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Degas, Femme à sa toilette, 1886.

Encore un texte du tout jeune Félix Fénéon (1861), critique d'art novateur et militant anarchiste.
Cf. du même : « Fénéon – Seurat »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/09/21/31926037.html

Félix-Fénéon. Les Impressionnistes en 1886. Paris, Publications de La Vogue, 1886.  -  I – VIIIe exposition impressionniste, du 15 mai au 15 juin – rue Laffitte, I.

En 1886, Degas a 52 ans.
Degas, on n’insistera jamais sur ce point, était un des initiateurs de la « société anonyme coopérative » permettant aux impressionnistes, refusés des salons officiels académiques, de se faire connaître.
Mais Fénéon saisit ici ce qui sépare Degas de la plupart de ces Impressionnistes, lui qui voulait substituer « intransigeant » à « impressionniste ».
À chacun de retrouver les images de ces tableaux qui, saisissant ces femmes du peuple dans leur vérité naturelle, et non dans la pose pour amateurs de nus, le firent traiter de misogyne.

De M. Degas. Des femmes emplissent de leur accroupissement cucurbitant la coque des tubs : l’une, le menton à la poitrine, se râpe la nuque, l’autre, en une torsion qui la fait virante, le bras collé au dos, d’une éponge qui mousse se travaille les régions coccygiennes. Une anguleuse échine se tend ; des avant-bras, dégageant des seins en virgouleuses, plongent verticalement entre des jambes pour mouiller une débarbouilloire dans l’eau d’un tub où des pieds trempent. S’abattent une chevelure sur des épaules, un buste sur des hanches, un ventre sur des cuisses, des membres sur leurs jointures, et cette maritorne, vue du plafond, debout devant son lit, mains plaquées aux fesses, semble une série de cylindres, renflés un peu, qui s’emboîtent. De front, agenouillée, les cuisses disjointes, la tête inclinée sur la flacidité du torse, une fille s’essuie. Et c’est dans d’obscures chambres d’hôtel meublé, dans d’étroits réduits que ces corps aux riches patines, ces corps talés par les noces, les couches et les maladies, se décortiquent ou s’étirent.
Mais voici du plein air. Une baigneuse de rivière, dans des verdures, remet sa chemise qui plane, ballonnante sur des bras s’arquant haut. Trois villageoises, bestiales et bien découplées, entrent dans une rivière, et, le dos courbé, bombant l’énormité de croupes où le soleil s’écrase, ramant l’air de leurs bras simiesquement demi-tendu, s’avancent vers la grande eau, à laborieux pas ; sur leurs mollet, un chien-loup halète.
Dans l’œuvre de M. Degas, - et de quel autre ? – les peaux humaines vivent d’une vie expressive. Les lignes de ce cruel et sagace observateur élucident, à travers les difficultés de raccourcis follement elliptiques, la mécanique de tous les mouvements ; d’un être qui bouge, elles n’enregistrent pas seulement le geste essentiel, mais ses plus minimes et lointaines répercussions myologiques : d’où cette définitive unité du dessin. Art de réalisme et qui cependant ne procède pas d’une vision directe : - dès qu’un être se sait observé, il perd sa naïve spontanéité de fonctionnement ; M. Degas ne copie donc pas d’après nature : il accumule sur un sujet une multitude de croquis, où son œuvre puisera une véracité irréfragable ; jamais tableaux n’ont moins évoqué la pénible image du « modèle » qui « pose ».