après la Libération], a-t-il exagéré l’importance de ces « communistes » d’antan ? Certes pas. Dans la France d’alors, la diffusion de la doctrine de Cabet parmi les ouvriers, les compagnons, les artisans, est une réalité, et Reims était alors une de ses places fortes. »

Sur la suite des événements, je vous renvoie à l’article référencé plus haut.

Ainsi, l’avènement de la République avait libéré la colère prolétarienne et artisane la plus immédiate et la plus brutale contre ce nouveau patronat de la machine. On mesure la distorsion avec l’entreprise de conscientisation légaliste menée depuis des années par les communistes cabétistes, et la conscience de leur responsabilité dans la mise en place du nouveau pouvoir municipal. Pour ne pas compromettre l’avenir, qui pouvait être un avenir de progrès, il convenait de ne pas se couper de la majorité de la population, d’« éviter toute provocation » comme nous avons pu l’entendre dans les péripéties sociales et politiques du siècle dernier… Et ce, dans la claire conscience que les bourgeois radicaux qu’ils soutenaient voulaient établir une République démocratique, mais qu’ils ne se souciaient pas vraiment de la République sociale… On comprend mieux la position de l'ouvrier tisseur cabétiste Butot, qui figure comme caution prolétarienne dans la nouvelle municipalité autoproclamée. Il signe la violente condamnation de l'émeute par la nouvelle municipalité bourgeoise "radicale", condamnation que vous pouvez lire ci-dessous. Ses partisans se regrouperont bientôt dans le "club des démocrates pacifiques", et celui des "socialistes pacifiques". Au-delà de la condamnation (compréhensible en l'occurrence) des émeutiers, c'était tout le rapport d'un mouvement autonome au mouvement bourgeois "radical" qui était posé. Avec à la clé la leçon de morale patronale (voir le second document ci-dessous) : sans patrons, pas de travail... Et le même patronat ne se privera pas bientôt d'ironiser que la solution miracle proposée par nos radicaux et par Butot : à l'imitation des ateliers nationaux parisiens, des ateliers municipaux (voir le texte infra) payés par les contribuables, en ces temps de déficit.
Position sur le fil du rasoir dont nous pouvons mesurer la postérité tout au long des décennies à venir, et qui a souvent tourné à la soumission du courant socialiste aux conceptions des républicains bourgeois, fussent-ils « radicaux ». 
En l’occurrence, le modérantisme réaliste du communiste Butot ne sera guère apprécié par nombre d’ouvriers rémois, qui lui reprocheront au fil des mois d’être devenu un allié des bourgeois. La déception entraînera désillusions, dépolitisation, reflux de la combativité et abstention de la population ouvrière lors des élections municipales à venir. Ce qui ne pouvait que profiter à l’aventurier politique ramasse tout Louis Napoléon Bonaparte, qui obtint 80% des suffrages dans le département de la Marne lors de l’élection présidentielle de décembre 1848. Encore un constat qu’il n’est sans doute pas indifférent de faire aujourd’hui.

 

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Journal des Débats, 1er mars 1848

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« Un événement déplorable vient d’affliger la ville de Reims ; dans la soirée du samedi 26, le feu a été mis par une bande d’incendiaires à l’usine de M. Croutelle.
L’administration provisoire a publié à cette occasion la proclamation suivante :
« Ouvriers !
Un acte sauvage de destruction a été consommé dans la soirée d’hier.
L’incendie, l’arme des lâches, a été employé contre une usine importante.
Il va priver de travail un grand nombre de vos frères.
Des tentatives d’attaque ont eu lieu contre quelques maisons.
Pas d’indulgence pour de pareils crimes.
Ouvriers honnêtes, séparez-vous à l’instant de ces vils incendiaires, écume des bagnes, forçats libérés dont le contact vous déshonore. Quelques uns d’entre eux sont déjà tombés entre nos mains et expieront bientôt leur forfait devant la justice.
A Paris, des cadavres sont exposés dans la rue avec un écriteau sur la poitrine : FUSILLÉ COMME VOLEUR. C’est la justice du peuple lui-même.
Rangez-vous autour de nous, aidez l’action indispensable d’une justice rigoureuse.
Déjà plusieurs d’entre vous sont venus spontanément à nous et nous ont demandé des armes. Ce matin nous avons convoqué les présidens [graphie de l’époque] de vos Sociétés [sociétés mutualistes où les communistes cabétistes étaient actifs]. Tout ce qu’il y a d’honnête va se joindre à nous. Tout homme est aujourd’hui soldat, soldat de l’ordre. De nouveaux citoyens vont être incorporés à notre brave garde nationale. [Sous la Monarchie de Juillet, le recrutement de la garde nationale était exclusivement bourgeois].
Toute atteinte à la propriété sera réprimée avec la plus grande sévérité, et par l’emploi de toute la force dont nous disposons.
La garde nationale, dont nous retenons avec peine la juste indignation, poursuivra avec la dernière vigueur les infâmes auteurs de ces attentats.
Et nous, dépositaires de l’autorité du peuple, forts de ce pouvoir dont vous nous demanderiez compte si nous ne savions pas en user, nous ne mettrons ni hésitation ni faiblesse à accomplir les pouvoirs sacrés. Puisque de sages conseils ont été impuissants, nous emploierons à l’instant contre toute tentative de désordre, contre tout attroupement tumultueux, la redoutable puissance que la loi a mise entre nos mains.
MENNESSON-TONNELIER, D.MALDAN, BUTOT, E. DEROBÉ, An.DAVID.

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L’Industriel de la Champagne ajoute à cette pièce l’article suivant :
« Ouvriers de Reims,

Un acte à jamais déplorable a été accompli hier soir : une usine a été incendiée !!!Dans tous les pays du monde, sous toutes les formes de gouvernement possibles, République ou monarchie, l’incendie, le pillage sont des crimes que les lois punissent sévèrement, que les honnêtes gens flétrissent avec horreur.
Mais oublions un instant le lâche incendie, laissons la criminalité de l’action, criminalité que personne ne conteste, pour examiner ses résultats. Qu’est-ce qu’une usine ? Un outil. Qui cet outil fait-il vivre ? Des ouvriers. Que fait un ouvrier qui n’a plus d’outils ? Il chôme. Or le chômage c’est la pauvreté, la misère, la faim. Si le tisseur voit brûler sa navette, comment se nourriront-ils ? qui les nourrira ?
Les riches ! répondront les incendiaires. Moi, je vous dis : que deviendra la richesse et que fera le riche, si vous laissez les incendiaires continuer leur infernale besogne ?
Est-ce Croutelle qui vous nourrira, maintenant que l’outil qui faisait sa richesse et la vôtre est détruit ? Huit jours du régime de l’incendie, et il n’y aurait pu ni riches, ni pauvres. Il n’y aurait plus que des misérables. Est-ce là ce que vous voulez ?
C’était un affreux spectacle celui de cet incendie ; mais il y a une chose plus affreuse encore : cent ou deux cents ouvriers et ouvrières étaient hier encore occupés chez Croutelle. (Il en est qui sont mes amis particuliers, et j’en pourrais citer les noms.) Ces ouvriers trouvaient là un moyen d’existence par le travail. On l’a détruit.
Que deviendront-ils ? Qui les nourrira ? Qui les vêtira ? Qui donnera du pain à leurs enfants ? Est-ce les incendiaires ? Non, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous qui savons ce que c’est que la fraternité, le solidarité humaine.
Mais l’incendiaire détruit : il ne produit pas ; il incendie ou vole ; on le sert, et lui, ne sert à personne ; c’est un frelon qui pille, gaspille, ravage et détruit le miel laborieusement amassé par les diligentes abeilles.
Ouvriers, il faut songer à vous. Il faut vous sauver vous-mêmes du malheur qui vous menace.
Vous êtes étrangers aux excès d’avant-hier, aux crimes d’hier, je le sais, mais vous n’auriez pas dû les laisser s’accomplir ; vous devez en prévenir le retour. Vous connaissez les incendiaires, éloignez-vous d’eux. Vous connaissez les honnêtes gens, joignez-vous à eux ! Vous êtes gardes nationaux, remplissez-en les devoirs comme beaucoup de vos frères l’ont fait déjà.
Il n’est point besoin d’armes pour faire respecter les droits de tous et la tranquillité publique. Imitez vos frères de Paris. On leur a dit avec raison : « Sous un gouvernement républicain, tout citoyen honnête devient magistrat pour la conservation de l’ordre. »
Que votre cri de ralliement soit, aujourd’hui et toujours : Vive l’ordre ! Vive la solidarité ! Vive la liberté !
C. BÉRANGER, rédacteur en chef de l’Industriel. »

 

Les nouvelles d’hier sont plus rassurantes. On lit dans le numéro du même journal à la date du 28 :
« La journée d’aujourd’hui a été bonne. Les incendiaires et les pillards ont été contenus ; c’est quelque chose, ce n’est pas tout ; il faut les convaincre eux-mêmes du sentiment de leur impuissance : c’est en les isolant tout à fait qu’on y parviendra complètement.
Il faut que les journées qui vont succéder soient meilleures encore. La garde nationale s’est recrutée tout le jour de nombreux citoyens qui ont fait leur service en blouse.
En blouse, le costume habituel  du travailleur ; en blouse, costume de labeur et de fatigue, costume honorable quand il couvre un homme d’honneur. La plupart de ces défenseurs de l’ordre public n’avaient point d’armes, la municipalité de Rheims n’en possédant point assez pour leur en donner à tous. Mais, pour contenir quelques douzaines de perturbateurs, les armes ne sont point absolument nécessaires.
La présence des citoyens honnêtes dans une attitude ferme, calme et digne suffit. Le désir du maire et l’énergie dans le mal suppléent seuls au nombre chez les perturbateurs.
La population, en obéissant aux avis de l’autorité, en s’éloignant des brigands et des incendiaires, a mis à découvert leur faiblesse.
Il faut achever ce qui a été si heureusement commencé aujourd’hui. Il est bon que tous les citoyens qui peuvent concourir aux maintien de l’ordre le fassent, et se rendent à la mairie pour y prendre les ordres de l’autorité provisoire, mais régulière, qui y est en permanence.
Il faut que les travaux du peuple ne soient point interrompus. La République a besoin du travail de ses enfans [graphie de l’époque]. La société a besoin du travail de ses membres. L’homme a besoin de travailler pour vivre.
Aujourd’hui, tous les bons citoyens sont faciles à  reconnaître. Ceux qui ne concourront point à la garde et au maintien de l’ordre seront à leurs affaires dans les usines, dans les ateliers ou dans leurs maisons, partout enfin où leurs besoins les appellent. Nous leur demandons, au nom de l’ordre et de la liberté, de ne point s’arrêter en groupes dans les rues et sur les places. »

 

On lit encore dans le même journal cette décision de la municipalité :

 

« DE L’OUVRAGE POUR TOUS LES OUVRIERS.
Ouvriers,
Tout ouvrier sans ouvrage peut se présenter au bureau des prud’hommes, de dix heures du matin à deux heures de l’après-midi, chaque jour. Des mesures seront prises pour que du travail lui soit procuré immédiatement. »

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[1] On peut lire sur Gallica les quelques pages que publiera le 12 juin 1848 le self-made men Croutelle pour se disculper des critiques populaires : 
"À mes concitoyens", Paris, Duverger.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5606559n/f1.vertical.r=reims%201848

 

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