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Daumier, 1848, la République

 

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On lit, sans autre commentaire, dans le très conservateur Journal des Débats du 28 février 1848, (quatre jours après la proclamation de la République), ces lignes reprises de l'organe d'Adolphe Thiers et des Orléanistes "libéraux" : le Constitutionnel :
" On lit dans le Constitutionnel le récit suivant des événements accomplis à l’Hôtel-de-Ville dans la journée d’hier samedi [26 février] :
Le gouvernement provisoire, sans autre appel jusque-là que les vœux muets des bons citoyens, l’assistance volontaire des jeunes gens de toutes les écoles, qui semblent avoir sucé à la fois le sentiment passionné de la République et le sentiment des conditions modératrices auxquelles elle peut s’accomplir [c'est tout le sens de la démarche de Thiers : se rallier à la République afin de l'orienter vers l'Ordre conservateur], avait été lui même sa seule force. Des masses bien intentionnées, mais désordonnées, le peuple encore inquiet de son triomphe et défiant de sa victoire, avaient inondé de leurs colonnes la place, les rues adjacentes, les escaliers, les salles de l’Hôtel-de-Ville.
Le gouvernement, sans doute obsédé, interpellé, contredit, menacé, n’avait pu délibérer que sous la pression d’une multitude armée et au bruit des portes qui cédaient à tout instant à ces masses toujours renaissantes. En vain M. Crémieux, M. Garnier-Pagès, M. Louis Blanc, M. Dupont (de l’Eure), M. Marie, M. de Lamartine, surtout, avaient harangué vingt fois par jour ces masses ; en vain ce dernier avait fait des efforts surnaturels de force physique et de force morale contre le désordre, les exigences de ces colonne affamées d’entendre sa voix ; à peine un résultat était-il obtenu, qu’une autre colonne de peuple, armée de sabres, de fusils et de baïonnettes, se présentait de nouveau sur la place, au bruit des coups de fusil, encore teinte du sang et couverte des cadavres des chevaux [sic] ; il fallait recommencer toutes les demi-heures une résistance.
Cette foule, qui couvrait la place, était traversée, hier surtout, à tout instant, par des brancards, où le peuple apportait les corps morts des individus tués dans les combats des deux journées. Une salle de l’Hôtel-de-Ville était encombrée de ces cadavres, et ce spectacle était trop propre à exciter sans cesse dans l’âme du peuple la vengeance et la sédition.
Aujourd’hui, au contraire, quel magnifique spectacle ! le peuple en ordre, la garde nationale sortie de tous les quartiers de la capitale, d’elle-même, par la seule impulsion du danger public, des pièces de canon chargées à mitraille, servies par des combattans [graphie de l’époque] du peuple sans uniforme, mais aussi calmes et aussi impassibles que les troupes les troupes les mieux disciplinées ; 150,000 hommes au moins couvrant les quais, la place, les rues adjacentes ; mais aussi le palais du peuple, l’Hôtel-de-Ville, peuplé seulement de ces braves jeunes gens des écoles, et de ces bons citoyens qui étaient venus apporter l’ordre, la dignité et le patriotisme avec eux. Le gouvernement provisoire, à la tête duquel marchaient M. Dupont (de l’Eure), M. Arago, M. de Lamartine, M. Garnier-Pagès, accueilli avec respect et délibérant avec calme, sans qu’un cri de cette multitude trouble un seul moment ses délibérations ; puis, après une séance où tous les principes de la liberté et de l’ordre sont énergiquement proclamés, des décrets prescrivant la réouverture des édifices des cultes, l’abolition de la royauté, l’établissement de la République, la conservation du drapeau tricolore national auquel on ajoute seulement ce grand mot de Fraternité ! qui doit relier toutes les classes de la nation en un seul faisceau, une cravate rouge seulement ajoutée à ce glorieux drapeau pour rappeler le second acte de la Révolution française, destiné à la compléter ; l’organisation instantanée d’ateliers nationaux de travail, pour que le salaire ne manque plus désormais à un seul citoyen laborieux ; enfin, ce décret que M. de Lamartine a déclaré, avant de le dire au peuple, devoir être le baptême d’une Révolution qui veut être aussi innocente qu’elle est énergique et populaire ; l’annonce d’une convocation aussi prochaine que possible d’une Assemblée nationale ; l’adhésion complète des citoyens de toutes les opinions, même les plus hostiles au principe populaire..."

Ainsi, après une journée de tumulte populaire, ("les masses" dit le texte), le gouvernement provisoire autoproclamé pouvait  enfin dominer la situation et se mettre vraiment à l'œuvre, au service d'une République née deux jours avant, le 24 février, au terme de trois journées d'insurrection parisienne. République proclamée œcuménique tant politiquement que socialement, République conservant le drapeau tricolore symbole de l'unité nationale, mais lui adjoignant, comme en lot de consolation, cette cravate rouge emblème d'un prolétariat qui n'est pas nommé, mais dont on ne peut éluder la revendication première en ces temps de crise économique, le droit au travail. Mon prochain billet sera consacré à cette querelle des drapeaux.
On ne se refait pas, j'aime l'histoire, et, ce blog en témoigne, tout particulièrement celle de notre Seconde République. C'est donc de cette dichotomie du tricolore et du rouge que je pars pour une promenade dans ses débuts (du 24 février au 23 juin 1848). 
Il n’est pas question de faire ici l’histoire des premiers mois de la République, elle a été faite et bien faite, et les bonnes études, tant générales que locales, ne manquent pas. Je ne peux que vous y renvoyer, et en particulier, pour les non-initiés, à l'excellent Que sais-je ? de Philippe Vigier, La Seconde République, plusieurs fois publié de 1967 à 2001.

2001

Je veux seulement proposer, essentiellement à partir de citations de la presse nationale du temps, presse bourgeoise s'il en était, comment a pu être répercuté devant l'opinion le bouillonnement prolétarien, et, partant,  le divorce croissant entre une partie des couches populaires et la bourgeoisie républicaine, "de la veille" ou "du lendemain" désormais au pouvoir. Dans cette alliance gouvernementale, des plus provisoires, entre républicains radicaux, (La Réforme),  et notables républicains « modérés », (Le National), les représentants des prolétaires n'obtenaient qu'une portion plus que congrue, et quasiment symbolique.

Dans les billets suivants, il sera bien sûr question de Paris, mais aussi et surtout de quelques villes manufacturières où, à la diférence de Paris, la classe ouvrière naissante n'est pas celle de l'atelier, mais déjà celle de l'usine, petite ou grande, et  donc où l'antagonisme de classe est sans doute plus immédiat et plus directement lisible que dans la capitale.
J’ai souvent écrit sur ce blog, et ailleurs, que la courte Seconde République a été à bien des égards la matrice de ce que nous vivons. Le lecteur ne pourra que s'en apercevoir en suivant ce divorce croissant entre les républicains bourgeois et une partie des classes populaires, divorce dont l’épisode sanglant de juin 1848 sera la conclusion provisoire, avant le tragique épilogue de l’élection à la Présidence du démagogue attrape-tout Louis Napoléon Bonaparte (décembre 1848).

Article suivant :
Une République mort-née ?, II – les Blanquistes et le drapeau rouge.
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